Elle aurait certes trouvé normal que je lui en rachetasse un neuf toutes affaires cessantes, mais voilà, je ne l'entendais pas de cette oreille.

J'ai donc informé la demoiselle qu'à pratiquement douze ans, il était temps qu'elle commençât à assumer les conséquences de ses propres conneries, et que, dans la mesure où je pariais que son livret de caisse d'épargne était mieux garni que mon compte courant, si elle voulait un téléphone neuf, je me ferais un plaisir de l'aider à faire le retrait nécessaire.

Ou qu'à défaut, et sans bourse délier, le vieux modèle millésimé 2002 dans le fond sous la pile de facturettes CB dans le troisième tiroir de mon bureau à gauche était à son entière disposition.

Las ! Les deux hypothèses tiraient à l'adolescente, sinon de chaudes larmes, du moins de sérieuses grimaces en biais.

Quoi ? taper dans sa caisse d'épargne à elle pour se racheter un truc qu'elle avait perdu ? Mais ça va pas la tête !

Quoi ? devoir se contenter d'un téléphone de deuxième main même pas abîmé mais qui ne faisait que téléphoner, ne prenait pas de photos, n'avait pas de radio ni de MP3 ni de finish girly et lui foutrait trop la tehon devant ses copines ? Inconcevable !

Devant cet insoluble dilemme, la miss resta un bon mois déSFRisée.

condensateurs au tantalePuis un beau soir, elle vit à la téloche un reportage de Yann Arthus-Bertrand featuring as guest star un môme de huit ans, de l'âge de son petit frère, qui passait ses très longues journées à creuser sous le sol africain d'étroits boyaux au péril de sa vie et à tamiser des montagnes de sable, payé en équivalent-coups-de-pied-au-cul, pour en extraire un peu du coltan nécessaire, nous expliquait Arthus-Bertrand, à la fabrication de nos téléphones portables.

C'est quand même avec une certaine mauvaise foi, il faut le dire, qu'Arthus-Bertrand se focalisait sur nos pauvres mobiles, puisque le coltan sert à obtenir le tantale avec lequel on fabrique des condensateurs de petite taille et grande qualité, lesquels condensateurs se retrouvent aussi bien dans nos téléphones mobiles que nos ordinateurs, nos lecteurs MP3, la micro-électronique de manière générale[1] et toutes ces sortes de choses.[2]

C'est donc assez arbitrairement que notre aéophotographe télévisé s'était ce soir-là décidé à pendre haut et court nos téléphones portables plutôt que nos iPods ou nos récepteurs GPS, tous aussi tantaleux les uns que les autres.

Mais il faut croire que l'argument porta, puisque dès cet instant mademoiselle Patâpatî trouva non seulement que le vieux téléphone du troisième tiroir était soudain devenu digne d'elle, mais de surcroît que c'était un point d'honneur que d'éviter au petit gosse de creuser sa semi-tombe pour des objets qui finiraient méprisés dans un tiroir ou oubliés dans un métro.

Donc, à partir de maintenant, mademoiselle Patâpatî a mis un petit visage noir sur la perle orange qu'elle voit parfois sur les circuits qui traînent sur les étagères de son père. et porte dans sa poche un téléphone antique qui ne fait pas MP3, mais qui lui fout désormais davantage la fierté que la tehon.

Pis de toute façon, le tantale, semblerait qu'il n'en ait plus pour bien longtemps[3]...

Notes

[1] Parce que les condensateurs au tantale ont le meilleur rapport taille/capacité, et une excellente fiabilité et robustesse.

[2] Si, si, il y en a un.

[3] On notera, c'est ballot, la totale absence du moindre condensateur au tantale dans la première photo qui illustre la page vers laquelle point ce lien. Il y en a par contre sur la deuxième : les petites perles oranges, on vous dit...