Parfois, dans une ville, je regarde toutes ces petites fourmis humaines qui s'agitent en tous sens à leurs activités, pressées, visages fermés, pas le temps de rigoler ni de sourire ni de regarder autour de soi ni de penser, ni de ressentir, et de ma position de témoin impuissant de cette fourmillière, je me demande : Est-ce qu'il se rendent compte qu'en cet instant précis ils ne sont pas en vie ?

Combien le savent ? Combien s'en rendent compte ? Combien en souffrent ? Combien voudraient bien faire autrement mais ne peuvent pas ou ne savent pas ?

Alors ils se vissent le MP3 dans les oreilles, téléphonent, se hâtent... Surtout ne pas perdre de temps... On n'a pas le temps ! Pas le temps d'être poli, pas le temps de laisser passer une poussette au feu rouge, pas le temps de se rappeler qu'il y a un ciel au-dessus de la rue, pas le temps de réaliser que toutes leurs petites activités tellement urgentes n'ont le plus souvent pas l'ombre d'une importance, qu'elle soient faites ou non. Et le gros con en 4x4 noir prêt à risquer des vies pour gagner deux places dans la file.

La pression sociale les meut, la publicité les galvanise, la nécessité de gagner sa vie les actionne à contre-gré, rouages consentants d'un mécanisme absurde qu'ils ne songent pas une seconde à contester au fond, tâchant simplement de ne pas se laisser broyer par lui, de ne pas laisser traîner leurs doigts entre les engrenages...

Le seul temps dont on fait bon usage est pourtant celui que l'on "perd"...

Après avoir un peu trop contemplé ce spectacle, je me sens en proie à un mélange un peu amer de compassion, de désarroi, d'impuissance et d'amertume. Que faire ? Il n'y a rien que je puisse faire, sinon zigzaguer moi aussi entre les roues dentées, avec la pleine conscience de ce qui m'entoure et de ce que je suis en train de faire.

Le milieu de l'entreprise, archétype tertiaire, sent encore plus mauvais. J'aime ma boîte ! claironne l'autre tarte... Mais tous ces encravatés, toutes ces entailleurisées, chacun imbu de sa futile importance, chacun oubliant toute humanité et jusqu'à la plus élémentaire des politesses dès lors qu'il poussent eux aussi leur propre rouage sans aucun scrupule à le pousser le cas échéant sur la tête de leur plus proche voisin, ne sachant plus qu'on peut dire "s'il-te-plaît" même quand on demande à un subordonné de faire quelque chose qui fait partie de sa tâche, oubliant qu'un retard de trois minutes à une réunion n'est pas un crime passible d'exécution sommaire, éjaculant de bonheur dès qu'on prononce le terme "corporate", prêts à tirer une langue bien longue et bien rose pour lécher les semelles des "supérieurs" tout en bottant sans vergogne le cul des "inférieurs". Même pas forcément par calcul intéressé, mais juste parce que ça leur est naturel.

Allez dans une "entreprise", un beau plateau de bureaux d'une grande ville, observez les gens : les 9/10e puent la mort.

Il y a des instants où subitement l'humanité me désespère, bien que je ne sache pas vraiment ce qui déclenche à un moment donné cette prise de conscience aigüe et douloureuse, sans raison particulière autre que, peut-être, une overdose, une gastro-entérite de la machine à digérer la connerie ? J'ai l'estomac fragile.

En période de courses de Noël, on touche au sublime.

Etre un homme utile m'a toujours paru quelque chose de bien hideux. - Charles Baudelaire