Dans un pays qui compte 5 millions de chômeurs - si l'on sait lire les vériables chiffres et non pas seulement ceux des chômeurs de "catégorie 1" fournis par les gouvernements et ressassés sans autre analyse par les médias de la PQM - et 7 millions de pauvres, l'idée de faire "travailler plus" ceux qui travaillent déjà est cocasse ; on n'en est pas à une absurdité près.

Dans un pays où les réductions d'effectifs et plans sociaux successifs ont fait que, depuis belle lurette, dans les entreprises privées un nombre considérable d'employés et de cadres font déjà "le boulot de 2 personnes", où les pressions sur les salariés sont telles qu'on commence à assister à des vagues de suicides de salariés (voir chez Renault), et on n'en parle que quand ça devient trop visible, hein... On ne nous dit rien des dépressions nerveuses (aboutissant à un licenciement si ça dure un peu trop ou revient trop souvent : défense de craquer ! Défense de dire non !) ou des démissions pétées sur un coup de tête par des gens qui n'en peuvent plus, droit vers la case chômedu sans passer par la case ASSEDIC... on nous sort du Travailler plus pour gagner plus. à deux balles.

En pleine campagne électorale, il faut dire, le Travailler plus pour gagner plus. de Sa Talonnette, comme le nomme affectueusement Notre Grabugette, n'offense guère la Pimprenelle socialiste, candidate d'un parti qui a renoncé depuis bien longtemps aux 35 heures, un parti qui renonce à tout il faut bien le dire, à tout sauf à leurs fauteuils comme de bien entendu, faut bien ça pour pouvoir être éligible à l'impôt de solidarité sur la fortune...

Dans un pays où ceux qui bossent bossent déjà trop - va demander à un couple de 35-40 ans dont les deux sont salariés et qui a des enfants d'âge scolaire s'ils trouvent encore le temps de faire quoi que ce soit, sortir, se cultiver, s'intéresser sérieusement aux questions politiques, par exemple... Non, ils tirent leur charrue et la langue, les gens... - et où une frange considérable de la population se morfond dans le chômage et la misère, la logique, bien sûr, c'est qu'on fasse travailler plus cette France qui se lève (déjà suffisamment) tôt, tout en maintenant par voie de conséquence les autres dans leur inactivité forcée, puisque l'activité ne se crée pas à partir du néant.

Si la droite dure MEDEFIENNE veut nous faire Travailler plus pour gagner plus., on n'entend plus du tout la prétendue "gauche" socialiste parler du partage du travail ni de la conquête de davantage de loisirs pour ceux qui travaillent déjà pas mal, merci. Faut croire que la belle idée de gôôôche a fini par être égorgée sur l'autel de la Complète Soumission au Tout-puissant Libéralisme Économique.

On n'en est pas non plus à un paradoxe près, dans un pays où l'on t'annonce qu'il va te falloir travailler de plus en plus vieux pour avoir droit à une retraite peau-de-chagrin d'un côté, discours officiel, pubs télés sur les Seniors[1] actifs Embauchez-nous, rembauchez-nous !, et de l'autre côté des entreprises pour qui à 50 ans t'es mort. Si t'as encore du boulot tu as intérêt à te faire tout petit tout gentil, à t'y cramponner et à surtout ne rien demander, vu que de toute façon au prochain plan social ta tête tombera, et si tu es chômiste, même pas la peine de te casser le tronc à envoyer des candidatures, tellement sont rares les entreprises prêtes à embaucher un vieillard de plus de 50 ans... Quand le gouvernement te dit qu'il te faudra en bosser au moins 15 de plus pour toucher ta retraite.

J'ai 43 ans, même pas encore un vrai "vieux" loin de là, mais j'ai déjà vu des entretiens d'embauche me claquer dans les doigts à cause de mon âge, ils préfèrent un petit jeune (pas cher, plus "souple", plus mobile...), et un recruteur de SSII a même eu l'honnêteté de me dire qu'embaucher un type de mon âge (on ne m'a pas parlé de mon expérience, on m'a juste parlé de mon âge) était problématique, car plus difficile à placer en clientèle. Eh, vous êtes gentils, les gars, à mon âge, paraît qu'il faut que je bosse encore au moins 22 ans... ou 30, d'ici là, pour sûr !

Travailler plus pour gagner plus... Alors, je vais vous expliquer comment ça va se passer, en pleine France MEDEFienne de Sa Talonnette...

Prenons le cas de l'entreprise Schmoldu, 100 ouvriers, qui fabrique des couvercles de poubelles. Les ouvriers, sous la menace d'une délocalisation en Patagonie, ont déjà renoncé à leurs 35 heures l'année dernière (la CFDT et la CGC ont été les premières à signer après que leurs délégués respectifs aient négocié séparément avec le patron lors d'un déjeûner chez Bocuse).

  1. On propose aux ouvriers de Travailler plus pour gagner plus. La plupart aimeraient bien "gagner plus", vu qu'ils sont payés à coups de pied au cul. "Travailler plus", c'est moins sûr, mais ils ont les traites de la Modus à payer ou les études de la grande qui est entrée en fac, alors 15% des effectifs acceptent rapidement de Travailler plus pour gagner plus. En avant les heures sup'.
  2. On se retrouve donc avec 15% des effectifs qui font 30% de boulot en plus et touchent 20% de salaire en plus (on parie ?) (trouvez l'erreur...)
  3. Sous l'amicale persuasion constante de la direction et au bout de 6 mois, le nombre de salariés qui Travaillent plus pour gagner plus atteint 55%. On notera que la productivité de l'entreprise augmente considérablement à effectif égal. Donc elle n'embauche pas. Les ouvriers de 45 ans qui se défoncent à Travailler plus pour gagner plus sont bien emmerdés de constater que, pendant ce temps-là, leurs gosses qui sortent du lycée professionnel restent au chômage... Ben ouais y'a pas d'embauche...
  4. Au bout d'un an, il commence à devenir très mal vu de ne pas faire d'heures sup'. Ça frise la faute professionnelle, ça sent le licenciement, ça... Du coup la quasi-totalité du personnel (à l'exception d'un délégué syndical cégétiste et d'un F.O. placardisé depuis douze ans) se met à Travailler plus pour gagner plus.
  5. Avec tous ces gens qui travaillent plus, l'entreprise, qui ne risque plus d'embaucher personne, frôle la surproduction. Le "Challenge 2009" prévoit une réduction de coûts pour satisfaire les actionnaires. On commence à trouver très anormal de payer 20% du salaire de tous les ouvriers au tarif "heures sup'", faut pas pousser non plus !
  6. La direction de l'entreprise annonce donc la délocalisation en Patagonie de la fabrication des balayettes de gogues et des couvercles en plastique, ne gardant en France que les couvercles métalliques. 60 licenciements. Sauf bien sûr si les ouvriers acceptent de renoncer à l'abracadabrantesque tarif "heures sup'" auxquelles sont payées une partie de leurs heures, et acceptent dans la foulée une augmentation de leur temps de travail contractuel, effectuant le même nombre d'heures, mais sans qu'on doive continuer de leur faire un pont d'or ! S'ils acceptent le marché, la direction fera l'effort de conserver la production en France (sous réserve d'un gain de productivité), et de ne licencier que 20 personnes au lieu de 60.
  7. Enthousiastes devant le magnifique plan de sauvegarde de l'emploi qui leur est proposé, la CFDT et la CGC signent les premiers (après un dîner bien arrosé avec le patron).

Et voilà comment tous les ouvriers se retrouvent à Travailler plus pour gagner ballepeau.

On parie ?

Notes

[1] Encore un terme-à-la-mode de mes couilles, tiens...