Elle tenait à sa voiture plus qu'à toute autre chose.
Symbole de liberté. Pouvoir monter dedans, partir ailleurs à tout instant. Traverser la France en fonction des saisons.
Même si ça n'était déjà plus qu'un rêve.
Ca fait longtemps qu'on savait, qu'on était intimement persuadés. Mais la neurologue ne voulait rien dire. Muette comme une carpe.
Il y a une grande différence entre savoir intérieurement, et se faire annoncer officiellement. L'un permet quelque espoir, l'autre non.
J'ai résumé pour la neurologue les épisodes précédents.
Elle a écouté très attentivement. Puis a insisté de nouveau sur le fait que ma mère ne devait plus conduire, qu'elle l'avait déjà dit, et qu'aujourd'hui elle allait l'écrire. En faire un beau certificat, histoire que l'intéressée s'en souvienne.
Elle a ensuite parlé de prise en charge de "ce genre de patients", est entrée dans des détails pratiques, la mise en place du traitement adapté. Nous écoutions attentivement.
Elle a ensuite parlé de l'aspect juridique des choses. A prononcé le mot de tutelle. A suggéré que nous devrions y penser assez rapidement, compte tenu du contexte.
Mais elle n'a pas prononcé le Gros Mot. Juste des regards qui en disaient long. M'avez-vous bien compris jeune homme ?
Elle m'a ensuite demandé de quitter le cabinet pour la laisser seule un instant avec ma mère. Il m'a semblé qu'elle souhaitait lui annoncer quelque chose en premier. Ce qui est la moindre des choses.
Je suis allé dans la salle d'attente, j'ai entendu le brouhaha des voix, mais je n'ai pas compris, ni cherché à comprendre, ce qui pouvait se dire.
La neurologue est venue me chercher rapidement ; nous sommes retournés dans son cabinet.
Puis elle a fait glisser vers moi un petit livret intitulé "Regards sur l'Alzheimer - Se faire aider dans la prise en charge d'un proche atteint de la maladie d'Alzheimer".
Je savais déjà, bien sûr, que les carottes étaient cuites. Cette fois, elles étaient brûlées.
Après que que le Gros Mot eût été lu, il put enfin être prononcé.
Nous sommes rentrés chez ma mère.
Je lui ai demandé si elle se souvenait de la raison pour laquelle la neurologue avait voulu s'entretenir seule à seule avec elle. Mais elle ne s'en souvenait pas.
J'ai rangé le certificat médical, bien plié, dans son permis de conduire.
Je lui ai pris ses clés de voiture.
Elle s'est résignée à cette dépossession.
Chienne de vie.