Je l'a considérablement haï jusqu'à ce que le temps fasse son office et que bien des téralitres ayant coulé sous les ponts, il ne finisse par sombrer sous la chappe bienfaitrice de l'oubli. Aussi n'y pensais-je plus.

Mais ce n'est que ce matin sous la douche que j'ai cessé de le haïr.

Car en effet sous la douche je pensais à mon p'tit bonhomme, Srî Minîshiva, en m'émerveillant encore de son existence, et méditais sur le fait que si quoi que ce soit dans ma propre vie avait été différent, antérieurement à sa conception, eh bien ce spermatozoïde-là n'aurait jamais rencontré cet ovule-là ce jour-là et à cet endroit-là, et pas de Srî Minîshiva. Un autre peut-être, mais pas çui-là.

Damned ! Comment imaginer une chose pareille ?

Aussi ai-je soudain considéré que tout ce qui avait précédé cet instant dans mon existence était tant pur bienfait que pure nécessité, oui, jusques et y compris l'autre tronche de cake et ses conséquences à première vue délétères. OK, ça va, y fallait donc que cela arrivât, je ne lui en veux plus.

Remarquez, je suis un peu ballot, ce n'est pourtant pas faute de connaître la parabole de la jument trouvée que je n'avais pas réalisé ça plus tôt, moi qui vous parle et dois la vie à un accident d'alpinisme...

Car si la première femme de mon père n'avait pas dévissé bêtement de 300 mètres dans les Drus,[1] et si celui-ci n'était pas parti dépayser son chagrin en Afrique noire, eh bien vous ne liriez pas ces mots en ce moment.

De même que si ma mère n'était pas partie noyer son chagrin en Afrique noire peu après, venant de rompre avec son Jules, antillais, déserteur, qu'elle avait planqué durant une bonne partie de la guerre d'Algérie car il refusait fort et clair d'aller porter les armes contre ses frères colonisés... La guerre finie et les flics ne guettant plus à la porte leur histoire foira. Ma (pas encore) mère voulut alors aller comprendre en Afrique pourquoi diantre son ex-Jules haïssait tant les Blancs, qu'est-ce que les Blancs avaient donc pu faire de si épouvantable, et pourquoi un ministère de l'identité nationale[2] était-il chose si méprisable ? Elle alla donc se rendre compte sur place, dans les colonies, et je dois donc indirectement l'existence au traumatisme infligé par la colonisation à un antillais inconnu, et à la guerre d'Algérie qui laissa mitonner tout cela à feux doux dans une mansarde sous les toîts surveillée par la police.

Je dois même la vie, si on y pense, à un jeune médecin ambitieux, premier époux de ma mère, qui refusa l'enfant qu'elle portait, lequel n'entrait pas dans ses projets de début de carrière, et l'envoya vertement se faire voir chez un collègue "compréhensif" d'avant l'ère Simone Veil, et se démerder avec les conséquences. Ce qui valut à ma génitrice un premier voyage de noces assez sanguinolent en place arrière d'une moto conduite par un jeune médecin aussi désinvolte que plein d'avenir.[3] Comme elle ne le lui pardonna jamais, elle le quitta peu de temps après, ce qui lui permit un beau jour de rencontrer, puis de quitter, un antillais, ce nouveau choc de particules l'expédiant jusqu'en Afrique.

Certes, si le Directeur de l'Enseignement de certain pays d'Afrique, lors colonie française, n'avait pas un beau soir reçu un coup de fil l'informant qu'une jeune institutrice fraîchement débarquée était en carafe sur le tarmac d'un aérodrome de brousse parce que, oups, personne n'avait pensé au comité d'accueil, et si le bonhomme ne s'était pas dit dans ces conditions, j'ai plus qu'à aller la chercher moi-même, dites à mon chauffeur d'avancer la voiture !, eh bien, vous ne liriez pas ces lignes.

Ce à quoi notre vie tient, tout de même... Une improbabilité qui s'ajoute à tant de milliers d'improbabilités antérieures. Un battement d'aile de papillon quelque part, un médecin un peu moins con, un piton un peu mieux enfoncé et les choses se seraient passées autrement. Mais justement, il était nécessaire qu'elles se passent ainsi et il est impossible qu'elles se soient passsées autrement.
Le conditionnel passé ne sert que comme support à la réflexion et à la méditation par l'évaluation de possibles qui n'en ont jamais réellement été.

La parabole de la jument ?

C'est un paysan très pauvre dans un coin perdu de l'Inde qui trouve un matin une jument dans son champ.
Ses voisins lui disent : Une jument apparaît dans ton champ ? Tu est béni des dieux !
Le paysan fait : Bof...
Un beau matin, la jument a disparu.
Ses voisins lui disent : Toi qui avais une jument pour labourer ton champ, maintenant tu n'as plus rien ! Quel sort cruel s'est abattu sur toi !
Le paysan fait : Bof...
Quelque temps après, la jument réapparaît, accompagnée d'un poulain.
Les voisins disent : Tu es vraiment un homme béni des dieux ! Tu avais déjà une jument, et maintenant, tu as aussi un poulain !
Le paysan fait : Bof..
La semaine suivante, le jeune fils du paysan qui tente de monter la jument, fait une mauvaise chute et, mal rabouté, se retrouve boîteux.
Les voisins disent : Quel grand malheur est sur toi ! Ton fils unique est estropié à vie ! Quelle malédiction amena cette jument dans ton champ !
Le paysan fait : Bof...
Quelque temps après, une guerre est déclarée. Le maharajah mobilise dans son armée tous les jeunes hommes valides, mais pas le boîteux.
Les voisins disent : Tu es vraiment le plus béni des hommes ! Vois, nos fils partent à la guerre et seront peut-être tués ! Seul ton fils reste à tes côtés pour t'aider !
Le paysan fait : Bof...

Etc.

Il n'y a vraiment rien qu'on puisse regretter ; nous ne connaissons jamais les conséquences à long terme des plus grands bonheurs ou des pires malheurs apparents. Et le moment présent avec tout ce qu'il a de bon ou d'encore meilleur (comme le billet de TGV dans ma poche) est tissé de tous les emmerdes, ratés, conneries et erreurs antérieures.

Tout comme les pires emmerdes du présent sont peut-être les germes des meilleures choses... Ou pas.

Notes

[1] Si on fait le total à ce jour, cette mort a permis 5 vies jusqu'ici, mais le total général sera long à venir, il faudra additionner tous les descendants des descendants des descendants de ces 5 vies jusqu'à l'extinction de la branche. Je n'ai aucune idée du nombre de vies en plus ou en moins liées aux morts des autres membres de la cordée...

[2] Rien que d'écrire ces deux mots, le clavier m'est gluant sous les doigts...

[3] Le Pr. Machin, cancérologue réputé, mourut d'un cancer il y a quelques années.