La nouvelle est passée relativement inaperçue, non que ce soit très surprenant tant ces derniers temps, les reculades quotidiennes de notre société, au niveau social ou légal, passent toutes plus inaperçues les unes que les autres, dans un climat de résignation et de désintérêt général.
La nouvelle il est vrai n'a pas de quoi exciter grand-monde : Désormais, les parents d'un enfant mort-né ont le droit de faire inscrire celui-ci à l'état-civil et à leur livret de famille. Par respect pour ce qu'ils ont vécu, leur histoire, leur douleur, leur projet d'enfant, etc. Pas de quoi en faire un fromage, dirait-on.
Loin de moi l'idée de mépriser ou de minimiser en quoi que ce soit la douleur de personnes dans cette situation. Je la respecte parfaitement, et j'en ai d'ailleurs eu dans mon entourage.
Mais de quoi parle-t-on au juste ? D'inscrire à l'état-civil, au livret de famille, un foetus qui n'a jamais vécu en tant qu'être humain en dehors du ventre de sa mère.
Il convient de se rappeler alors que les registres de l'état-civil n'ont pas de vocation psychothérapeutique, encore moins religieuse (il y a des églises, des temples, des synagogues et des mosquées pour ça...), et que toute touchante que puisse paraître cette soudaine sollicitude à l'égard du "vécu des victimes", en cette époque où notre société manifeste également tellement d'attention envers les étrangers reconduits à la frontière, tellement de respect pour les personnes sans-logis, tellement d'humanité envers les ouvriers licenciés par centaines, cette soudaine prise en compte de la douleur des parents d'enfants morts-nés n'est qu'une énième tentative poussée par les lobbies religieux anti-avortement pour avancer, par grignotage, par série de petites avancées d'apparence innocente, vers leur but en la matière : l'obtention d'une personnalité juridique pour le foetus à naître.
L'état-civil, le livret de famille, n'ont pas été conçus pour le souvenir des morts, mais bien pour l'identification des vivants, des choses très, très matérielles : savoir avec certitude qui est qui, définir la nationalité, les filiations, et donc, les successions, les héritages, recenser la population, connaître avec certitude l'âge des personnes (majorité, droit de vote, incorporation militaire, etc).
Initialement tenu par l'église, l'état-civil fut systématisé comme outil administratif par François premier (ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), puis l'église catholique fut priée de comptabiliser également protestants et Juifs ("édit de tolérance" de Louix XVI, 1787), et il fut enfin confié aux autorités civiles à partir de 1792.
Pourquoi vouloir aujourd'hui comptabiliser dans ces registres purement administratifs des foetus non-nés vivants, qui ne voteront jamais, ne posséderont jamais de bien matériels, n'hériteront jamais, n'auront pas de descendance ?
Bon sang mais c'est bien sûr ! Pour le respect de la douleur des familles !
Autant la douleur des familles est respectable, autant n'entre-t-il en rien dans le rôle de l'état-civil de l'enregistrer et de "l'officialiser", dans une époque étonnante où il est à la mode de vouloir reconnaître à chacun son statut de victime, permettant à chacun de porter sur son dos sa croix de victime officielle, estampillée, tamponnée, reconnue. Chose somme toute assez malsaine.
On peut se demander s'il est psychologiquement souhaitable de formaliser et de critalliser ainsi un tel évènement, ou s'il n'est pas préférable de le dépasser et d'aller de l'avant. Quoi qu'il en soit, si un travail de deuil est nécessaire, il n'est clairement pas du ressort d'un registre d'état-civil, sans doute davantage de celui d'un psychothérapeute - ou d'un prêtre pour les croyants.
Mais pour les anti-avortement, au contraire, tout est bon à prendre et c'est une "avancée", un coin placé dans le bois : Incapables dans la société actuelle de combattre l'avortement par un choc frontal, sortis par la porte, ils reviennent par la fenêtre, par la bande, et tout ce qui leur permettra d'obtenir la reconnaissance d'une existence juridique, civile, légale, du foetus non encore né, leur est bon à prendre. Il espèrent ainsi finir par obtenir un jour où l'autre un jugement faisant état d'un tort causé au foetus en tant qu'être humain et non pas à sa mère, qui puisse faire jurisprudence, et par là, de fil en aiguille...
Il y a quelque chose de remarquable avec les forces de la réaction : elles ne dorment jamais, ne renoncent jamais, leur lobbies sont toujours actifs. Elles rognent, grignotent, petit bout par petit bout, tous les acquis sociaux et progrès sociétaux du dernier demi-siècle. Du dépeçage de la législation sur le travail au démantèlement de la sécurité sociale à ce nouveau "progrès dans le statut des victimes", c'est le même phénomène qui est à l'oeuvre, petit bout par petit bout, discrètement, doucement, ils avancent.
Méfions-nous d'un état qui prétend s'occuper de notre douleur...








