Le plaisir pour pas cher
Par Petaramesh le mardi 18 décembre 2007, 08:16 - Chienne de vie - Lien permanent
Quand j'étais petit garçon, j'habitais dans un bâtiment que les habitants du quartier appelaient "la prison", parce qu'ils croyaient sincèrement que c'en était une. Sur 250 mètres le long de ma rue, un interminable mur d'enceinte aveugle et moche de 5 bons mètres de haut, entrecoupé près de son extrémité gauche d'une forte porte pleine en arrondi surmontée d'une inscription également arrondie en mosaïque de carrelage : Bureau d'Abandon
, et que j'ai toujours vue fermée. Au premier tiers droit, un fort portillon métallique doté de puissants barreaux laissait voir entre eux une passerelle également métallique de 8 mètres de long rejoignant l'immeuble construit en contrebas et en retrait, à la hauteur d'un premier étage plus entresol.
Pour les habitants du quartier, c'était donc "la prison", mais pour Petit Petaramesh, c'était l'entrée de ma maison à moi où j'accédais par le pont-levis et coulais une enfance heureuse, à moins que je ne gonflâsse légèrement mes géniteurs et qu'ils me menacent de me conduire à la porte d'à côté, ce qui ne laissait pas de me causer une impression fortement désagréable, même si je n'ai jamais pensé qu'ils mettraient sérieusement cette menace à exécution.
Mais je me demande pourquoi je vous raconte ça, puisque ce n'est absolument pas le sujet de ce billet.
La prison donc, était en fait l'arrière d'un vaste complexe administratif qui comportait également des appartements pleins de mètres carrés où notre bonne République logeait certains de ses fonctionneurs d'élite, ce qui fait que, sur le palier du troisième étage auquel on accédait par l'ascenseur après le pont-levis, il y avait sur la droite la porte de notre appartement plein de mètres carrés, et sur la gauche la porte du bureau professionnel de mon papa, qui avait donc le palier à traverser pour se rendre au boulot ou rentrer à la maison, ce qui lui permettait de partir tôt le matin et de rentrer très tard tous les soirs. Bureau où je ne fus que très exceptionnellement autorisé à mettre les pieds, où entrait et sortait un ballet bien réglé de secrétaires affairées, et où trônait, sur le grand bureau dans le grand bureau à la porte matelassée un énorme téléphone en bakélite noire doté de plein de touches bizarres qui dépassaient devant et de voyants en croix qui clignotaient clic-clac, objet démontrant sans l'ombre d'un doute à mon enfance que mon papa était un Monsieur Important.
Ce que je comprenais du métier de mon papa, c'est que ça consistait essentiellement à signer avec son stylo-plume et son buvard des tonnes de papiers que les secrétaires zélées lui apportaient dans de beaux classeurs, puisqu'il se plaignait du temps fou que ça lui prenait, à jouer avec son gros téléphone (moi, j'y aurais bien passé mes journées), et à subir d'interminables réunions avec le-recteur-est-un-con.
Dans l'appartement plein de mètres carrés à côté, il y avait un truc qui m'avait fasciné quans nous y étions arrivés : Dans chaque pièce sortait du mur un long fil avec parfois un interrupteur à pied comme les lampadaires, et parfois une poire avec un bouton dedans. Quand on appuyait dessus, ça faisait "Drrriinngg !" dans la petite pièce à côté de la cuisine et ça allumait une petite lampe sur un panneau plein de petites lampes, même qu'il fallait y aller et appuyer sur un bouton pour éteindre la lampe. Je ne comprenais pas trop à quoi ça pouvait bien servir, mais on m'a expliqué que c'était un système pour appeler l'esclave, mais qu'il était défendu de s'en servir, parce que les gens on ne les sonne pas, c'est très mal, si on a quelque chose à leur demander on va les voir
. Mes parents avaient aussi toute une collection de clochettes en bronze ramenées d'Afrique en forme de bonshommes marrants avec des petits bâtons pour taper dessus ding-ding, mais il était également interdit de s'en servir même si c'était rigolo, parce que ça servait aussi à appeler l'esclave, et qu'il était interdit d'appeler les esclaves avec des clochettes, il fallait aller leur demander. D'ailleurs, il était aussi interdit de dire "esclave", ni même "bonne" comme disaient tous les copains de l'école et le fils du sous-préfet, il fallait dire "employée de maison" même si c'était long et pas pratique, mais sinon on était puni.
Mais je me demande pourquoi je vous raconte ça, puisque ce n'est absolument pas le sujet de ce billet.
Le sujet de ce billet, c'est que quand je sortais de la prison pour aller à l'école, on était vers 1970, je passais tous les jours devant un magasin de meubles et de lampes de formes bizarres et des objets de formes rondes et carrées et des couleurs orange et marron et des trucs brillants.
Et dans la vitrine de ce magasin, il y avait quelque chose qui me fascinait complètement : Des lampes bizarres en forme de fusée de Tintin, mais sans les ailettes, à l'intérieur desquelles montaient et descendaient lentement sans cesse de grosses bulles molles lumineuses rouges et oranges, on aurait dit de la matière en fusion.
Tous les jours, je me collais le nez à la vitrine et regardais monter et descendre les bulles magmatiques jusqu'à ce qu'on m'en décramponne de gré ou de force.
J'aurais bien voulu avoir une lampe comme ça rien que pour moi, mais à la tête de mes parents je comprenais bien que l'idée n'était même pas seulement envisageable, alors je me suis fait à l'idée que je n'aurais pas une lampe comme ça avec des bulles de magma dedans. N'empêche, l'idée m'est restée.
Hier midi, à Auchiant, dans le rayon des promos de Noël où ils accumulent les trucs pachers kitchissimes et mochissimes pour gens-qui-ont-des-goûts-de-chiottes, je suis tombé sur tout un stock de lampes oranges avec du magma dedans, coûtant une somme ridicule vu qu'elles sont fabriquées par des petits chinois pas payés, et en plus oranges avec l'inscription "Zen" et un Bouddha méditant dessus.
Là, je me suis dit : Je n'y peux rien, c'est pas possible, il m'en faut une
. Et je suis parti avec une lampe kitsch orange avec du magma dedans, ça ne faisait que 40 ans que je l'attendais celle-là.
Au moment où j'écris ces lignes, j'ai à côté de mon écran une fusée de Tintin orange sans les pattes, avec un Bouddha Zen méditant dessus et des boules molles lumineuses qui montent et descendent dedans.
Et je suis bien content, pour 7 Euros, ce serait dommage de se priver d'être content !










Commentaires
Des osselets un jour,dans la boite à clou d'un pote...Quelques bières plus tard,3 couillons de 50 ans et des brouettes,qui jouaient commes des malades aux "cinqs-cailloux".Les femmes qui se regardaient d'un air entendu...Quel panard...
N'empèche qu'on a initié le petit fils d'un de nous ,je croie le môme ne s'ait jamais autant éclaté...
(pis les vièilles copines barbues n'étaient pas la...)
Belle évocation en tout cas.
Très beau.
Est-ce que ça veut dire aussi "privez vos enfants, qu'ils aient des rêves à assouvir 40 ans plus tard ?" Vaste débat ...
Très beau texte.
J'ai beaucoup aimé l'accroche de style Nouveau Roman malicieux. En plus, la madeleine en forme de lampe à bulles molles, c'est original, mais partagé. J'en ai rêvé aussi étant gosse, sans non plus en avoir. Depuis, je ne peux plus passer devant une sans m'arrêter mais croulant déjà sous des objets aussi divers qu'inutiles et improbables, je n'ai pas (encore) concrétisé ce rêve de gosse tant l'idée de me débarrasser des uns aussi bien que d'en rajouter d'autres me répugne. Drôle d'héritage que celui des "trente glorieuses"...
Ben moi, toute mon enfance (enfin une bonne partie) j'ai révé de PATINS à ROULETTES (comme on disait dans les zannées 6O).
Habitant la campagne, (parents agriculteurs), les chemins empièrrés de l'époque plus (je devrais dire moins) les finances parentales au minimum vital, le rêve ne fût jamais réalisé.
2O ans plus tard, voilà t'y pas que c'est le grand retour du patin, ou plutôt du ROLLER comme on l'appelle désormais. J'assouvis donc mon phantasme et craque pour une magnifique paires de ROLLERS en croute de cuir rouge et bandes blanches.... wouaaah. J'achète le short assorti et les chaussettes (au-dessus du genoux) qui vont avec, un look d'enfer !!
Me voilà équipée pour ma première sortie (discrète et solitaire) sur goudron bien lisse cette fois. 3O mn et 12 gamelles plus tard, il fut décidé à l'unanimité que l' heure était passée hélas...
La belle sportive remisa un temps l'équipement (hors de prix) puis en fit dont à des "necessiteux" afin que le rêve d'un autre pût se réaliser en temps et en heure (généreux non ?)
En tout cas, j'en veux encore à mes parents !
Je suis toujours émerveillée par les gens qui ont des souvenirs précis de leur enfance. Je suis sûre qu'on t'a déjà dit que tu racontes bien ? ;-)
Avec ces lampes, il y avait aussi des jolis papiers peints non ? Orange et marron avec de gros motifs. Tu vas aussi refaire la déco du salon ? ;-)
@ VESPA
Ben, tes parents, y s'y sont pour rien !
Tu aurais dû persister, je suis sûr que tu y serais arrivée.
Mes copains retraités se sont foutu de ma gueule, mais les mômes du quartier m'ont adopté illico !
Faut toujours aller voir, même si les rêves qui se réalisent trop tard ont souvent un drôle de goût, comme les amours d'après saison.
Tant pis, il faut persister (dans son être, mdr !) et au moins, avoir le dernier mot.
Ne jamais oublier l'enfant qu'on a été, accepter celui qu'on est toujours.
amha.
Petit garçon, j'habitais un espace public sans lieu privé autre que ma chambre; c'étaient un hôtel, même pas de passe, que mes parents tenaient. Je fantasmais sur quelques éléments de lingerie que j'arrivais parfois à entrevoir quand une des serveuses s'inclinait au dessus d'une table, alors que j'étais en contrebas.
Je suis allé à la maison de retraite où achève de finir l'une de celles qui enflammait naguère mon imaginaire de puceau timide, et ne l'ai pas ramené avec moi. La nostalgie a tout de même des limites.
Ton texte est charmant; tes options esthétiques peut-être plus discutables, mais avec un bouddha flottant au-dessus de l'océan des passions,...
@Swami : merci, vraiment merci ! ça m'a fait du bien, ton "style" je m'en fout :o))
Mon "commentaire" était trop long, finalement je l'ai mis là.
Encore merci de ce moment ! :o))
Cher Maître, pour le prix que ça doit coûter, vous auriez pu en acheter deux : ça vous aurait permis d'en démonter une et de me dire - enfin !- ce qu'était le liquide à l'intérieur, et en quoi consistaient les boules gélatineuses.
Enfin, bonne bourre avec votre ptite fusée comme on dit chez les bourgeois.
@Blouzug :
Visiblement, nous avons affaire à deux trucs non miscibles, l'un incolore, liquide et présentant une certaine viscosité, je dirais, une huile légère, et l'autre, opaque, coloré, solide à froid et se liquéfiant à chaud, je dirais une sorte de paraffine, cire de bougie ou assimilé. Le "solide" (même liquéfié) est légèrement plus lourd que le liquide, et donc va au fond, mais quand il est chauffé et se dilate, devient temporairement plus léger que le liquide et donc monte sous forme de boules visqueuses jusqu'en haut du tube où il se refroidit, se contracte, et donc redescend, etc.
@ Patrick, t'as du bol, coco, d'avoir ton blog perso pour les coms trop longs, mais j'irai voir!
Madeleine de Proust assurée avec ce beau billet, tout en nostalgie, et même plus et pourtant tu devais être bien jeune, mon cher swâmi, à l'époque de ces énigmatiques bulles colorées ! Pour le côté pratique, je crois pour répondre à "blouzug", que la matière colorée était en grande partie à base d'huile minérale et les différentes densités contenues étaient,(très lentement) agitées par le réchauffement de l'eau, grace à une petite résistance incorporée, principe simple mais assez génial !
Je ne voudrais pas faire trop littéraire, mais moi, ça m'a rappelé les " Illuminations" de Raimbaud:.."dans Enfance III:..il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches, il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte...et dans" Promontoire":.... de grands canaux de Carthage et des embankments d'une Venise louche; de molles éruptions d'Etna et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers...".
C'est bizarre ces parentés de l'enfance qui ne se ressemblent pas et pourtant font ressurgir des pans entiers de mémoire ! Merci, cher vénéré!
A plus. vieil anar.
Désolé pour la citation de Raimbaud, mal envoyée, si tu pouvais mon cher swâmi rectifier!? ce s'rait super! A plus.
Merci, cher swâmi, pour la rectification! A plus.
@Vieil anar : De rien :-)
Encore une démonstration du thèorême bien connu des informaticiens : Dans les interfaces utilisateurs, les phases de prévisualisation, confirmation et autres ne servent pas à grand-chose... ;-)
Très belle évocation, ça donne juste envie de revenir ...
Dans l'économiseur d'écran de gnome (et probablement dans d'autres) il y a Lavalite, plus froid comme effet mais c'est un bon succédané qui ne prend pas de place chez les encombrés chroniques ... Il y a aussi la lampe à fibres, avec cette drôle d'impression que ça faisait de pouvoir toucher des faisseaux lumineux colorés.
haha, la lampe lava :D
Tu as raison, ce sont des masses de cire, le liquide en revanche je ne sais pas. La même chose que dans les boules à neige ?
ça m'a fait tout pareil, mais avec la boule à plasma, tu sais, celle qui jette de beaux éclairs violets changeants qui sont attirés quand tu poses la main sur la boule. Idem que ta lampe lave, c'était un truc qui coûtait une fortune il y a 20 ans, et qu'on peut se procurer pour rien maintenant. Quand j'en ai enfin acheté une il y a trois ans, j'ai bien du passer deux semaines sans l'éteindre, à la tripoter toutes les 5mn :D
Dans la série whaou j'ai à nouveau 12 ans, je me suis commandé à 3$ tout recemment une micro télécommande universelle pour télé pour faire l'andouille à la fnac, qu'un copain avait et sur laquelle j'ai bavé toute mon adolescence :D . pas encore reçue, mais j'ai hâte, je sens que ça va être jouissif !
@Mali :
Dans KDE aussi, mais c'est quand même moins chaud et moins vivant qu'une vraie ;-)
@Krysalia :
Euh, ça je dois avouer qu'on en a une aussi depuis belle lurette datant de mon époque célibataire gadgetophile bien payé ;-), qui fait la joie de mes Nains après avoir fait la mienne ;-)
Bon c'est pas tout ça, faut que j'aille faire la $£%µ#@ vaisselle d'hier soir...
"la $£%µ#@ vaisselle d'hier soir" ça, c'est le moment où le carosse se re-transforme en citrouille. Merde, t'as beau faire, ça fait mal ! Bon courage ;o)
Beau texte, vraiment. Avec des zones de mystères qui vont le rester. Qui dit que pour un enfant, là où il a été enfant, là où il été heureux, c’est de toutes façons beau.
Troublant aussi pour moi car je suis en train de finir un texte qui se passe dans une caserne à l’abandon…
Pour la lampe à bouboules, je viens d’en voir une. Je tairai où pour ne pas me fâcher avec des gens que j’aime.
bien joli texte...
aujourd'hui l'enfance parait loin, peut-être à cause de tous les changements.
le monde d'aujourd'hui a peu à avoir avec celui que j'ai connu quand j'étais enfant: rural, arriéré presque (au début des années 60 tous les habitants de la commune n'avaient pas l'électricité), dur par certains aspects.
et puis tout s'est emballé
Tu basset vaissons daple ra-a-sse, voule esglaffeu, teupout, teupout !
Oh ! les rêves d'enfant sont pas toujours fiables.
Regardez Carla Bruni. Elle rêvait encore du prince charmant. Elle s'est dit : tiens, j'vais aller à Eurodisney pour le rencontrer. Elle rentre en se disant : j'suis Blanche Neige, j'suis Blanche Neige, j'suis Blanche Neige....
Et Paf !!!!
Elle en r'ssort avec un nain....
Ce que c'est que la baisse du pouvoir d'àchatte tout de même ! Y'a quelques années, pour le même prix, t'en avais sept !
très joli Merlin :-)
@Merlin
Wouarf !! Je vais la rebalancer celle-la...
mais mouarf :D
Ben oui, qu'est-ce que vous voulez...
Y paraîtrait qu'il rêvait de Mini Matis... mais elle était pas libre.
Si ça continue, y'va finir en chanteur Merlin, manque un nain dans la chorale ! Ouais, je sais, c'est pas drôle! Mais en ce moment, faut se fouiller, pour faire drôle ! Nico a mis la barre très haut! Bon j'arrête, je sors, j'vais faire un tour! A plus.
vieil anar
Là y a danger , Un coup de barre,Mars et ça repart....
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mars_(...)
J'ai la même à la maison, c'était aussi une madeleine de l'homme qui partage ma vie... achetée dans le même contexte que la tienne...
Soupir, c'est quand même mochissime, cette lampe, faut bien le reconnaître !
Ahhhh merci ! Je me sens moins seul dans ce sentiment :)