Les voies de l'addiction sont impénétrables.

Il y a deux semaines de cela, j'étais un non-fumeur à qui l'idée d'une cigarette ne faisait ni chaud ni froid. J'en étais venu à trouver totalement absurde et surprenante cette étrange coutume de téter des fumées toxiques par le bout d'un tuyau de papier plein de débris de feuilles enflammés vendues à des tarifs à faire rougir le plus escroc des ministres.

Une légère odeur de clope me titillait agréablement les narines, sans toutefois créer aucun désir.

Une forte odeur de clope me semblait limite nauséabonde.

Puis l'autre soir, Mâ Anandaramesh a eu l'idée de taper une clope à sa voisine, ça lui faisait envie.

Puis je lui ai dit, par forme de curiosité (malsaine) : Passe-moi une latte, que je voie l'effet que ça me fait ?

Elle m'a dit : Tu crois ?

J'ai dit : Ben ouais quoi, c'est rien, t'inquiète pas !

Puis j'ai tiré trois barres.

Le lendemain soir, elle a dit Je ne vais quand même pas encore taper une clope à la voisine... La honte...

J'ai dit : Bon, on n'a qu'à acheter un paquet.

Elle a dit : Tu crois ?

J'ai dit : Ben ouais quoi, t'en fais pas...

Le paquet a été fort vite vide - elle n'y a guère touché - et j'en ai fort évidemment racheté un autre : Demain, j'arrête !

Les vacances sont finies, et je fume à nouveau comme une pleine caserne de pompiers. Autant que si je n'avais jamais arrêté. Gainsbourg est mon ami. Ce qui n'est certainement pas étranger à quelques fameux maux de tête de chou. Toutes les habitudes sont revenues en un instant. Y compris la peur de manquer qui vous fait vérifier avant de partir le matin, avant de revenir le soir, que vous avez assez de clopes pour la journée / soirée...

Je suis aussi profondément fumeur que jamais. Je suis un homme dont le cerveau fonctionne à la nicotine.

Je sais maintenant une chose que je savais déjà (le con !) : Je ne peux pas fumer un peu. je peux fumer comme un pompier, ou non-fumer. La deuxième option étant plus difficile, mais on s'y fait au bout d'un certain temps - et on devient un peu con et beaucoup fatigué.

Je ne peux pas fumer un peu, pas davantage qu'un ancien alcoolo ne peut boire un peu.[1] Dura lex, sed lex.

Et je ressens cette étrange dichotomie de regarder chez moi ce comportement étrange d'un être calme et rationnel dont une partie qu'on croyait éteinte est entièrement sous la dépendance d'un produit toxique[2] au point de gouverner, à l'aise Blaise, l'ensemble des comportements du reste du bonhomme. Avec un petit ricanement Nananinanèèèèreuh ! J't'ai bien eu ! Et en plus t'aimes ça ! Et l'autre bout du bonhomme de regarder cet étonnant spectacle totalement désabusé et finalement sans guère de surprise : Avec un peu d'honnêteté inellectuelle, on n'arrive pas à un certain âge sans très bien se connaître soi-même et ne plus guère nourrir d'illusions. Les védantins le savent bien depuis des millénaires, que nous sommes multiples, que nous hébergeons en chacun de nous des tripotées de gremlins farceurs qui poursuivent chacun leurs objectifs propres avec obstination et malice. L'un des gremlins farceurs a pris le dessus par traîtrise, et le reste du bonhomme s'est laissé manipuler en sachant très bien, dans le fond, où il allait tout droit. Resistance is futile ! You will be assimilated !

Le petit démon ne dort jamais. Jamais. Il attend. Longtemps au besoin ; il est foutrement patient. Et d'ailleurs, quand on y réfléchit bien, quand le petit démon est malheureux, le reste du bonhomme est un peu triste.

Bagarre rituelle de deux lutteurs qui se connaissent parfaitement, l'un qui sait parfaitement où et quand taper pour mettre dans le mille, l'autre plus hésitant. Mais patient et déterminé aussi, qui attend de nouveau son heure : Chacun son tour.

Okette. 1-0, balle au centre.

Lundi, le paquet de clopes augmente de 30 centimes d'Euro. Bientôt plus cher que du caviar de la Baltique.

Ça tombe bien : Lundi, j'arrête !

...ou mardi...

Pour le moment, je vais m'en griller une avec mon pote le petit démon. Il l'a bien méritée.

Notes

[1] Et je me dis : T'as quand même de la chance : t'es pas alcoolo !

[2] Dont je connais extrêmement bien les effets délétères sur l'organisme, des poumons à la peau en passant par la gorge, la langue et les artères, le détartrage chez le dentiste de l'intérieur noirci des dents du bas, sans parler de l'haleine du cheval du cow-boy...