Pour moi, et je ne me réclame d'aucun "penseur" ou courant particulier vu que je suis un gros ignorant, la différence fondamentale entre "droite" et "gauche" réside dans le modèle de société qu'elles proposent, modèles qui découlent directement de la vision de l'Homme[1] qu'elles défendent.

Pour moi, la "gauche" est le courant qui vise à aboutir, aussi utopique que cela puisse paraître, à une société humaine où les êtres seraient libres et égaux en dignité et en droits,[2] nécessairement égaux au sens large (mais pas identiques bien sûr !) car la valeur d'un être ne se mesure pas, et encore moins selon les critères d'un autre.

Pour aboutir à une égalité en dignité et en droits, une société de gauche doit avoir pour but de garantir que chacun obtienne selon ses besoins, a minima les besoins fondamentaux nécessaires à une vie d'humain, digne et décente : Logement, nourriture suffisante, nourriture de l'esprit, soins médicaux, liberté de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, et une telle société doit également permettre à tous de contribuer selons ses moyens.

Égalité, recevoir selon ses besoins, contribuer selon ses possibilités, et des distinctions sociales aussi réduites que possible et qui ne peuvent se fonder "que sur l'utilité commune"[3], et encore... Voilà une civilisation de "gauche".

Une civilisation ""de gauche" devant fournir à tous selon leurs besoins, elle devra par conséquent pratiquer la redistribution des richesses de ceux qui ont le plus vers ceux qui ont le moins, et l'on sait à quel point les riches et les puissants aiment que Robin des bois leur prenne...
Une "civilisation de gauche" a donc besoin d'un "état" fort (l'état, c'est nous) pour assurer ce transfert et cette répartion, de gré de préférence, de force hélas si nécessaire (c'est là que les choses se compliquent).[4]

D'autre part, reconnaissant à tous des droits égaux, une "civilisation de gauche" ne saurait tolérer les inégalités de fait, dues à la situation de naissance, qu'elle soit de richesse, géographique ou autre. Ceci qui a des conséquences immédiates en matière de réflexion sur l'immigration par exemple, le fait d'être "né ici" par pur coup de chance ou de malchance se pouvant en aucun cas me donner davantage de droit qu'à n'importe qui à "vivre là". Il en va de même en matière de réflexion sur les sucessions et héritages, puisqu'il n'y a aucune raison moralement défendable pour qu'un fils de banquier démarre avec un avantage immense (et le conserve à vie) par rapport à un fils de femme de ménage.

Une "civilisation de gauche" se doit donc de compenser les inégalités de fait pour tendre à les annuler.[5]

Pour parvenir à répartir les richesses selon les besoins de tous, il apparaît indispensable que les ressources en matières premières et les moyens de production soient contrôlés par l'état et non pas propriété individuelle destinée à faire fructifier les biens des uns au détriment des autres.
La propriété privée devra être limitée aux objets effectivement utilisés dans le cadre des besoins de chacun, ou à la garantie de pouvoir disposer de l'usage de ces objets. La propriété privée d'importantes sommes d'argent ne pouvant servir qu'à la thésaurisation et à la spéculation, comme la propriété de biens inutilisés ou de biens "de rapport" seulement destinés à pomper les richesses des uns en direction des autres, ne se justifie pas et sera donc proscrite.[6]

Dans une "civilisation de gauche", la phase de redistribution des richesses inégalement accumulées devrait être transitoire[7] ; une fois celles-ci équitablement réparties, chacun "produisant" au bénéfice d'une collectivité qui distribue à tous, il n'y a plus ni lieu ni besoin de "prendre aux uns pour distribuer aux autres".

Une civilisation "de gauche" n'a aucun motif à produire plus que nécessaire pour satisfaire les besoins réels, à inventer sans cesse des besoins artificiels pour aller enrichir des producteurs privés. Elle aura donc tendance à avoir un impact plus raisonnable sur les ressources naturelles, ne produisant pas pour produire (pour enrichir) et ne poussant pas à la consommation inutile, soucieuse également des besoins des générations à venir.

Enfin, une fois les humains pourvus selon leurs besoins, une "civilisation de gauche" se doit de respecter (et défendre) entièrement leur liberté en tous domaines, notamment quant à leur vie privée (et le droit d'aller et venir sans une surveillance omniprésente), leurs moeurs, leur religion ou absence de religion, etc. Une "civilisation de gauche" ne saurait en aucun cas se réclamer de principes religieux quelconques ou chercher à en promouvoir ou à en imposer, ceci relevant strictement de la sphère privée et de la liberté individuelle.

Une "civilisation de gauche" n'a besoin d'assurer l'ordre que dans la mesure nécessaire pour atteindre ces objectifs. Elle ne cultive pas d'affection particulière "pour l'Ordre", et n'use que de la force nécessaire pour empêcher les uns d'accaparer ou de dilapider les ressources de tous.

Euh, je ne sais pas vous, mais j'ai l'impression d'avoir à l'insu de mon plein gré donné là une assez bonne définition du communisme théorique...


La "droite" maintenant.

Une civilisation de "droite" est une civilisation qui prétend que chacun doit obtenir "ce qu'il gagne" selon ses "mérites" ou ses "capacités", comme si le fait de posséder de tels "mérites" était à mettre au crédit de chacun, rendant de fait les uns supérieurs aux autres.
Ces notions de "mérite", quand on en suit le fil, aboutissent directement à des conceptions d'inspiration religieuse.[8]

Une civilisation "de droite" trouvera de plus logique que ces "mérites" se transmettent - via leurs fruits matériels - des parents aux enfants, créant des dynasties de "méritants-nés" qui s'opposeront bien sûr à des dynasties de pauvres cons bougres.

Une civilisation "de droite" trouvera non seulement acceptable, mais même fondamentalement juste que les uns aient beaucoup plus que les autres, et ne sera pas choquée que les uns aient beaucoup trop même si de nombreux autres manquent de tout. Une civilisation "de droite" verra une justice immanente (ou divine) là-dessous : Les uns sont plus méritants, plus travailleurs, plus intelligents que les autres, ou leurs parents étaient plus riches, et cela est bel et bon. Il est juste, naturel, conforme à la Volonté Divine que ce soit ainsi.

Une civilisation "de droite" glorifiera la "force" et le pouvoir, et promouvra le libéralisme qui est la garantie que rien n'entravera le pouvoir des forts sur les faibles, et que la société ne tentera pas de réguler le mécanisme prédateur par lequel les dominants accroîtront sans cesse leur richesse par rapport aux dominés, en pompant les ressources des derniers vers les premiers.

Une telle société vouera un culte à la compétition plutôt qu'à la coopération, encore une bonne occasion de se prosterner devant l'image du winner que tout le monde rêvera d'être ou de devenir, et de mépriser le looser que la majorité sera, mais fermera gentiment sa gueule rouge de honte et portant sur son dos la culpabilité de son manque de winnitude.
Et tout le monde, voulant être le winner, fera allègrement un croc-en-jambe à son voisin, ce qui est tout bon pour la société, l'individualisme étant le meilleur antidote interdisant la solidarité des vaincus du système.

Une société "de droite" vénérera la propriété privée, principe par lequel un humain accapare un bien et le soustrait à tous les autres. Une société "de droite" ne mettra aucune limite à celle-ci, et ne verra aucune objection de principe à ce qu'un seul individu puisse posséder davantage de biens (dont il n'a que faire) qu'un pays entier.[9]

Une civilisation "de droite" trouvera normal, juste, évident, indiscutable, d'interdire à un pauvre type né dans un pays pauvre et sans espoir de tenter sa chance au péril de sa vie pour venir installer ses fesses chez nous, parce qu'il n'a pas les bons papiers et n'a pas été choisi pour vider nos poubelles. Alors il sera parfaitement normal de reconduire à la frontière ce brave homme qui n'a pas vocation à rester.

Une civilisation "de droite" a le culte de l'Ordre, en ce qu'il est la manifestation sur terre de l'Ordre Divin qui veut que les dominants soient dominants et les dominés dominés, ce qui est juste et bon. Elle est conservatrice et cultive le conformisme de pensée, meilleurs moyens de garantir que les choses resteront en l'état. Elle appelle les dieux à la rescousse pour justifier que tout est bien ainsi et que rien ne doive changer, sauf vers le "encore plus ainsi" si c'est possible.

Les chefs d'une civilisation "de droite" n'hésiteront pas à aller faire quelques génuflexions chez un pape ou un autre et à se faire nommer chanoines à l'occasion, heureux d'être ainsi oints de la bénédiction divine sur leur cheffique tête et de l'approbation des cieux à l'Ordre Juste des choses qu'ils ne font que construire ici-bas sur ordre exprès d'En-Haut.

Une civilisation "de droite" refusera le plaisir aux vaincus, que l'on fera tout pour détourner de cette oisiveté mère de tous les vices qui les aura placés dans le triste état où ils sont, et les incitera à travailler d'arrache-pied dans l'espoir de winner à leur tour, tandis qu'a contrario, elle donnera en exemple les plaisirs et les vies de rêve des winners de luxe, si justement récompensés du mal qu'ils se sont donnés, eux les moteurs et les forces vives de la Nation.

Une civilisation de droite tentera de maintenir la masse des vaincus-nés les plus cons possibles en leur bourrant le crâne d'un savant mélange de propagande et d'abrutissement 24/7 et par tous les moyens, pour qu'ils ne soient surtout jamais tentés de réfléchir et comprennent "instinctivement" que tout ça est juste, bon, naturel, que le Chef fait de son mieux pour leur pomme mais que les temps sont durs, et qu'ils pourraient winner eux aussi si seulement ils étaient moins cons et se sortaient un peu plus les doigts du cul pour faire comme le Chef a dit.

Voilà. Ça, c'était une civilisation "de droite".

D'aucuns trouveront peut-être que je force un peu le trait ?

Cependant, c'est bien là le fond du problème, et l'on voit que ces deux modèles de sociétés et ces deux modes de pensée sont absolument irréconciliables. Politiquement, on ne peut pas se placer entre la chèvre et le chou, sauf à se retrouver extrêmement vite dans le camp de la chèvre, ben ouais, qui voudrait être le chou ?

Alors, il y a la gauche d'un côté, il y a la droite de l'autre côté, et dans cette droite on trouve une bande de Shadoks jaunes qui se donnent de grands airs de gôôôoôche alors que la plus immense de leurs ambitions se borne à rogner un peu à la marge les angles les plus aigus du libéralisme échevelé sans jamais le remettre réellement en question - ce qu'ils ne peuvent pas puisqu'ils l'ont par avance accepté comme étant l'alpha et l'omega de la société et de l'économie humaines. Ils capitulent donc corps et âme pour leur plus grand bénéfice personnel et se contentent de vous endormir de belles paroles et de vous vaseliner bien gentiment le fion pour que ça fasse un peu moins mal. Ce sont de braves gens.


Mauvaises nouvelles

Et maintenant pour les mauvaises nouvelles. La première d'entre-elles est que je suis simplement persuadé que l'espèce humaine n'a pas la maturité - et peut-être pas la capacité - nécessaire pour constituer une civilisation de gauche avant que le dernier asticot n'ait bouffé le dernier bout de gras sur ma carcasse, sur les vôtres, et sur celles de vos arrières-petits-enfants. Il me semble qu'un changement aussi radical ne pourra pas survenir avec succès avant que l'Homme ne soit passé de la logique du prendre à celle du donner, et il me paraît peu probable que ceci survienne avant que le soleil ne se transforme en nova. Heureusement qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ! [10]

La deuxième mauvaise nouvelle est que les vampires qui trustent à leur profit la plus grosse part du gâteau n'ont nullement l'intention de se laisser détrousser benoîtement et en disant merci. Une révolution sera donc nécessaire, et aboutira probablement à de durables bains de sang avant que d'autres vampires d'une autre couleur n'aient pris la place des précédents, et ça risque d'être encore râpé pour cette fois.

La troisième mauvaise nouvelle est que, dans une économie libérale mondialisée, la contre-attaque ne peut être que mondiale - et donc internationaliste - parce que le premier pays qui fait la révolution tout seul dans son coin se retrouvera dans l'amusante situation d'un Cuba durant la guerre froide, mais sans le gros méchant ours derrière pour le défendre en tant qu'avant-poste stratégique. L'économie mondialibérale n'hésitera pas une seule seconde à imposer un blocus de fer à tout un pays et à en faire crever de faim la population entière - qu'on pourra toujours venir opportunément libérer ensuite, n'est-ce pas, suffira de trouver la bonne manière de présenter les choses, mais la recette est déjà connue - histoire de démontrer à la face du monde que décidément, hors des lendemains enchanteurs de l'ultra-libéralisme, il ne saurait rien y avoir d'autre que dictature, révolte et misère, et pan dans ton pouvoir d'achatte.

La quatrième mauvaise nouvelle euh, c'était quoi déjà ? Je sais plus. mais ça me reviendra.

Notes

[1] Terme embrassant bien sûr la Femme...

[2] Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et du chien de ma belle-mère.

[3] Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen

[4] L'état étant la forme à travers laquelle le groupe exerce une force contraignante supérieure sur l'individu, de préférence au nom des intérêts communs de l'ensemble des individus qui composent le groupe.

[5] Ce qui est très différent de la fameuse "discrimination positive".

[6] On appelle cela de la réappropriation. La propriété, c'est le vol ! etc.

[7] Et à chaque fois qu'on parle de transitoire, on a du souci à se faire...

[8] Ou attribuées à un pseudo-darwinisme idéologique qui n'en est que le cache-sexe.

[9] Alors que cependant, il est flagrant que la propriété privée n'a d'intérêt que si il y a déséquilibre entre les uns et les autres, parce qu'elle est le rempart permettant d'entretenir ce déséquilibre en le parant des vertus de la Loi. Si nous imaginons une civilisation ou nul ne manquerait de rien et où les "possessions" de tous seraient à peu près comparables, en tout cas suffisantes, quel serait l'intérêt de la propriété privée ?

[10] Devise de Charles le téméraire, souvent attribuée à Guillaume d'Orange qui l'a reprise un siècle plus tard.