J'ai encore oublié de prendre la photo.
Du costard.
Désolé, les filles...

Mais ces jours-ci je me livre à mon corps défendant à une activité que me déconseillerait très fortement mon cardiologue, si j'en avais un : la joie de la douche écossaise et du rongeage d'ongles et des réveils nocturnes de la course de haies que constitue un parcours d'embauche...

Là, comme je suis particulièrement masochiste, je cours deux courses à la fois, ce que le proverbe déconseille formellement, mais en parlant de lièvres...

Alors ce matin, armé de mon courage et de ma détermination proverbiales (tu parles, Charles...), je viens de franchir d'un pied léger et avec le brio qui me caractérise (qui se râcle la gorge, dans le fond ?) la cinquième haie d'un putain de parcours d'obstacles. L'ai-je franchie d'ailleurs ? En tout cas n'ai-je point senti le pied accrocher dessus, on verra bien si l'arbitre me disqualifie à l'arrivée...

Le parcours d'obstacles est composé de :

  • Haie n° 1 : Trouver le courage de répondre à (encore) une (putain d') annonce, et torcher une réponse potable ;
  • Haie n° 2 : Avoir la chance que la réponse torchée passe la haie du "on a reçu 200 candidatures et on a retenu 4 mecs qu'on va convoquer"... Ouf ! Parce que je le vaux bien.
  • Haie n° 3 : Convoqué pour entretien avec un opérationnel et peut-être futur chef. Ne pas passer pour une brèle. Ne pas dire de connerie. Être professionnel. Paraître décontracté.
  • Haie n° 4 : Supporter avec zenitude le temps qui s'écoule après franchissement de la "Haie n° 3" et le "on vous recontactera" subséquent sans nervousse braiquedonne ni caca liquide.[1] La difficulté de ce passage tient à sa durée et à son incertitude intrinsèque. Se demander si l'on fera partie des 2 survivants qui auront franchi la "Haie n° 3" sans se gaufrer.
  • Haie n° 5 : Convoqué pour entretien avec un grand Manitou manageur. Avoir l'air pleinement professionnel et totalement détendu. Faire ample usage de buzz-words. Parler anglais. Préférer l'accent San José[2] à celui du Bronx.

Jusque là, ça va ! (So far, so good...) Comme s'exclamait, en passant à la hauteur du 9ème étage, le type qui tombait du 15ème étage...

  • Haie n° 6 : Analogue à la "Haie n° 4", sauf que normalement il ne devrait plus y avoir qu'un seul survivant. La question qui se pose est donc : Suis-je déjà mort et ne le sais-je pas encore ? Penser avec grande compassion fraternelle à tous nos concurrents inconnus qui, eux, sont déjà morts, et ne le savent pas encore. Se dire avec philosophie Je préfère quand même que ce soit eux plutôt que moi...

(Dans l'hypothèse où l'on survivrait jusque là, on ne sait pas ce qui va se passer : Il peut y avoir encore une ou deux autres haies, mais le virage nous masque la suite. On sait juste que c'est toujours sur la dernière haie qu'on se viande irrémédiablement la gueule, parce que c'est plus drôle. Ou la flaque d'huile dans le virage, c'est encore mieux parce que c'est plus graphique...)

A ce stade, le chômiste, si la crise cardiaque ne l'a pas emporté avant, devient carrément mystique. Il s'exclame : Je vois le Saint-Graal ! je peux presque le toucher !

Car le chômystique voit... Le Saint-Graal du Saint-CDI... Pour un Saint-Boulot-Intéressant dans une Saint-Boîte-Intéressante... Avec en plus un Saint-Bon-Salaire à la clé...

Permettant d'envisager de pouvoir dire un gros "Saint-Merde !" à l'autre chose puante d'ANPE et à l'ASS que de toute manière, cette fois, on va lui sucrer.

Alors normalement l'attente et l'incertitude sont tellement tortionnesques que, n'en pouvant plus, et s'imaginant qu'il va se la prendre une nouvelle fois dans le cul, que quelque chose, c'est sûr, va foirer, le chômiste, pleinement pénétré de cette vérité que la pire des certitudes vaut toujours mieux que l'incertitude, se passe la corde au cou pour aller se jeter sous le métro dans le Rhône.

Ou quelque chose comme ça.

Notes

[1] Le caca liquide n'est autorisé qu'à condition qu'il ne se voie pas.

[2] Sans se trahir, toutefois ;-)