Aujourd'hui, paraît-il, c'est la journée de la baffe.

Je suis certes fort mal placé pour en parler, moi qui, approchant (hélas) de mon demi-siècle au compteur n'ai jamais levé la main sur aucune femme, ni menacé de le faire, à l'exception toutefois de ma petite soeur, mais j'avais moins de 10 ans, donc il y a prescription, et puis, hein, comme on dit, elle l'avait mérité ! [1]

Si je n'ai donc jamais été dans la peau d'un coupable, il m'est cependant arrivé une fois de me faire lapider d'objets contondants puis rouer de coups au point de ne trouver comme autre issue que la protection puis la fuite, la riposte étant exclue par un rapport taille/poids qui l'aurait rendue peu honorable, évènement survenu aussitôt après que j'aie prononcé l'innocente phrase : je te quitte. Que faire contre une furie qui griffe, mord et vise les couilles, si on s'interdit soi-même de lui causer le moindre dommage au titre de la légitime défense ? [2] J'étais donc parti en 4ème vitesse dormir sur mon lieu de travail, en attendant que ça se tasse. Et heureusement, ça se tassa.

Il m'est arrivé également de devoir faire preuve de réflexes et d'une certaine adresse jointe à une souple vélocité pour éviter quelques vols d'assiettes ou de théières qui finirent fracassées sur l'évier ou les murs pour la plus grande joie des petits et des grands.

Je crois même avoir un jour reçu plein cadre une baffe-provenant-de-compagne, tirée plus vite que le temps de réaction de mes contre-mesures.

Les aléas de l'existence, quoi.

Je n'irais pas jusqu'à nier avoir jamais été tenté, fortement tenté même, mais quoi, j'ai été marié 15 ans ! :-D Et les rapports humains sont fort loin de toujours être un long fleuve tranquille, la tentation de la violence quand la coupe déborde restant un atavisme épais sous la très fine couche d'un vernis de civilisation qui a rarement dans l'histoire été aussi craquelé que dans la nôtre.

Et force est de reconnaître que c'est dans le cadre intime, de couple ou familial que bien souvent les sentiments sont les plus vifs, les émotions les plus puissantes, bonnes ou mauvaises, les frustrations parfois profondes et durables, c'est également là que la cocotte-minute parfois le plus longtemps, que les mises en question poussent leurs brûlantes racines au plus profond de notre inconscient, et que les crises sont les plus vives.

Heureusement pour ce qui concerne Ma Sainteté, dans ce genre de situation de crise, mes inhibitions ont toujours été plus fortes que mon instinct de Néanderthal, mais j'en ai personnellement tiré les leçons suivantes :

  1. Que compte tenu du point où il m'est arrivé d'être poussé à bout, et compte tenu de la minceur de la feuille de papier à cigarette qui m'a parfois, dans de tels instants, séparé de la réponse par un acte violent, une toute petite goutte de plus aurait immanquablement mis le feu au vase, et que donc la situation était plus que critique, à la limite extrême de la perte de contrôle. (Ma réponse d'urgence à moi dans de telles situation a toujours été : Respirer grand coup, repli stratégique sur positions préparées à l'avance, mettre chaussures, mettre manteau, aller faire un tour et respirer un bon coup, Ne pas revenir avant d'être à la fois détendu et fatigué.).
  2. Que tout être humain est susceptible d'être suffisamment poussé à bout pour se livrer à un déchaînement de violence, moi inclus. Il suffit de le pousser assez loin, ce dernier point dépendant de l'individu considéré, de son histoire, de la lucidité et du sang-froid dont il fait preuve ou non, de l'intensité de ses réactions émotionnelles, des borborygmes de son inconscient, etc.
  3. Que toute personne connaissant suffisamment intimement un être humain (genre : son conjoint, sa conjointe...) saura exactement où taper[3] pour faire extrêmement mal, si elle en a le désir conscient ou inconscient, et que ça marche encore mieux avec la légendaire finesse de la perception féminine ;-) qui prédispose sans doute ces dames à d'extrêmes violences psychologiques et les rend compétentes en la matière au moins autant qu'on accuse la nature néanderthalo-primaro-brutépaisse des hommes de les prédisposer à la violence physique.
  4. Que la combinaison des facteurs précédents rend l'explosion hors de contrôle possible, voire probable, dans toute situation de crise grave entre deux personnes intimes dont au moins l'une des deux n'a pas le recul intérieur et la lucidité nécessaires pour savoir rompre et battre en retraite avant d'en arriver là, et la possibilité matérielle de le faire.
  5. Que dans n'importe quelle situation où l'on en arrive à la violence physique, c'est généralement le plus gros qui gagne, et le plus petit qui morfle. Sauf si le plus petit est ceinture noire d'Aïki-do, équipé d'un couteau de cuisine, d'une poële à frire, d'un bazooka ou de n'importe quelle arme plus offensive que les biceps du gros.
  6. Que, la vie étant ce qu'elle est, dans n'importe quelle vie de couple durant suffisamment longtemps, une situation vraiment merdique risque de se produire un jour, et qu'il n'est pas exclu que le baffotron de l'un ou de l'autre puisse partir tout seul, Ooops. Sans que celui ou celle dont le baffrotron a été accidentellement survolté puisse nécessairement être taxé de monstruosité pour autant.
  7. Que si toutefois des situations de crise d'une telle tension venaient à se reproduire plus qu'extrêmement exceptionnellement, ce serait le signe d'un profond foirage de la communication entre les personnes concernées, d'une incapacité de l'un, de l'autre, ou des deux, à rétablir cette communication, de la présence de rancunes ou haines profondes, rampantes, peut-être cachées, mais tenaces, de facteurs inconscients non maîtrisés et non élucidés, mais dans tous les cas de figure d'une situation devenue intenable et insoluble vis-à-vis de laquelle la seule réponse possible est de se barrer illico et de ne plus jamais revenir. Parce que la situation est morte et sa prolongation délétère, et potentiellement dangereuse.

Comme le dit un adage rigolo : Un homme qui n'a jamais été tenté de tuer une femme, n'a jamais été marié.

Il y a paralèlement d'autres points :

  • L'histoire humaine entière, y compris l'histoire présente que nous rapportent télés et journaux, atteste que la violence est un mode d'expression d'usage courant et instinctif chez l'être humain (plus particulièrement mâle) depuis la nuit des temps. Elle ne saurait donc être considérée comme anormale[4] ni contraire à la "nature humaine", bien au contraire (hélas ?[5]).
  • Nous vivons toutefois dans une civilisation qui bannit absolument et dans tous les cas de figure l'usage de la violence comme moyen d'expression, et considère comme monstrueusement déviante toute personne chez qui une pulsion violente s'avérerait plus forte que l'interdit social.
  • Cette règle ne s'applique pas à toute personne revêtue d'un uniforme bleu, chez qui l'expression violente sera considérée comme parfaitement normale, voire même recommandée si l'interlocuteur à qui est adressé ce mode d'expression est jeune, manifestant, ou basané.
  • Cette règle ne s'applique pas non plus à toute personne revêtue, même à son corps défendant (on appelle ça une "mobilisation"), d'un uniforme kaki. Tout être humain normal revêtu d'un uniforme kaki doit se montrer capable d'assassinat et d'actes de la plus extrême violence et barbarie vis-à-vis d'êtres humains inconnus qui ne lui ont personnellement rien fait, pour peu que l'ordre[6] de commettre ces actes lui soit donné par un autre humain revêtu d'un uniforme kaki ayant plus de petits machins dorés sur les manches ou les épaulettes.
  • Tout être humain normal, et particulièrement un mâle, qui, une fois revêtu de kaki s'avérerait incapable ou non désireux de se livrer à des actes d'assassinat ou de barbarie extrême si un autre en kaki aussi avec des machins dorés le lui demande, doit être considéré comme lâche, anormal ou criminel, et sévèrement puni.
  • Assassiner quelqu'un qui ne vous a personnellement rien fait est normal si c'est demandé gentiment par un type en kaki, mais se laisser aller à coller une baffe à un(e) conjoint(e) qui vous aurait éventuellement poussé au-delà de l'extrémité du bout de vos limites psychologiques est un signe de monstruosité.

Bon mais au fait, pourquoi je vous raconte tout ça moi ?

Parce que hein, quand même, ça n'a pas grand-chose à voir avec le titre du billet, donc avec son sujet.

Cessons donc de digresser, non sans avoir précisé pour les mal-comprenants que les considérations ci-dessus ne constituent de ma part en rien une approbation, une justification ni une excuse vis-à-vis des actes de violence conjugale. Simplement une méditation sur ce type de situations et l'examen de certains de leurs tenants et aboutissant (des exposés beaucoup plus savants, beaucoup plus exhaustifs, beaucoup plus scientifiques, politiques ou féministes d'autres tenants et aboutissants ayant été amplement faits et commentés par d'autres plumes que la mienne, je vous y renvoie plutôt que de tomber dans la redite pour ceux-ci ;-).

Parce que le titre de ce billet, c'était quand même...

Technique par-tout ! Logique nulle part !

Et que je voulais avant tout méditer avec vous sur cette bonne petite manie qu'a désormais notre société de vouloir apporter des réponses techniques à des problèmes qui ne sont pas des problèmes techniques, ou en tout cas pas du même domaine, si l'on veut conserver le mot "technique".

Ainsi en est-il du perpétuel déploiement d'encore plus de l'omni-présente vidéosurveillance, alors que les rapports les plus documentés et les plus sérieux ont amplement démontré que son effet sur la délinquance ou la criminalité est faible, globalement inefficace, alors que son impact sur les libertés publiques est hélas trop réel.

Eh bien, dans le champ qui est le nôtre aujourd'hui, j'entendais parler hier à la radio d'une innovation technique qu'elle est trop top ! : L'invention de téléphones mobiles spéciaux pour femmes battues avec un bouton d'appel d'urgence incorporé pour faire rappliquer la maréchaussée au domicile (préalablement communiqué aux services de police).

Entendant cela, les bras me tombèrent, voire même me tombirent. Or quoi ! me dis-je... peut-on en déduire que :

  • Le statut de "femme battue" est quelque chose qui se conçoit dans la durée au point que l'on puisse se définir comme telle, s'installer dedans, et que l'industrie puisse concevoir et fabriquer des équipements spéciaux pour femmes battues ?
  • Si ce truc a un bouton d'appel qui fait rappliquer la maréchaussée à son domicile, doit-on en conclure qu'une femme battue n'est battue qu'à son domicile ?
  • Si une femme a été battue, probablement de manière répétée, et redoute que ça recommence au point d'envisager de s'équiper d'un tel engin, on peut en conclure que :
    • Elle craint de manière permanente pour sa sécurité physique ;
    • L'individu cause de cette crainte est clairement identifié ;
    • L'individu cause de cette crainte a certainement déjà commis des actes violents (donc délictueux voire criminels) à son encontre ;
    • Que la police en est informée ;

Dans ces conditions, (cochez la bonne case selon votre opinion[7]), l'action appropriée est :

a) [_]

  • Pour la victime, de se séparer et se mettre à l'abri du conjoint violent qui représente une menace
  • Pour les associations, services sociaux, psychologues, de l'aider à effectuer cette séparation aussi bien psychologiquement que matériellement
  • Pour la police, d'empêcher le malfaisant de nuire
  • Pour la justice, de prononcer les condamnations correspondant aux actes éventuellement déjà commis, et les mesures de contrôle judiciaire de nature à éviter leur renouvellement (éjection du domicile, interdiction d'approcher de l'ex-conjointe, etc.)

b) [_]

  • De ne rien faire de tout ce qui est proposé en (a)
  • De proposer à la Femme Battue un téléphone spécial girly avec un bouton rouge (et un forfait GSM Spécial Tartagueule ?)
  • Et l'instruction d'appuyer sur le bouton rouge du téléphone (à condition qu'elle le trouve, que la batterie soit chargée, qu'il soit à portée de main et qu'elle en ait le temps) la prochaine fois qu'elle se fera bourrer la gueule...
  • Afin que la maréchaussée puisse venir constater de visu bleus, bosses et horions et arrêter l'agresseur après qu'il ait agressé.

La logique, il faut croire, est de répondre (b). Mais je ne suis probablement pas suffisamment logique moi-même pour comprendre.

Notes

[1] Mouarf.

[2] Question classique, ça : à moins d'être ceinture noire d'Aïki-do, comment peut-on faire pour maîtriser sans lui faire aucun mal une personne qui a pété un plomb et tente par tous les moyens de vous faire le plus de mal possible ?

[3] Métaphoriquement parlant.

[4] Statistiquement parlant.

[5] Le point d'interrogation parce qu'il est toujours absurde de plaquer un jugement de valeur sur la simple constatation de ce qui est''...

[6] Voire la simple autorisation, ou même une bénédiction tacite.

[7] En appuyant fortement sur votre écran avec un stylo bille bleu ou noir, sinon le carbone imprime pas...