Hippolyte Lecrampon doit avoir dans les quarante-cinq ans, mais il en paraît bien dix ou quinze de plus.

Hippolyte Lecrampon est catholique au point que le fond de son slip est béni par Herr Groß Über Pape.

Hippolyte Lecrampon a une épouse, et quatre rejetons.

Hippolyte Lecrampon chante dans une chorale à l'église.

Hippolyte Lecrampon est tout étriqué du dedans comme du dehors.

Hippolyte Lecrampon dégage une douçâtre mais tenace odeur de rance, au propre - si j'ose dire, hélas - comme au figuré, qu'il laisse comme signature de son passage.

Hippolyte Lecrampon souffre d'une douloureuse affection purulente au coccyx qui lui a valu une pénible opération il y a quelques semaines. De telles choses n'arrivent qu'à Monsieur Lecrampon.

Hippolyte Lecrampon est malheureux et dépressif, ce qui se comprend, car nous le serions tous si nous étions Hippolyte Lecrampon.

Hippolyte Lecrampon se trouve être, par une malédiction dont seul le hasard est capable, collègue de travail de Mâ Anandaramesh.

Et comme le hasard est taquin, Hippolyte Lecrampon est fou amoureux de Mâ Anandaramesh. Et plus l'affaire est sans espoir, et plus Hippolyte Lecrampon se cramponne, et en rajoute.

C'est que ça a démarré en douceur, depuis plusieurs années, Hippolyte Lecrampon se montrait toujours fort aimable et courtois avec Mâ Anandaramesh.

Et puis, nous avons bénéficé à plusieurs reprises des tomates du jardin de Monsieur Lecrampon, des fraises de monsieur Lecrampon, et des fruits de saison de Monsieur Lecrampon. Tous délicieux au demeurant. Nous avons échappé de peu aux fleurs du jardin de Monsieur Lecrampon, mais le coeur y était...

Swâmi Petaramesh a commencé à trouver ça un poil signifiant, toutes ces attentions de Monsieur Lecrampon pour Mâ Anandaramesh...

Au printemps dernier, Swâmi Petaramesh s'était laissé convaincre (pour la première et dernière fois) par Mâ Anandaramesh de participer à un ouikende "excursion" organisé par le CE de la grossboîte où bosse Mâ Anandaramesh, mais juste parce que c'était une excursion que Mâ Anandaramesh" rêvait de faire depuis longtemps, et que nous n'avions jamais encore eu l'occasion de faire ensemble. Alors, bien que l'idée de passer le week-end en compagnie des joyeux collègues de Mâ Anandaramesh tentât Swâmi Petaramesh à peu près autant qu'une chaude pisse et une diarrhée verte réunies, Swâmi Petaramesh se laissa convaincre. Billets payés, excursion non remboursable, quota du "groupe" plein.

Par une malheureuse opportunité, Swâmi Petaramesh tomba malade une semaine avant la date fatidique, et dut annuler sa participation. Billet payé pour payé, Mâ Anandaramesh qui ne se doutait encore de rien, l'innocente femme (alors que Swâmi Petaramesh sentait déjà l'odeur du gaz, même à distance...), eut la gentillesse d'offrir le billet à Hippolyte Lecrampon par pure bonté d'âme : le joyeux drille voulait y aller mais s'y était pris trop tard : y'avait plus de place.

Nul ne sait alors ce qui put se passer dans la tête d'Hippolyte Lecrampon, se voyant ainsi offert de remplacer au pied levé le mari de Mâ Anandaramesh. Son cerveau fit un noeud.

Il accepta avec empressement, mais hélas, deux jours avant le départ, Mâ Anandaramesh tomba malade aussi - ces choses-là, ça s'attrape - et dut la mort dans l'âme annuler sa propre participation. Nous restâmes donc blottis le week-end sous la couette, et nul ne sait vraiment ce qu'il advint d'Hippolyte Lecrampon.

Peu de temps après, lors d'une discussion de machine à café entre collègues où il était question de la ville d'A., Mâ Anandaramesh énonça innocemment que c'était la ville d'origine de sa famille et que son père s'y trouvait enterré, bien qu'elle n'ait pas eu l'occasion d'y foutre les pieds depuis des années. Ceci ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.

Quelques semaines plus tard, les pérégrinations d'Hippolyte Lecrampon le conduisirent dans la ville d'A. ; il en revint et apprit alors à Mâ Anandaramesh - qui en fut toute estomaquée - qu'il s'était rendu sur la tombe du père d'icelle (que je n'ai personnellement jamais vue) et en avait même pris une tétrachiée de photos, ainsi que du cimetière et de la cathédrale. Il offrit à Mâ Anandaramesh la clé USB contenant les photos en question.

Quand j'appris ceci, outre le fait de considérer qu'il s'agissait là d'une méthode de drague d'une redoutable originalité, je compris également que le bonhomme était vraiment gravement accro à ma chère épouse, et même davantage, mais que de plus il souffrait de sérieux problèmes d'ordre psychologique, ce qui ne laissa pas de m'inquiéter.

À compter de ce jour et pendant un bout de temps, Hippolyte Lecrampon poursuivit quotidiennement Mâ Anandaramesh de ses attentions et de son assiduité pesantes, tandis que les coups de fil - tous bien entendus motivés par des raisons strictement professionnelles - et les SMS se multipliaient sur le portable professionnel de , ce même en dehors des heures de bureau et le week-end... Hippolyte Lecrampon avait soudain urgeamment besoin d'un renseignement sur le dossier Machin le samedi matin ou le mercredi soir à 21h...

Mâ Anandaramesh qui sait fort bien se faire comprendre tâcha alors de convaincre Hippolyte Lecrampon qu'elle et lui étaient des collègues de travail, uniquement et seulement des collègues de travail, et rien d'autre que des collègues de travail, et qu'il ne fallait surtout pas qu'il prît son amabilité professionnelle pour autre chose que de l'amabilité professionnelle.
Ce à quoi il lui répondit qu'il avait déjà tout dit à sa femme et même... à sa belle-mère !

Tout quoi, on est fondé à se le demander, et, les choses prenant désormais une allure de franc harcèlement doublé de dinguerie pas si douce que ça - on ne sait jamais à quoi s'attendre avec ce genre de type - je conseillai à Mâ Anandaramesh de lui mettre les points sur les "i" et les barres sur les "t" avec toute la cruauté nécessaires si une explication polie, aimable mais ferme ne suffisait pas à avoir raison des assauts d'Hippolyte Lecrampon.

Je lui proposai même d'intervenir avec toute la bonhommie qui me caractérise, qui commence par des explications cordiales et finit à la Zidane si les premières n'ont pas suffi, mais Mâ Anandaramesh refusa mon secours, me répondant qu'elle était assez grande pour gérer ce genre de problème et ne souhaitait pas une immixion aussi cordiale que brutale de son époux dans son univers professionnel. Ce que je peux fort bien comprendre.

Je lui suggérai également de porter le problème devant sa hiérarchie et les ressources humaines,[1] suggestion qu'elle repoussa également au motif que cela rendrait l'air du département absolument irrespirable et que le remède serait pire que le mal et certainement aussi efficace qu'un cautère sur une jambe de bois, et que donc, tant qu'il était possible de gérer la situation, bien que pesante, par soi-même, mieux valait s'y limiter.

Mâ Anandaramesh entreprit donc de battre un froid glacial à Hippolyte Lecrampon, ce qui le calma quelque peu un moment.

Puis, nous partîmes en vacances, et Mâ Anandaramesh eût quand même la surprise étonnée de recevoir un ou deux mails d'Hippolyte Lecrampon - sur son mail personnel, dont elle ne sut jamais comment il se l'était procuré, mais ces choses-là circulent - et encore une paire de SMS en plein pendant les vacances au bord de la piscine, messages auxquels elle ne répondit bien évidemment pas.

A son retour de vacances, à peine revenue au bureau, Mâ Anandaramesh vit accourir dans son burlingue une jeune et accorte stagiaire prenant des airs de conspiratrice, qui lui remit un courrier personnel d'Hippolyte Lecrampon, en précisant qu'il était repassé spécialement au bureau après être parti en vacances pour confier cette missive à la stagiaire, qu'elle avait l'ordre de remettre en main propre, et que le Monsieur avait dit à la demoiselle qu'il y aurait probablement une réponse de la dame, que la demoiselle avait ordre de transmettre par courier urgent à Hippolyte Lecrampon, en vacances.

Mâ Anandaramesh fut totalement sciée d'un tel manège, et le fut encore davantage en se demandant à quel point ça devait désormais ragoter grave dans son dos dans le service, radio-moquette émettant à pleine puissance, ce qu'une bonne amie à elle ne manqua pas de lui confirmer.

Elle fut non plus sciée, mais totalement tronçonnée quand elle ouvrit la remarquable lettre d'amüüüür d'Hippolyte Lecrampon, car c'en était bien une, et d'un goût exquis, composée sur un A4 plié en deux pour faire "carte", avec en première de couverture un splendide vitrail de cathédrale représentant une "vierge à l'enfant", et la page intérieure contenant le texte manuscrit encadré de chaque côté par deux immenses cierges.

Mâ Anandaramesh, me fit lire la lettre aussitôt sans doute pour s'assurer qu'elle n'avait ni visions extatiques ni hallucinatons, et que c'était bien réel. Hippolyte Lecrampon y déclarait sa flamme tout en précisant de fort catholique manière qu'ils avaient "tous deux" une famille à ménager et qu'il ne fallait pas que "leurs sentiments" mettent en péril leurs engagements, et que donc il "leur" fallait parvenir à se retenir et blablabla... il concluait en laissant entendre de manière imprécise que quoi qu'il lui en coûte et par fidélité envers son épouse il allait prendre un poil de recul. Tout dans la lettre d'Hippolyte Lecrampon donnait à penser qu'il s'agissait de sentiments et d'une relation partagés, et le coup de je prends du recul en réponse au froid qu'il s'était vu battre les semaines précédentes était un modèle de retournement de situation. Là, je compris que nous avions vraiment affaire à un malade, ce qui comporte une dimension franchement angoissante...

Quelque temps après, Mâ Anadaramesh devait passer deux jours à un "séminaire" où Hippolyte Lecrampon serait également présent... Célibataires sans les époux, hôtel, soirée... Rien que l'épée de Damoclès du truc rendait Mâ Anandaramesh malade, et si elle y alla, ce fut avec la ferme intention de faire un esclandre public et de mettre au monsieur le nez dans son caca s'il s'approchait à moins de trois mètres. Elle se fit également accompagner d'une collègue et amie en guise de chaperon, copine que je sais parfaitement capable de zidaniser l'importun et de l'étendre K.O. pour le compte, d'autant que je sais également que ça lui ferait plaisir.
Il ne se passa rien (Hippolyte Lecrampon est terrifié par la satanique copine, si !).

Ensuite, Hippolyte Lecrampon disparut du paysage et n'y reparut pas encore à ce jour, ayant du subir une douloureuse opération de la zone inférieure nord de sa personne, pour ma plus grande rigolade sadique - enfin non, à ce point, l'affaire a un peu de mal à me faire hurler de rire.

Ce matin d'aujourd'hui, Mâ Anandaramesh, ouvrant son courrier professionnel, y vit surnager une lettre manuscrite - ce qui est rare sur les joyeux plateaux de bureaux de l'univers tertiaire. Elle l'ouvrit donc et trouva... une lettre de Madame épouse Lecrampon, laquelle épouse Lecrampon l'informait qu'étant en compagnie de son mari dans un jardin l'autre jour, celui-ci perdit spontanément (?) de la poche de son manteau une feuille de papier qui dépliée s'avéra contenir deux très belles photos scannées de vous uniquement.[2] (Purée, y'a un maboul qui balade dans ses poches des photos de ma femme... Euh, ça craint.) L'épouse Lecrampon disait donc à Mâ Anandaramesh qu'elle se faisait de gros soucis pour l'avenir de son couple, de sa famille et de ses quatre enfants, soucis qu'à mon avis elle a raison de se faire, mais pas pour les raisons qu'elle croît. Madame Lecrampon prie donc aimablement Mâ Anandaramesh de se montrer très prudente dans ses rapports avec son mari si toutefois cela est possible, pour ménager sa vie conjugale et familiale...

Houf !

Mâ Anandaramesh va donc inviter Madame épouse Lecrampon a déjeûner dans les jours qui viennent, une petite mise au point s'imposant.

Quant à Swâmi Petaramesh, il se sent fortement inutile dans cette chiatesque occurrence, et se demande : Vais-je devoir me résoudre à flinguer Hippolyte Lecrampon, ou dois-je me contraindre à attendre que sa dinguerie ne finisse par provoquer quelque redoutable catastrophe ?

Au déjeûner, j'y vais aussi ? J'y vais pas ? On y va à quatre pour wigoler un peu ? J'achète un pit-bull ? Faites vos suggestion par SMS et envoyez "Dingo", 0.34€ plus coût du SMS variable selon opérateur...

Ce qui est ennuyeux avec les dingues, c'est qu'ils sont totalement imprévisibles...

Notes

[1] Pouah! Que je hais cette expression

[2] Très certainement taillées dans des documents d'entreprise, photos de congrès ou que sais-je...