En cette époque de fin des haricots[1] où il est plus que jamais de bon ton de prétendre que le clivage droite-gauche a vécu et n'est qu'un archaïsme de pacotille vaincu par la nécessaire modernité mondalisée du patati-patata qui n'est que poudre-aux-yeux, c'est ce commentaire d'Agnès chez elle qui me remet le nez sur un concept fondamental : celui de la nature profonde de la différence entre la droite et la gauche.
Pour les jeunes qui viennent d'arriver en ce monde et à qui télés et radios ne cessent de bourrer le mou de l'idée que tout ça c'est tout pareil et que c'est fondamentalement moins intéressant que de savoir qui va gagner la Star'Ac', tâchons de redéfinir en quelques mots la chose :
La Droite et la Gauche pour les Nuls
...
Alors voilà, quiconque n'a pas le cerveau d'une amibe et regarde autour de lui constate de très profondes inégalités dans le sort respectif de nos frères humains : leur richesse ou leur pauvreté, leur obésité ou leur côtes saillantes, leur oisiveté ou leurs 30 heures de travail par jour, leur favella ou leur villa avec piscine...
A partir de ce constat de base, on trouve deux attitudes fondamentalement différentes :
(A) Les uns estiment que les choses sont ainsi de toute éternité et que l'on n'y peut rien changer
.[2] C'est une attitude de fondamentale soumission à l'ordre existant des choses. La psychologie humaine veut que l'on finisse par trouver "excellentes" les choses qui sont ce qu'elles sont et auxquelles on ne peut rien changer, et qu'on les justifie a posteriori de raisons qui expliquent pourquoi elle sont ce qu'elles sont et très bien ainsi - la "volonté divine" en est le meilleur exemple. Comme disait De Funès : les riches, c'est fait pour être très-très riches, et les pauvres, très-très pauvres !
[3].
A partir de là, l'être humain étant rassuré par ce qu'il connaît et inquiet de l'inconnu, il deviendra fondamentalement conservateur (des choses en l'état), et, puisqu'on ne peut ni ne doit rien changer au système (tellement invincible et plus fort que nous), et que toute tentative en ce sens ne pourrait aboutir qu'à un dangereux déséquilibre, il tentera d'obtenir pour lui-même et "les siens" la meilleure place possible au sein de ce système dans lequel il cherchera à grimper de manière purement individuelle.
Il se cramponnera comme l'arapède sur son rocher au peu qu'il aura pu amasser, en ayant toujours l'espoir de parvenir à force de travail à en obtenir un peu plus.[4]
Cet individu est de Droite. Il respecte les choses en l'état, la tradition, l'autorité, l'uniforme, l'"ordre juste" cher à Ségolène Royal, et ne remet rien en question. Il croit qu'il sera récompensé en fonction de son mérite, de ses capacités, de son travail, de son intelligence, de sa ruse ou de son arrivisme. Ou éventuellement de sa malhonnêteté.[5]
S'il tente d'améliorer un peu le sort des pauvres et des indigents, ce sera par charité chrétienne (ou d'une autre religion), mais surtout sans perdre de vue qu'au-delà de cet acte individuel de charité, chacun doit rester à sa place, les riches en haut, les autres en bas, et les vaches seront bien gardées. Chacun mérite son sort.
Si jamais ceux-ci font mine de se revêtir des oripeaux de "réformateurs", ne perdons pas de vue que leurs prétendues "réformes" auront toujours pour but de renforcer l'état du monde tel qu'il est déjà, de donner davantage de pouvoir et de richesses à ceux qui les ont déjà, et d'"améliorer" le fonctionnement des choses comme déjà elles fonctionnent.
Tout l'effort politique de l'homme de droite a pour but son propre intérêt individuel (et par là celui de ses pairs, qui poursuivent les mêmes objectifs de la même manière).
(B) Les autres estiment que la société humaine telle qu'elle est, est fondamentalement injuste et imparfaite, et qu'elle doit être réformée en profondeur dans le but d'obtenir davantage de justice et d'égalité entre les hommes.
Ceux-ci ne sont pas attachés à l'ordre du monde tel qu'il est, et qu'ils trouvent détestable, et ne sauraient l'accepter en le justifiant d'une simple "volonté divine"... ou royale. Ils ne pensent pas que l'ordre du monde soit de toute éternité, ni qu'il ne doive toujours être soumis à la rapacité des puissants, ni qu'il ne puisse être changé, amélioré dans l'intérêt de tous les humains et pour plus de justice entre eux, et non pas dans le seul intérêt de quelques-uns - et donc, les réformes ou révolutions qu'ils prônent se feront toujours, inévitablement, au détriment des pouvoirs en place et des possédants, qui seront toujours, nécessairement, leurs adversaires et leurs ennemis - à moins qu'on ne parvienne un jour à un état qui gouverne réellement dans l'intérêt de tous (et sans passer par la case défense des intérêts primordiaux des déjà-possédants), mais ça ne s'est encore jamais vu.
Ceux-ci n'estiment pas que la répartition actuelle des richesse et des pouvoirs soit juste, et ne respectent pas l'ordre, parce que l'ordre n'est rien d'autre que le maintien des choses telles qu'elles sont.[6]
Ceux-ci n'estiment pas que la répartition actuelle des richesses et des pouvoirs reflète en quoi que ce soit les mérites respectifs des uns et des autres, et remettent même éventuellement en question toute notion d'un tel "mérite".
Ceux-ci font leur l'article premier de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen :
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.
Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
...Voire ne voient aucun fondement à établir des "distinctions sociales", mais seulement à oeuvrer dans l'intérêt de tous.
Ces gens-là, ma brave dame, ne respectent rien
, et pas davantage l'ordre établi que les curés ou les fumeuses raisons au nom desquelles une infime minorité d'humains parfumés à la panse rebondie en exploite une écrasante majorité d'autres aux côtes saillantes qui sentent la sueur.
Et ceux-là se moquent également de la charité, fût-elle ou non chrétienne, à laquelle ils préfèrent la solidarité entre tous.[7]
Ces individus sont de Gauche, qu'ils se définissent comme réformateurs ou comme révolutionnaires, ce qui constitue un autre distingo.
Voilà. Vous voyez que c'était pas bien compliqué.
Et maintenant, vous savez pourquoi celui qui vous dit que la droite, la gauche, tout ça c'est fini, c'est dépassé, c'est du passé, c'est archaïque, faut être moderne
est un prestidigitateur qui tente de vous entuber en faisant disparaître le problème sous son chapeau. Serez-vous assez bête pour le croire ?
Et puis, si vous avez tout bien tout compris, même pas besoin d'insister pour vous expliquer qui, dans notre aéropage politico-médiatique, n'est pas de gauche...
Trop facile !
Notes
[1] Se dit aussi : Kâli-Yuga
[2] Actuellement sur vos écrans : La Mondialisation Mondiale du Monde
[3] La folie des grandeurs
[4] Qu'il en ait ou non besoin, là n'est pas la question...
[5] « Derrière chaque grande fortune il y a un grand crime. » - Balzac
[6] Et la "justice" des hommes n'est rien d'autre que la codification de la sauvegarde de cet ordre par la force.
[7] Vous savez, ça veut dire payer pour ces feignasses de chômeurs, ces poids-morts de vieux, et ces inutiles de handicapés, pour qui la droite extrême connaît des solutions plus radicales et plus économiques... que l'Histoire a déjà testées pour nous.













