Notre bonne République (et quelques autres avant) est vieille de deux bons siècles et quelques miettes, et la civilisation dont elle est issue l'est bien davantage encore. On y trouve des lois, lentement élaborées au fil du temps pour réglementer le nécessaire et déterminer, dans le cas général, les règles à suivre à partir de réflexions menées sur la durée, en pères tranquilles.

L'élaboration législative est lente et doit l'être. Il se produit certes des évolutions de moeurs, de technologies et de société auxquelles le législateur doit répondre, mais rarement de la veille pour le lendemain.[1]

Mais que voyons nous ces jours-ci ? Au moindre criminel qui crime, au premier fou qui folle, au moindre chien qui mord, au moindre fait divers dont s'empare la presse, au moindre micro tendu, à la première caméra braquée, rappliquent nos présidents et ministres comme des morbacs sur une belle bite, se bousculant à qui-mieux-mieux pour nous promettre, jurer, cracher, qu'on va vous pondre une nouvelle loi, pour demain soir au plus tard, afin que ce terrible drame ne se reproduise jamais ! tout pleins de trémolos dans la voix et de gluante compassion pour les victimes et leur famille.

Non pas que je méprise en quoi que ce soit les victimes et leurs familles qui ont ma plus sincère compassion, mais quoi ! Qu'avons-nous donc élu ? Un gouvernement dans l'intérêt des familles de victimes ? Qui ne sait prendre aucun recul, aucune distance à l'évènement pour une réflexion sereine ? Bien au contraire : L'émotion, l'évènement, le micro tendu, ils en usent avec art : c'est leur fonds de commerce : Venir nous promettre chaque soir qu'ils vont résoudre notre problème et nous protéger de ce monde dangereux, si dangereux, où nous sommes tous victimes potentielles. Pour demain soir, promis. Dernier carat.

Mais faut-il vraiment pondre une loi par jour ? À chaque fois ? Ben non, tiens, un voleur qui vole, on n'avait pas la bonne loi : la preuve c'est que des voleurs volent encore ! Une honte, ma brave dame ! Alors on va vous faire une autre loi plus mieux chouette et très plus beaucoup sévère, comme ça les voleurs ne voleront plus ! On les fera tirer à quatre chevaux, essoriller et désentripailler, si des fois y'en a un qui s'avise de recommencer !

Comme s'il existait une seule société en ce monde où le crime n'existe pas ! Comme s'il existait un seul pays où les chiens ne mordent pas !

Un fait divers, une loi, un décret, une mesure ! Là où poussent les caméras fleurissent les promesses creuses et la démagogie à en vomir plein son poste.

On légifère au coup par coup, sans une seconde de réflexion. Le ministre prend connaissance de la solution toute prête apportée par son chef de cabinet sur le fauteuil de la maquilleuse, ce sur quoi son ton devra vibrer avec ferveur est surligné au Stabilo jaune.

Demain, une vielle dame glisse sur une peau de banane et se casse le col du fémur, et pour lundi, promis, il te faudra un permis de port d'arme pour acheter une banane !

Les tristes guignols.

Ils savent très bien que c'est du vent, que c'est du flan, du pipeau, du trombone, mais ils nous servent la soupe soir après soir, le ping-pong avec leurs chers copains journalistes : Monsieur le ministre, quelles mesures allez-vous prendre pour endiguer cette menace ? Pensez-vous qu'il faille mieux contrôler la vente des casse-noisettes ? Comment comptez-vous lutter contre tous ces SDF qui mugissent dans nos campagnes ? Augmenterez-vous les effectifs de police ? Rajouterez-vous des caméras-qui-nous-rassurent ? Quand la nouvelle loi va-t-elle enfin entrer en application ?

Les écoles de journalisme ont la fameuse double compétence : Elle forment à la fois des journalistes (heum !) et des cireurs de pompes ! Encore un petit coup de brosse Monsieur le sénateur ?

Ceux-là, ce sont bien les pires, et ceux des radios-télés du ministère de l'information, officiel, officieux, qu'importe, les plus gluants personnages de notre verdoyant pays... Pouah.
Paraît qu'un jour il y en a un qui a posé une question qui dérange : Paraît aussi que personne ne lui a plus adressé la parole dans sa rédaction pendant onze ans, quatre-vingt trois jours, douze heures et treize minutes. Mais c'est peut-être une légende urbaine, notez...

Neuf fois sur dix tout l'arsenal législatif existe déjà depuis lurette, il suffirait d'appliquer les lois qui existent, ah oui, mais il faudrait des moyens, un suivi, une volonté, du temps... Tandis que de belles paroles devant les caméras suivies d'une belle empoignade bien médiatique à l'Assemblée, ça, sur le plan électoral, c'est quand même autre chose ! Et dites au cadreur qu'il évite mon profil gauche, la dernière fois, j'avais presque l'air méchant !

Le plus marrant, c'est que ces lois à deux francs dix, stupides, inutiles, rédigées à la va-vite en ne prenant en compte qu'un cas particulier, en ne prenant jamais le temps de faire les choses comme elles doivent, font le bonheur des avocats malins abonnés au Journal Officiel : Elles sont tellement mal foutues qu'un avocat - ou un procureur - trouvera souvent le moyen de sortir de sa manche une loi... qui n'a jamais été prévue pour le cas auquel on l'applique... Qui visait un cas particulier, ben tiens... Mais qui s'applique si bien à cet autre cas-là, regardez Monsieur le Président ! C'est La Loi, quoi !

Mais allez, le spectable continue, à la prochaine canicule, promis, on distribuera un brumisateur à chaque vieux ! N'oubliez pas d'aller bosser le lundi de Pâques pour le financer, le brumisateur, dès fois qu'un papy clamse dans avoir reçu l'extrême brumisation...


P.S. : Vu à l'instant, un excellent billet proche du même sujet chez Soumission Sociale. Je ne suis pas original, donc. Ouf ! Me voilà rassuré :-}

Notes

[1] Généralement, quand le législateur légifère sur du technologique - avec 15 ans de retard, pour le coup - il ne comprend tellement rien au sujet qu'il prétend régir que ça nous vaut les lois les plus ridicules et les plus inapplicables, avec du référentiel bondissant à tous les étages...