Je viens de croiser le mec d'UPS qui en a lâchement profité pour me remettre une enveloppe.

Sur l'enveloppe, pré-imprimé, en rouge : « EXTREMELY URGENT »

Des imprimées "Pas urgent, facteur prends ton temps.", y doivent pas en avoir.

Il n'en faut pas plus pour embrayer ma petite machine à penser et me rendre compte du désastre : dans l'univers professionnel, ce bel univers de l'Entreprise tant vanté par les cohortes du MEDEF et les trouducs de la fête J'aime ma boîte, tout est désormais, et de plus en plus, et sans exception, « EXTREMELY URGENT ».

Tout ce qu'on te demande est pour avant-hier, mais pour le temps et les moyens, démerde-toi.

Il n'y a plus rien qui soit à faire quand t'as le temps (le rare qui resterait ne serait jamais fait, puisque tu n'as plus jamais '"le temps") ni même à faire tranquillement, bien, en prenant le temps qu'il faut pour bien le faire, regarder l'oeuvre accomplie, te demander à quoi elle sert...

Dans les joyeux plateaux de bureaux du tertiaire, nous vivons sous l'esclavage des Gantt, des deadlines fantaisistes, de l'exploitation optimale des ressources, avec en bout de course toujours le même résultat : c'est pour avant-hier. Et à la fin, ni fait, ni à faire.

La "procédure" te dit que pour préparer un audit (putain de plaie des temps modernes, branlette inutile, incantation au vide), t'as un mois et demie ? Pas de problème, on te donne une semaine, entre un déménagement de l'entreprise et un voyage à l'étranger que tu devais préparer, mais c'est pas grave, tu pourras toujours le préparer dans l'avion...
Mais en attendant il te reste jusqu'à demain (selon la "procédure", encore 5 semaines...) pour montrer à l'audit comment qu'on a plein de belles et chouettes procédures et comment qu'on les respecte bien.
Surtout celles que t'as jamais vues de ta vie mais que t'as jusqu'à demain matin pour "mettre à jour" et apprendre par coeur.
Des centaines de pages de vide, mais très bien organisé. Du vide qui en jette, quoi !

La machine s'affolle, tourne dans le vide pour produire toujours plus de rien avec toujours moins de sens, mais toujours plus vite, plus vite ! Moins on sait pourquoi, plus faut le faire vite, sans doute pour éviter d'avoir le temps de se poser la question.

Et pour faire ce toujours plus de rien toujours plus vite, on licencie forcément toujours plus de monde : pour toujours plus de bénef !

Poser une fesse sur le muret pour écouter tranquillement le chant du petit ruisseau en regardant tourner lentement les ailes du moulin ? Pas même en rêve.

Pendant ce temps-là les bourses s'écroulent sous le poids de leur propre néant, comme on le savait déjà depuis belle lurette, mais défense de le dire à la télé.

Vers le néant, oui ! Mais à condition d'y aller vite ! Putain qu'est-ce qu'on fout, on devrait déjà y être !