Au premier regard, tu sais déjà. Elle sait déjà. Un savoir absolu.

Ça se fait en une fraction de dix-millième de seconde, un temps encore inférieur à celui qu'il faut à l'influx nerveux pour parvenir de ta rétine à ton cortex visuel, aux phéromones pour être décodées.

Vous êtes en présence l'un de l'autre. Voilà, c'est tout, c'est fait. La suite est aussi inévitable que si tu avais rencontré la plaque de verglas dans la descente, à l'entrée du virage.

Bien sûr, tu n'as pas encore consciemment réalisé. Ton esprit a juste reçu un message d'urgence : Situation anormale : tout est parfait. Je suis exactement à ma place. mais tu n'en as encore compris ni les tenants ni les aboutissants. Tu acceptes cette anormale perfection sans la comprendre.

Tu comprends d'autant moins que tu n'avais rien prévu de tel, rien envisagé de tel, et que comprendre en cet instant est simplement hors de portée de tes capacités de raisonnement logique. parce que tu ne disposes d'aucun élément logique, pas du moindre indicateur matériel, pas du plus petit grain à moudre pour la machine rationnelle. Et quand bien même, tout cela irait radicalement à l'encontre de ce que tu connais de ta vie actuelle, de tes projets, de tes engagements, de celle avec qui tu partages déjà une histoire. En ce premier instant tu sais entièrement, mais tu ne sais rien du tout.

Tout est déjà arrivé, et il ne s'est absolument rien passé.

Au premier moment où vous retrouvez seuls ensemble - moment que tu as recherché en le sachant et en ne le sachant pas, et qui est bien entendu arrivé, qu'importe la raison - ton esprit rationnel est envahi de messages d'anomalies :

C'est étrange ma voix... Qu'est-ce qu'elle a ? Pourquoi est-ce que je parle avec une voix si douce ?

J'arrive plus à me concentrer... Qu'est-ce que je suis en train de raconter depuis 5 minutes ? Merde, je sais plus... Et elle disait quoi ? Je sais plus non plus...

C'est normal le yoyo dans ma gorge ?

Euh c'est bizarre... Je me sens dans la peau d'un adolescent raide mort d'amour.

Euh c'est bizarre... Je sais qu'elle est exactement dans le même état.

Euh c'est bizarre... On a beau parler de vraiment n'importe quoi, on parle en fait de toute autre chose.

J'ai toujours été là, ici, maintenant, avec elle.

Bien sûr ton esprit rationnel ne sait absolument pas quoi faire de ça. Parce que tu n'as jamais pris aucune décision, encore moins celle de draguer, de tenter une approche, tu ne l'aurais pas fait de toute manière : tu n'étais pas venu pour ça, et puis tu es avec quelqu'une d'autre, quelqu'une que tu aimes et respectes, à qui tu n'irais pas volontairement faire un coup tordu, vraiment tordu compte tenu du contexte. Tu n'as même pas eu le temps de regarder cette femme et de te demander si elle te plaisait, d'ailleurs. Tu ne l'as pas regardée, tu l'as vue. Tu n'as pris aucune décision, fait aucun choix, entamé aucune action. Pas eu le temps de réfléchir ni de te poser aucune question. Simplement, c'est là. C'est comme ça. Tu le vois. Les questions tu commences à te les poser, en décalage, a posteriori. Et encore, tu ne te les poses pas vraiment, puisque ton esprit rationnel ne parvient pas vraiment à intégrer ce qui s'est produit. Donc une partie te dit Hoho ! Du calme mon vieux ! Faut juste que t'arrêtes la tisane, l'hallucination passera d'elle-même, c'est l'effet de l'altitude, le manque d'oxygène tout ça... Ou alors y'a trop d'oxygène, enfin c'est pas grave, y'a rien à résoudre puisqu'il ne se passe rien, hein...?

Bon, tu te dis ça comme ça, y'a deux ou trois parties dans ton esprit, ou douze. Toute une conversation intérieure genre Vous êtes pas gênés par le bruit dans ma tête ? et la conversation fait :

Holàlàlàlà ! T'as vu ce qui est arrivé ? Je le crois pas !
Ben ouais. Coup de foudre mon vieux. T'es foutu, y'a plus rien à faire.
Woooooaoow ! Bonheur intense, perfection !
Faut juste que t'arrêtes la tisane, tu t'imagines des trucs qu'existent pas, ça s'arrange pas la tête, hein !
Je ne croyais plus que ça puisse être possible... Comme ça, boum ! Pire que dans les films...
Ben non, justement, c'est pas possible, mais comme il ne s'est rien produit sinon que faut que t'arrêtes la tisane...
Ça tombe bien s'il ne s'est rien produit, parce que je ne vois vraiment pas comment j'aurais pu gérer une situation pareille...
Rappelle-toi quand même que t'as pas 15 ans, mais 45...
Merci de l'info, j'avais failli oublier. Enfoiré.
Ouais, et puis ça serait immensément salaud... Et puis je ne peux pas lui faire ça. Et je ne veux pas.
Ça tombe quand même bien qu'il ne soit rien arrivé, alors !
Oui. La tisane, demain, j'arrête.
T'es vraiment trop con de ne pas voir ce qui te crève les yeux. Tu vois bien que c'est arrivé. Juste ça.
Ben non puisque c'est pas possible, hein ?
C'est possible, puisque c'est. Tu le sais bien.
Ben oui, mais non !
Tu es intérieurement en total accord avec ce qui se produit. Ne dis pas le contraire
...
Et elle aussi.
Comment peux-tu le savoir ?
Je le sais.
Bon euh écoute t'es bien gentil, mais ça va pas être possible tout ça. alors tu me lâches un peu avec tes histoires à la Barbara Cartland, laisse tomber, arrête de fumer la moquette et ça ira mieux.
Mais...
Tu as idée de la pluie d'emmerdements qui va te tomber sur le coin de la gueule ?
Oui.
Et de ce que tu t'apprêtes à faire ?
Oui.
De toute manière les coups de foudre ça n'existe pas. C'est juste des projections à la con. Et puis tu te souviens de comment ça s'est fini la dernière fois que ça t'a fait un truc vaguement approchant mais en 10 fois moins fort ? Et le nombre d'années qu'il t'a fallu pour t'en remettre ?
Ben oui, mais...
Mais rien.
Mais tu ressens bien ce que tu ressens. et ça ne peut pas être une erreur.
Si ça peut. Même que ça ne peut pas ne pas être une erreur.
Mais...
Oh ta gueule ! En plus y'a les autres qui m'attendent.
Une bière me fera du bien.
Deux... Au moins.

Après, vous êtes restés un ou deux jours en vous croisant à peine. Mais tu ne peux pas t'empêcher de la bouffer des yeux.

Le dernier matin, il fallait que tu la voies un peu plus longtemps, seuls. Alors vous avez parlé 10 minutes de la météo en regardant plus ou moins vos godasses.

Quand tu lui as dit au revoir, vous vous êtes embrassés. Vous vous êtes serrés l'un contre l'autre infiniment plus fort qu'un au-revoir amical ne l'aurait nécessité. Tu as senti contre toi la chaleur de son corps, tu l'as sentie se serrer contre toi. Tu as senti vos corps s'emboîter si naturellement. Tu as senti cette boule de chaleur prendre naissance dans vos ventres et vos poitrines et vous traverser, se mélanger. Elle l'a senti, aussi. Ça a bien du durer 6 secondes...

Après tu es parti.

Tu as laissé les choses se tasser plusieurs jours. Arrêter la tisane. Redescendre des rêves insensés. Des choses qui n'ont pas leur place dans ton existence, dans ta vraie vie d'ici et maintenant qui est ailleurs, et où il y a une autre.

Mais ça n'a pas passé. Le dialogue intérieur a repris.

Tu veux la revoir.
Oui. Elle le veut aussi.
Tu sais ce qui va se passer ?
Oui. Je le sais très exactement
Je la désire.
Elle aussi.
J'ai besoin d'elle.
Elle aussi.
Tu vas lui dire ?
Oui. Quoi d'autre ?
Tu vas lui dire tout ça, comme ça ?
Bien sûr comme ça. Puisqu'elle le sait. Et qu'elle aussi.
Comment peux-tu le savoir ?
Je ne peux pas, mais je le sais.

La première fois que vous avez fait l'amour ensemble, ce n'était pas la première fois. C'était juste la première fois depuis des siècles.

Mais vous aviez fini par vous retrouver. Comme toujours.

Ça avait été long, des siècles.