Ô célibataire, écoute ceci :

Parfois dans l'existence, les choses tournent au vinaigre pour ta petite pomme, le sort s'acharne sur toi, tu es bien emmerdé, et tu te dis, tout seul que tu es, que la présence à tes côtés d'une âme aimante avec qui partager tes soucis et tes peines te serait certainement d'un grand secours, et tu appelles cette âme-soeur de tes voeux.

Innocent que tu es !

Car si les dieux sont vraiment vachards et ont envie d'exercer quelque peu leur proverbial humour à tes dépens histoire de bien se marrer, alors, ami célibataire, tu risques bien un jour de rencontrer l'âme-soeur sur ton chemin, et là, mon pote, les choses seront parties pour vraiment se compliquer.

Car à compter de ce jour, si jamais l'existence te joue un de ses tours pendables, sois assuré que tu auras à côté de toi quelqu'un... pour te le faire payer.

L'équation peut en effet se traduire ainsi :

Quand tu es tout seul, tu es emmerdé tout seul. Personne avec qui partager tes emmerdes, certes, mais d'un autre côté, personne non plus pour les aggraver, aspect de la question que l'on aurait tort de tenir pour négligeable.

Une fois, par contre, que tu es doté d'une "âme-soeur", si tu es emmerdé :

  1. Tu es emmerdé, donc, contrarié. Éventuellement inquiet ou anxieux, ou soucieux, selon le type d'emmerde qui te choît sur le coin de la gueule.
  2. Ton âme-soeur, qui partage les soucis de ton coeur, est donc infusée de tes emmerdements. la voici donc également emmerdée. Par ta faute, donc.
  3. Etant emmerdée, ton âme-soeur devient de piètre humeur, état hélas assez courant chez les âmes-soeurs des sexe féminin.
  4. De plus, ton âme-soeur, constatant ton humeur maussade du fait de l'emmerdement qui t'échoit, et étant d'autre part elle-même d'humeur maussade, prend assez mal ton humeur maussade qu'elle ressent comme un affront personnel et un inexcusable manquement à tes obligations d'amuseur public - que tu remplis par ailleurs assez mal, il convient de le reconnaître.
  5. Tout ceci installant comment dire, une certaine morosité ambiante, l'heure est venue de trouver le bouc émissaire à qui faire porter la responsabilité de tout ce qui est en train de foirer lamentablement, puisqu'il faut bien que ce soit de la faute de quelqu'un.
  6. Or, par chance, tu es présent - et probablement seul candidat raisonnablement susceptible de porter le chapeau - tu vas donc pouvoir être désigné très évidemment comme responsable des emmerdes (après tout, c'est tes emmerdes, hein !), et de sucroît comme responsable de ta médiocre humeur.

Ton âme-soeur va donc aussitôt entreprendre la très nécessaire tâche de te faire sérieusement la gueule - dans le meilleur des cas, il peut facilement y avoir des variantes plus corsées si l'on a la moindre bonne raison de juger que tu portes une réelle part de responsabilité dans la genèse des emmerdes primo-échus.

Mais il est clair, certes, que tu es totalement responsable de ton extinction de voix qui dure depuis quinze jours - et en plus tu te plains tout le temps d'être malade et tu n'es vraiment pas drôle ! - et que tu es tout aussi coupable de ces grumeaux noirâtres apparus dans le vase d'expansion de ta voiture pendant que tu la conduisais, et des considérables frais et emmerdements qui ne vont pas manquer d'en découler. Dans les deux cas, il est clair que tu le fais exprès, fumier, va !

Et de toute manière, tu manques indiscutablement à tes devoirs de super-héros, puisqu'il est bien connu qu'un super-héros n'est jamais malade, et a-t-on jamais vu de super-héros s'abaisser à des soucis triviaux de joint de culasse ? Devoir annuler une soirée pour arrêter un Sarkozy savant-fou qui a l'arme nucléaire et veut devenir le Maître du Monde, passe encore, mais claquer un joint de culasse un dimanche en sortant du ...musée de l'automobile - ça ne s'invente pas... Ça ne te fait pas passer pour un vrai Robert Bidochon, ça, tout de même ?

A ce stade, tu peux, heureux homme, soit juger que tu as pour le coup bien assez d'emmerdes et d'écho des emmerdes, et décider sagement d'écraser le coup, ou alors tu pourrais avoir l'inconscience de formuler quelques remarques particulièrement déplacées concernant la manière dont tu te sens soutenu moralement dans l'adversité et ce que tu aurais bêtement osé en imaginer dans tes rêves les plus fous, mais alors là, crois-moi, mon ami, tu t'exposes à la sympathique soirée conjugale homologuée 318 ter, celle qui t'aurait fait envisager l'avenir d'un tout autre oeil si tu avais seulement pu en imaginer l'existence à l'époque de ta jeunesse où tu envisageais beaucoup plus sagement d'épouser ta main droite...

Ô célibataire encore jeune et innocent, retiens bien ceci : Quand un emmerdement échoit à un homme marié, ce qui lui cause le plus de souci est rarement l'emmerde en soi, on y survit très bien, mais bien davantage l'inquiétude légitime qu'il peut concevoir quant à la manière dont son épouse y réagira dans les minutes qui suivront.

D'où le théorême de Swâmi Petaramesh : Une épouse peut être assimilée à un amplificateur d'emmerdements, à epsilon près.

Ce qui aurait de quoi surprendre si l'on pense aux trésors de tendresse, de patience et d'abnégation dont ton épouse est capable quand il s'agit de consoler l'un de vos nains au moindre pet de travers de celui-ci, mais cela te prouve bien, ô joie et contrairement à ce que tu aurais parfois pu penser, que ton épouse ne te confond pas avec l'un de ses enfants puisqu'elle ne te manifeste décidément ni la même tendresse ni la même patience. En fait, elle ne te prend pour l'un de ses enfants que quand tu constitues pour elle un sujet de mécontentement - soit tout de même la majeure partie du temps.
Il se peut également que ton épouse, le jour où elle aura mal dormi parce que le nain avait mal au ventre, te le fasse payer le lendemain, quoique tu puisses protester de ta totale innocence et jurer que tu n'as en rien tenté d'empoisonner le nain.

Et n'oublie pas, ô célibataire que, le jour où tu auras la joie d'avoir une âme-soeur, si jamais tu as un succès personnel ou une cause personnelle de réjouissance que tu voudras partager, ton âme-soeur risque fort, ne t'en étonne pas, de te... faire la gueule, car évidemment manifester trop de joie pour des raisons qui te sont personnelles est un comportement indiscutablement égoïste, et qu'étaler tes joies à un moment où ton âme-soeur n'en aurait pas d'équivalentes serait bien évidemment une manière de l'écraser. Ceci étant inadmissible, attends-toi, petit scarabée, à ce qu'on te le fasse payer, mais ce n'est que justice.

Mais que cela ne vous empêche surtout pas de vous marier et d'avoir des enfants. Y'a des bons moments. Enfin c'est ce qu'on dit.

Sinon, je trouve mon ex-femme réellement adorable ces temps-ci. C'est positivement surprenant, mais je pense qu'on est divorcés depuis tellement longtemps qu'elle a cessé de m'en vouloir... Bon, évidemment, ma brave femme de mère a descendu son escalier sur la tête avant-hier et a passé le reste de la soirée à l'hôpital de ce fait, mais je ne pense pas que cela ait été une tentative de meurtre. Très probablement pas.

Le mariage, c'est l'art pour deux personnes de vivre ensemble aussi heureuses qu'elles auraient vécu chacune de leur côté.
- Georges Feydeau