Je vous avais déjà parlé l'autre jour de ce chouette tram qu'on a à Lyon...

C'est une station de tram juste à l'extérieur du périphérique qui marque la limite officielle entre la Noble Cité et le Reste du Monde. Au-delà, c'est patent, le tram vient de chez les pauvres, et il y retourne.

Or, le pauvre est fraudeur, c'est bien connu, et pire que ça : le pauvre est méchant.

Classes laborieuses, classes dangereuses !

Ça fait quatre fois en peu de temps que, passant devant cette station de tram calme et tranquille comme une journée sans Rance-Info ni journal télémenti, à peu près à la même heure, je remarque une chose bien étrange : Répartis sur toute la longueur du quai une bonne douzaine de contrôleurs, plus, pour faire bon poids, quatre flics en uniforme.
Autant dire que les trois pelés et les deux tondus qui attendent leur tram n'en mènent pas large.

La première fois, j'ai pensé qu'ils s'étaient tous donné rendez-vous là pour aller ensemble à une manif de contrôleurs grévistes, et par exemple que les flics les surveillaient, mais non, hein, la situation se répétant à l'envi, l'explication la plus simple ne tient pas.

Alors j'ai fini par comprendre ce que faisait là cette petite armée, donnant à cette modeste station de tram l'aspect jovial, primesautier et engageant d'un check-point de Tsahal dans les territoires, voire d'une opération de sécurisation de la brave armée de l'oncle Dabbeulyou en Irak, à laquelle ne manqueraient que quelques Hummers et un ou deux chars Abrams - Offrez des Hummers à nos Forces de l'Ordre, envoyez vos promesses de dons au Contrôlothon, tapez 3615 et dites "Taser" !

J'ai fini par comprendre disais-je, que ce que faisaient là ces braves gens était tout bonnement leur métier quotidien, à savoir ils attendaient le tram pour contrôler.
Alors, une rame a 6 portes qui s'ouvrent, 6 portes à deux contrôleurs par porte pour monter la souricière et contrôler tout le monde, égale douze contrôleurs plus quatre flics en appui pour se charger des chopés, récalcitrants, sans-billets, sans-papiers, sans tout-ce-qu'on veut, arme et menottes à la ceinture puisque le pauvre est dangereux.

Voilà-voilà. On est bien loin du benoît contrôle à la papa, un voire deux contrôleurs se baladant dans le wagon, bonjour madame, bonjour monsieur, billet s'iouplaît ? Non, maintenant on fait dans l'opération commando, et de manière systématique.

Après avoir vidé les lieux publics de tout personnel humain quotidien en assurant une sécurisation passive et quasi amicale, plus de guichetiers dans le métro, des machines. Plus d'agents, des caméras de surveillance. Plus de flics en tenue ordinaire par un ou deux de temps en temps, trop dangereux, mais de pleines escouades de huit ou douze en treillis militaires, sauf que bleus, et lourdement armés. Plus de contrôleurs à poste dans un bus (depuis des lustres) ou dans un tram, mais une pleine escouade de contrôleurs appuyés de flics qui tombent sur un tram comme un morpion sur une bite, allez hop ! Opération coup de poing, on ne sait plus faire que ça.

Et après, y'en aurait pour s'étonner que les relations entre le public, tout le public, et les forces de l'ordre se dégradent ? Que ces dernières soient perçues comme ennemies ?

Encore faudrait-il que les politiques cessent d'utiliser leurs soudards comme on le ferait d'une armée d'occupation ayant pour cible le peuple, surtout le peuple pauvre, par essence soupçonnable de tous les méfaits possibles et surtout imaginaires !

Tomber à 16 (12+4) sur une malheureuse rame de tram pour être sûr qu'aucun affreux délinquant ne s'échappe ! Mais que pensent de cela les "braves gens" qui sont dans le tram, affreux délinquants compris d'ailleurs ?

Il y a un pouvoir qui ne sais plus manifester ce qui lui reste de pouvoir que par la coercition, la démonstration de force massive, le gros gourdin, foutre la trouille à défaut de se faire respecter. Parce qu'un pouvoir, tout de même, plus il fout la trouille et moins on le respecte, bizarrement. Plus il fout la trouille, et plus on n'a qu'une envie, celle de lui rendre la monnaie de sa pièce avant d'éventuellement pouvoir le renverser.

Pour être respecté, faudrait peut-être commencer par se comporter de manière respectable, et surtout par respecter l'ensemble du public que l'on est censé "protéger" ou "sécuriser", ou même, tiens, "contrôler".

À l'opposé de cela, les méthodes choisies par ceux qui dirigent d'en haut l'utilisation de ces forces créent une lourde atmosphère d'occupation, encouragent de manière quasi-mécanique tous les abus de pouvoir et toutes les déviances individuelles possibles chez ces "forces de l'ordre", d'autant plus susceptibles d'en commettre que ces forces se sentent couvertes par ceux qui les commandent et haïes - mais pourquoi donc ? - du public au sein duquel elles opèrent.

Deux camps. Dans ces situations, paraît qu'il faut choisir le sien...