La pschittologue[1] nous ayant suggéré de noter la genèse d'une belle engueulade pour pouvoir en tirer les conclusions qui s'imposent en comparant les versions (rions un peu ;-), il n'y a pas de raison que je n'en fasse pas profiter mes braves lecteurs-tricEs,[2] il serait trop bête que ce soit perdu pour tout le monde.

Ou : Comment quelques notes non destinées à finir punaisées ici, finissent finalement punaisées ici...


Contexte : Après des années de galère, il a (enfin) trouvé du travail ; il va signer son contrat de travail dans quelques jours. Les deux dernières semaines ont été épuisantes : Succession d'entretiens pour deux entreprises différentes, anxiété croissante à mesure que chacun des deux processus de recrutement parallèles avance (et que la déception sera d'autant plus grande si ça foire, d'autant que ça peut toujours foirer à tout stade...), mauvais sommeil, anxiété extrême, puis, la « bonne nouvelle » : il a le poste !
Il vient de passer une semaine seul à la maison, difficile semaine ponctuée d'entretiens et d'attente de réponse.

Comme il va recommencer à bosser la semaine prochaine, il a mis à profit les deux dernières journées qui lui restaient pour faire des opérations de maintenance qui étaient nécessaire sur son ordinateur, sachant qu'il n'aura plus le temps de les faire ensuite... Bien évidemment il a rencontré des problèmes techniques qui ont viré au cauchemar... Il a galéré tout son vendredi sur l'ordinateur devenu totalement instable, a bossé dessus jusqu'à 2h30 du matin, et est allé se coucher épuisé en laissant une machine HS. La nuit dernière, il a excessivement peu et excessivement mal dormi. Du coup il y a également passé les ¾ de son samedi, et l'ordinateur semble maintenant aller un peu mieux.
Elle est au courant, puisqu'il le lui a raconté au téléphone.

Elle vient de passer une semaine en vacances au bord de la mer avec les deux enfants, chez sa mère et sa soeur. Plage et sable fin. Il a appris que l'ambiance avait été « tendue » avec sa mère et sa soeur, et que les enfants avaient été « difficiles », surtout le petit, « particulièrement insupportable ». Elle rentre par le train. Il sait qu'elle est « fatiguée » et « ne s'est pas reposée ».

Ils se sont dit depuis très longtemps que, le jour où il retrouverait du boulot, ils fêteraient ça dignement. Au téléphone, elle lui a demandé d'acheter une bouteille de Champagne. Depuis le train, elle lui a envoyé un SMS précisant d'acheter aussi du « Champomy » pour les enfants.

Bien qu'il soit totalement crevé et malgré ses galères informatiques, il a trouvé le temps de passer l'aspirateur et de rendre la maison (aussi) accueillante (que possible), et d'aller faire des courses pour qu'il y ait à manger dans le frigo et des fruits dans le panier. Il a également acheté et mis au frais une bouteille de Champagne, et pas n'importe lequel, du « Veuve Clicquot », symbolique pour eux deux depuis les débuts de leur histoire. Et une bouteille de « Champomy » pour les gosses, donc.

Après avoir fait les courses, il va les chercher à la gare. Sortant du train, les deux enfants lui sautent dans les bras et lui font fête. Elle, par contre, ne le fait pas vraiment, juste un « petit bisou ». Il lui trouve l'air exténué, un peu « tête des mauvais jours », s'abstient de trop le dire. Il se dit que ça ira mieux quand elle se sera « posée ». Ils rentrent. (A ce stade et compte tenu de la « grande nouvelle », on peut déjà dire qu'il a conçu une légère frustration – tempérée par l'habitude – de n'avoir pas reçu de prime abord de sa femme un accueil aussi joyeux qu'il l'aurait espéré.)

Toute la famille rentre. Il demande si elle désire une tasse de thé. Elle accepte. Il prépare un goûter. Les enfants se mettent aussitôt à jouer sur la console vidéo. Du côté de sa femme, c'est « ambiance grosse fatigue »; elle parcourt cependant « le projet de contrat de travail » qu'il a reçu, mais l'ambiance n'est toujours pas vraiment à la fête ni aux chaudes félicitations heureuses. Elle explique qu'elle est crevée.
Il en conçoit une certaine frustration – toujours tempérée par l'habitude. Mais il trouve un peu énorme que depuis le temps qu'on espérait la « grande nouvelle », les choses soient si « grisaille » à son retour. C'est un goûter comme n'importe quel autre jour, juste en plus fatigué. Les mômes jouent sur la console, madame lit le contrat de travail en commentant quelques clauses. Il lui fait pourtant voir l'étiquette de la bouteille de Champagne, elle réagit à peine.

Elle lit le contrat de travail, bon. Il a presque l'impression que c'est un « conseiller » qui lit ce contrat. On ne peut vraiment pas dire qu'elle lui fasse fête. Elle lui fait simplement remarquer qu'il commencera à bosser le jour de l'anniversaire de ses « un an sans cigarette », et que c'est bon signe. Le plus inconnu de ses lecteurs inconnu, sur Internet, l'a félicité plus chaudement...

Elle lui répète ce qu'elle lui avait déjà dit tout-à-l'heure, présenté de cette manière : « Je me suis coltiné les gosses toute la semaine, je suis crevée, j'en ai marre, ce week-end, c'est toi qui les prends en charge ! »
La deuxième répétition l'agace un peu plus que la première ; toutefois, il n'en dit rien. Il note cependant que, comme d'habitude – et c'est bien cela qui l'agace – elle ne lui demande pas gentiment son aide, mais elle l'informe à l'indicatif que « ce week-end c'est lui qui s'y colle ». Bref, elle se décharge sur lui sans lui demander son avis. Elle donne un ordre. Elle trouve sans doute cela ça normal « puisqu'elle a été en charge des gosses toute la semaine », lui ne trouve pas du tout normale la manière dont les choses sont dites : il n'a pas d'ordres à recevoir, et il estime qu'on pourrait lui demander gentiment (et il le ferait alors avec plaisir). Ce qui n'est pas le cas. Et c'est encore moins normal compte tenu du contexte particulier. Il est crevé. Comme si lui avait passé la semaine à se tourner les pouces au bord de la piscine un Martini à la main pendant que Madame subissait la torture d'une semaine de vacances dans sa famille avec les enfants !

Quelques dizaines de minutes plus tard, elle l'informe « qu'elle ne fera pas à manger (elle est crevée), et que c'est à lui de s'en charger ». D'organiser ensemble fête ou apéro dînatoire, il n'est pas question. Il n'y a aucun « nous » d'ailleurs, depuis qu'elle est rentrée. Il y a juste un homme déçu qu'on ne le fête guère alors qu'il a l'impression d'avoir accompli un exploit, et une femme fatiguée qui manifeste sa fatigue. Pas de « nous ». De communication réelle entre les deux, pour ainsi dire, aucune. De faire quoi que ce soit ensemble, d'ailleurs, il n'est pas question. Elle l'informe simplement qu'elle ne fera pas à manger, et que si quelque chose doit être fait, c'est à lui de le faire, point. Là encore, aucune concertation, aucune complicité, aucune demande adressée à l'autre. Une information : « Je suis crevée, tu te démerdes » en style quasi-télégraphique.

Trop content il est. Il récapitule dans sa tête... Alors, j'ai trouvé du boulot, bon. J'ai réussi à démerder l'ordinateur avant qu'ils ne reviennent, quitte à y passer la nuit, bon. J'ai lavé et étendu le linge, bon. J'ai passé l'aspirateur, bon. J'ai fait les courses, bon. J'ai été les chercher à la gare, bon. J'ai fait le thé, bon.

(Trop bon, trop con...)

En échange il reçoit quoi ?
1/ Tu te démerdes avec les gosses
2/ Je ne fais pas à bouffer, tu te démerdes avec la bouffe
3/ Aucune question sur la façon d'envisager d'organiser la « petite fête » en dehors de « tu te démerdes » et « commande une pizza ». Il faut donc apparemment qu'il s'organise sa propre fête tout seul pour se fêter lui-même, et peut-être daignera-t-elle venir boire une coupe. Trop top motivant, comme truc.

Elle sort de la pièce et commence à ranger les sacs et les affaires de retour de vacances, décrocher le linge qu'il a accroché à sécher après avoir fait tourner une machine – toutes choses qui ne pouvaient certainement pas attendre à demain, surtout un jour où l'on aurait quelque chose à fêter... Y'a rien de plus urgent à faire quand on se retrouve avec pareille nouvelle, sans déconner ?

Il a beau « avoir l'habitude », il est de plus en plus frustré.

Les enfants jouent sur la console. Il se tourne vers l'ordinateur et commence à rédiger un commentaire de quinze lignes tout au plus. Mais à partir de là, évidemment, nul ne respecte ce qu'il fait. Aussi bien sa femme que sa fille se relaient toutes les 45 secondes pour lui dire quelque chose d'urgent (tu parles...) ou lui poser une question tout aussi urgente – alors que nul ne lui parlait guère quand il était « disponible ». Au bout de 20 minutes, il constate qu'il est toujours sur la rédaction d'un commentaire de 10 lignes qui aurait du lui prendre 1 minute 30 à tout casser, mais que comme il est sans cesse interrompu, il ne parvient même pas à relire ce qu'il vient d'écrire.

Il remballe alors un peu sèchement sa gamine en lui disant qu'il est occupé et en la priant de lui foutre la paix jusqu'à ce qu'il ait terminé ce qu'il est en train de terminer, et qui ne lui prendra que 2 minutes si on ne le dérange pas sans cesse, merci !

A ce moment, sa femme, bien entendu, se croit obligée d'intervenir depuis le fond de l'appartement, lui faisant remarquer qu'il n'a pas vu ses gosses depuis une semaine et qu'il est déjà « de nouveau sur ton ordinateur, ça recommence comme avant ».

Là, c'est le mot de trop qui commence comme qui dirait à le gonfler grave. Il va dans la chambre et fait remarquer à son épouse qu'il était sur quelque chose qui ne lui prend normalement que deux minutes, mais que comme on l'interrompt toutes les 30 secondes, ça fait 20 minutes qu'il est dessus sans en voir le bout, et qu'il fait ça en attendant de savoir si oui ou non quelqu'un a envie de fêter quelque chose dans cette baraque ou pas, mais que s'il est concevable qu'on s'en occupe à deux, et que c'est d'ailleurs ce qu'il aurait attendu, il est hors de question qu'il s'en occupe tout seul, et il demande donc à sa femme si oui ou non elle désire boire une coupe de champagne, et que si oui, il attend qu'elle lui propose de s'occuper avec lui de préparer l'apéro.

Il lui fait également remarquer qu'elle s'est immiscée dans sa relation avec sa fille, depuis l'autre bout de l'appartement et en contradiction avec ce que leur a demandé la psychologue qui suit désormais toute cette famille de dingues. Et ajoute qu'il espérait passer une bonne soirée à fêter une grande nouvelle en famille, mais que ça ne semble pas en prendre le chemin, et qu'au cas où elle désirerait de son côté fêter quelque chose, il conviendrait qu'elle le manifeste et qu'elle essaie peut-être de calmer le jeu plutôt que d'envenimer les choses ou de tout faire pour créer l'incident à partir de rien. Il répète plusieurs fois qu'il veut, lui, tenter de calmer le jeu et qu'il lui demande, à elle, de bien vouloir faire l'effort d'en faire autant.

Mais plus il lui dit que lui, cherche à calmer le jeu si on veut tenter de sauver la soirée, plus il la voit s'emporter davantage.
A chaque fois qu'il dit qu'il cherche à calmer le jeu, elle réagit exactement comme en réponse à une insulte. Plus il insiste, et plus c'est pire.

En retour de quoi son visage à elle se décompose, et elle lui dit qu'il est totalement inadmissible qu'il lui « aboie » ainsi dessus et la traite comme moins qu'un être humain. Ce à quoi il rétorque que lui-même n'est pas un chien et qu'il « n'aboie » pas. Elle rétorque alors que si, il lui « aboie » dessus, et répétera ces termes à de nombreuses reprises par la suite. S'ensuit le jeu de « Non, je n'aboie pas ! » - Si ! - Non ! - Si ! - Non !...etc

Il bat en retraite.

Fin de l'acte 1

Acte 2 : Quelques minutes après la fin du jeu de non-si-non-si faute de combattant, il retourne la voir et lui demande ce qu'il fait, quoi, merde, parce que l'heure tourne, et lui indique que si elle souhaite vraiment fêter quelque chose, elle aurait intérêt à changer d'humeur et d'état d'esprit rapidement, et lui dit que lui, ne préparera rien tout seul – il a été question à plusieurs reprises de commander une pizza – mais qu'il attend à côté qu'elle se propose de venir l'aider et de faire quelque chose ensemble, si toutefois elle souhaite fêter quelque chose, et que sinon, il envisage sérieusement, lui, l'hypothèse de sortir dîner tout seul au McDo.

Elle décline et lui dit qu'il l'a horriblement blessée à lui « aboyer » dessus pire qu'un chien, et que c'est encore pire que s'il l'avait battue, etc. (! ! !) Il répète qu'il n'est pas un chien et qu'il n'aboie pas, qu'il y avait seulement une certaine vivacité dans ses propos, c'est tout.

Elle lui dit de commander la pizza ; il lui dit que s'il la commande maintenant elle sera prête trop vite pour avoir le temps de boire l'apéro, et lui demande si oui ou non elle a envie de fêter quelque chose, parce qu'il se refuse à ouvrir une bouteille de Veuve Cliquot si c'est pour la boire en se faisant la gueule, et qu'il ne l'ouvrira donc que si elle se sent l'envie de fêter quelque chose et de le faire avec le sourire,

Elle ne répond guère ; il réitère.

Elle fait cette remarque totalement tuante qu'il vaudrait mieux ouvrir le Champagne ce soir parce que demain les enfants doivent se coucher tôt parce que lundi y'a école.

Il répond que ce n'est pas vraiment ainsi qu'il envisage l'idée de fêter quelque chose : « Fêtons aujourd'hui en se faisant la gueule parce que demain il faudra se coucher trop tôt pour pouvoir fêter... »

Sans autre réponse qu'une invitation à commander la pizza, il décide finalement de ne rien fêter et dit que cette bouteille sera ouverte le jour où elle aura réellement envie de fêter quelque chose avec lui – si jamais il est encore buvable ce jour-là.

Elle éclate en sanglots.

A l'acte III, elle lui répète qu'il l'a horriblement blessée tout-à-l'heure en lui « aboyant » dessus, etc, blablabla... et lui, ne comprend vraiment, sincèrement pas, tout d'abord parce qu'en se repassant le film dans sa tête il se confirme dans l'idée qu'il n'a aucunement aboyé, ni rien dit qui soit méchant au moment de la conversation où elle situe « l'horrible blessure » et le fait qu'il lui aurait parlé « pire qu'à un chien ». Vraiment, même avec un peu de recul, il ne voit pas, et d'autant moins qu'il se souvient de plusieurs engueulades passées où il avait été nettement plus en colère et où il avait tenu des propos considérablement plus blessants... sans provoquer de telles réactions disproportionnées.

Il se dit in petto qu'elle a complètement pété les plombs.

Sur cette remarque intérieure, il dit que bon, OK, il commande la pizza puisqu'il faut bien que les enfants mangent, mais qu'on n'ouvrira pas le Champagne.

Elle dit que, puisque c'est ainsi, elle n'a pas faim et ne viendra pas à table.

Il met la table et le couvert pour toute la famille, elle incluse.

Elle lui fait la remarque de ne pas mettre de couvert pour elle, puisqu'elle ne compte pas manger.

Il dit qu'il apporte à manger pour toute la famille et met le couvert pour toute la famille, et que ceux qui ne veulent pas venir ensuite, ça les regarde eux, mais ça ne le regarde pas, lui.

Entre-temps mademoiselle Patâpatî, voyant tout cela, a fondu en larmes et sa mère est allée la consoler...

Il va chercher les pizzas commandées, met les enfants à table (après avoir vu Srî Minîshiva, à son tour, fondre en larmes), leur demande s'ils veulent du Champomy. Ils disent oui, bien sûr, alors on ouvre le Champomy.

Puis les enfants et lui, lui demandent, à elle, de venir à table. Elle dit qu'elle ne veut pas manger. Il insiste, disant que les enfants aimeraient que leur mère soit présente (plutôt qu'à se déplacer dans l'appartement et ranger des choses de manière bruyamment ostentatoire). Elle finit par se laisser convaincre et vient durant 5 minutes asseoir ½ fesse sur ½ chaise... Avant de rapidement retourner à son rangement.

Epilogue ? Ah oui, la soirée est foutue. La suite est à l'avenant. Pour un retour, c'est un retour en fanfare.

Mâ Anadaramesh a quand même fait une remarque très intéressante : A chaque fois que nous nous retrouvons après une séparation de plusieurs jours, les schrapnels volent bas...

La Veuve Cliquot est toujours au frigo. Il faudrait que je me trouve quelqu'une avec qui la boire au sein d'une couche pleine d'odeurs légères ou d'un divan profond comme un tombeau...


Ma femme et moi avons été heureux vingt-cinq ans; et puis, nous nous sommes rencontrés.
- Sacha Guitry.

Après tout, ce qui rend un homme misogyne, ce sont les femmes.
- Noctuel

Notes

[1] Charmante, vraiment charmante ; craquante, vraiment craquante ; excellente, vraiment excellente... Non, je n'ai pas dit elle est bonne ! ;-)

[2] Hein que c'est chiant, quand même...