Parfois, je me sens bête.

Souvent, même.

Comme ce matin, tiens : perdu au milieu d'une meute d'Homo tertiaris surdiplomens, ça discutait de quelques nouvelles plus ou moins politiques, et après avoir évoqué les mérites comparés de la garde d'enfants à domicile (pour les ceusses qui ont les moyens)[1] comparée à la crèche municipale (pour les ceusses qui n'ont ni les moyens ni place en crèche pour leur nain, vu que les places en crèche sont aussi rares qu'un billet de 100 Euros sous les pas d'un chômeur, et qu'on tuerait presque pour en avoir une), ça a dérivé sur la privatisation des cantines scolaires.

Je me suis alors aperçu à mon grand ébaubissement que parmi mon entourage d'Homo tertiaris surdiplomens de gôôôôôche, aucun ne percevait l'ombre d'un problème dans la privatisation du service des cantines scolaires.

J'ai tout d'abord tenté, fort maladroitement, d'expliquer que le but d'un service public étant de fournir un service au public, tandis que celui d'une société privée étant uniquement de dégager un maximum de profit, on ne pouvait sans doute pas attendre la même attitude vis-à-vis du public (des gamins en l'occurrence) de la part d'agents de l'état (c'est nous !) ou de la commune fournissant un service, et de la part des employés plus ou moins précaires et interchangeables d'une société privée, dûment pressurés à fond dans le but de dégager le maximum de profit pour le minimum de dépense. J'osai aussi prétendre qu'un service public était mieux à même de se répartir en fonction des besoins des gens qu'en fonction de la rentabilité qu'on pouvait en attendre.

Là, j'ai constaté en face de moi une incompréhension aussi générale que muette, au point de m'être demandé si je m'étais exprimé en bas-moldave ou en code bash, un seul tertiaris surdiplomens osant toutefois émettre un sonore Euh... Comprends pas ! en roulant des yeux ronds ; il est vrai que plusieurs années de vie étasunienne n'ont pas du l'aider à comprendre ; déjà à propos des crèches il ne comprendait pas non plus, mais si un jour il se reproduit ne perdons pas espoir qu'il comprende soudain mieux.

Je pris alors douloureusement conscience que la simple tentative de soutenir qu'un service public qui ne fût pas privé pouvait être un truc bien faisait planer sur mon innocente tête le soupçon d'être éventuellement un communiste ou quelque chose d'aussi terrible.

Déstabilisé, je tentai toutefois sur le métier de remettre mon ouvrage, mais je réalisai bien vite dans un éclair de tardive lucidité, que mes interlocuteurs (de gôôôôche) avaient la Foi, la Foi véritable, et que leur credo viscéral suivant se résumait à la simple alternative :

  • Service public = fonctionnaires = branleurs = obsolète, cher, inefficace, gaspillage, coûteux, cacaboudin.
  • Entreprise privée = moderne = performant = efficacité, organisation, rapidité, économie, profit !

Je commençai alors à m'atteler à la tâche ardue de leur faire part d'une simple réflexion extrêmement basique pour être à la portée d'un cerveau surdiplomens :

  • Un service public délivre quelque chose à l'ensemble de la population considérée comme en ayant majoritairement besoin, est financé par l'argent de la population, et n'a aucune raison de produire un profit, son unique objet étant de rendre un service.
  • Un service privé délivre quelque chose à des clients en produisant un profit qui est sa seule raison d'être, ce profit étant une somme prise dans la poche de ceux qui le financent (la population) et qui ne profite ni à ceux qui bénéficient du service, ni à ceux qui le fournissent, mais à un tiers, l'actionnaire.
  • En l'occurrence, privatiser un service public revient donc à détourner une partie de la somme servant à financer ce service pour le profit d'un tiers qui ne participe ni de la fourniture ni de la consommation du service, et qui n'occupe donc dans le circuit qu'une place de parasite de celui-ci.

Ergo, la privatisation de services publics ne peut profiter qu'aux parasites et en aucun cas aux bénéficiaires, qui n'auront probablement pas mieux, mais certainement pour plus cher (et moins bien réparti).

En fait, je ne fis que tenter de commencer de bafouiller le début de cette lumineuse explication, tandis que cheminait dans mon esprit la pleine prise de conscience de leur Foi en l'Entreprise (credo ! credo !) et de la vanité de ma tentative de conversion expresse.

Mes efforts étaient vains. Mon langage obscur.

Je renonçai donc et plongeai le nez dans ma tasse à café pendant que se discutaient sans moi les mérites comparés de Barak Obama et d'Hillary Clinton, tous deux de gôôôôche comme chacun sait.

Notes

[1] Et en rapport avec le récent dégonflage des allocs familiales et le transfert d'une partie des sommes vers les heureux élus qui peuvent s'offrir une assistante maternelle, ce qui n'est en aucun cas envisageable quand tu es caissière à temps partiel chez Aurrouf...