Il y a une chose que je n'aurais jamais soupçonnée, quand j'étais célibataire, travailleur et sans enfants, c'est que le jour où je serais fauché, chômeur, marié et avec enfants, désireux d'inscrire mes mômes au centre aéré ou à la maison de l'enfance pour les petites vacances, d'obtenir un éventuel autant qu'improbable logement social, ou de prétendre à l'obtention d'une quelconque réduction, je devrais sortir à tout bout de champ et à tous les vents (mauvais) mon avis d'imposition, mon avis de paiement des ASSEDIC, ou mon avis de situation de la C.A.F..

D'ailleurs c'est bien simple, il y a des jours où j'ai l'impression que la première utilité de mon imprimante est de tirer des copies régulières de notre avis d'imposition pour aller les remettre la queue basse à la première counasse de guichetière qui se fera un plaisir d'examiner les revenus de Monsieur, ceux de Madame, le nombre de gosses, la pension alimentaire versée, les versements de l'ASSEDIC et des allocs avant d'ajouter les uns aux autres et de déduire la suite avant de diviser le reste par l'âge du capitaine selon un barême toujours changeant et toujours différent d'un organisme à l'autre.

C'est que ça finirait presque par constituer un boulot à plein temps. Le chômeur, ça l'occupe : pendant qu'il fait ça, au moins, il ne manifeste pas, il ne brûle pas des bagnoles...

Car la première qualité exigée d'un ayant-droit ou prétendant à ce titre est l'humilité. L'ayant-droit potentiel ne doit pas voir la moindre objection à ce que la moindre guichetière des TCL (ou de la RATP, je suppose...), les responsables de la cantine scolaire, du centre aéré, de ceci, de celà, la caissière du museum, j'en passe et des meilleurs, aient un accès complet et détaillé à tout ce qui concerne votre situation professionnelle et familiale, votre situation de chômage, vos revenus... Parce que, mon ami, l'avis d'imposition, on devrait finir par se le faire tatouer sur le front, tellement on doit le sortir à tout bout de champ. Regarde madame comme je suis bien pauvre, comme je suis bien humble et soumis, comme je fais un bon solliciteur, un excellent quémandeur, un mendiant quasi-parfait !

Auriez-vous l'amabilité de m'accorder la petite réduction à laquelle je suppose que je dois avoir droit, vu que je ne sais déjà pas trop comment on va payer le loyer ce mois-ci ?

- Attendez, je calcule... Désolée... Pas assez pauvre, mon fils !

'videmment, parce que, faut dire que les "plafonds" des différents barèmes sont souvent de tels planchers que tu te demandes en les regardant comment on pourrait seulement survivre avec ça... Faut interroger ton estomac, en fait : si tu n'as pas vraiment faim, c'est que tu n'as sûrement droit à rien.
Alors forcément, quand tu n'es pas totalement dans la dèche et que tu as un boulot et moins de douze gosses, tu sais déjà à la base que tu n'as droit à rien, que tu paieras le tarif maximum partout, alors tu trouves ça peut-être un peu raide mais juste tout de même, tu ne demandes rien, tu t'épargnes de sortir la feuille d'impôts à tout bout de champ, tu paies plein pot sans discuter, et ça te fait des vacances.

Mais dès que tu es un peu dans le besoin, que tu approches de la frange où tu vas - peut être - avoir droit à une quelconque réduction chômiste, au tarif pour familles pas-parmi-les-plus-aisées, alors c'est fini mon gars. Tu es pauvre, tu vas peut-être avoir droit à quelque chose, mais il faut bien te mettre dans le crâne qu'on va te le faire payer au prix fort de l'orgueil piétiné et de la soumission, et qu'il va te falloir désormais mettre ta fierté dans ta poche et étaler tous les détails de ta situation personnelle sous l'oeil indifférent de la première guichetière de n'importe quoi qui te le demandera, et qui, pour peu que sa ménopause la travaille ou que ta tête ne lui revienne pas, n'hésitera pas à t'appliquer sans état d'âme toutes les rigueurs de ses règles douloureuses...

Ça fait une sacrée bonne école d'humilité propre à la dissolution de l'ego nécessaire à la libération définitive du samsara, peut-être, mais n'empêche qu'au quotidien, chaque démarche, chaque dégainage d'avis d'imposition ou de carte de chômiste, chaque nouvelle explication à fournir et fournir encore, ça te fait un bon petit traitement dépresseur pour bien s'assurer de ta pleine soumission à la machine.
Après on s'étonne que les français soient les premiers consommateurs mondiaux d'anti-dépresseurs... Je n'en fais d'ailleurs pas partie. Et je ne fume pas non plus de shit.[1] Et je ne suis même pas alcoolique. Etonnant, non ? (© Desproges) ...mais j'ai de plus en plus de mal, faut reconnaître...

Une chose dont on peut être sûr et certain, au moins, c'est que les crânes d'oeufs et autres hauts fonctionnaires et politiques qui définissent les règles du jeu, non seulement n'ont aucune idée de ce que ça peut signifier de vivre en ayant pour revenu les "plafonds" qu'ils définissent, ni deux fois, ni quatre fois ces plafonds d'ailleurs, mais ils n'ont aucune perception intérieure, ces gros cons, du prix psychologique que peut représenter de devoir sortir à tout bout de champ l'éventail des pièces justificatives. Il faudrait sans doute obliger ces braves énarques, en début de carrière, à vivre fût-ce trois mois "dans la peau d'un pauvre" devant se soumettre à toutes les règles et humiliations que leurs pareils ont déjà édictées - avant de leur permettre d'en édicter de nouvelles. De même qu'on devrait exiger, avant de délivrer un quelconque diplôme d'architecte, que tout étudiant en la matière aille habiter au moins un trimestre dans une des barres HLM les plus merdiques construites par ses prédécesseurs. Histoire d'être sûrs qu'ils ont bien compris, avant de leur laisser manier à leur tour la règle et le crayon...

Et si nos chers députés, nos chers représentants, savaient ce que ça peut te faire vraiment, dans ta chair, de devoir le sortir du matin au soir, le putain d'avis d'imposition détaillé et autres pièces justificatives, je suis intimement certain que ça fait belle lurette qu'il auraient pondu une loi interdisant le harcèlement moral que constitue l'accumulation de telles demandes... Une par organisme... Multipliée par "n" organismes... Renouvellée tous les 6 mois... Chacun persuadé d'avoir le droit de savoir exactement ce que tu gagnes, ce que tu dépenses, combien tu es... pour t'appliquer "le bon tarif"... Chacun à sa sauce, chacun selon ses propres règles opaques...

Non mais vous n'avez pas honte ?

Ça fait beau temps que nos braves députés auraient voté une quelconque loi exigeant que l'administration fiscale te fournisse chaque année une attestation disant que ta famille (ou toi seul) entre dans la catégorie "A à H" ou assimilé et puis c'est tout, et que tout organisme (y compris loueur d'appartement ou autre) a le droit de te demander ce document, et lui seul, et rien d'autre, et puis c'est marre.

Aujourd'hui par exemple, je décide de me faire par pur masochisme une fin de matinée / midi / début d'après-midi "corvées'". Je vais donc inscrire mes gosses à la "maison de l'enfance''" pour la moitié d'une semaine des vacances de Pâques ce qui me coûte une heure de queue (Ah ! Les joies de la queue ! On se croirait parfois en Pologne de l'ère Brejnevienne...), plus une copie d'avis d'imposition, une copie d'avis de la CAF, une copie de justificatif de domicile, un formulaire à remplir...

Après, comme je suis chaud et qu'elle est périmée, je me dis que je vais aller faire renouveller le droit à réduction ("chômeur ASS-iste") de ma carte de transports TCL, et je vais donc me taper 25 minutes de queue à la boutique adéquate.

Quand je vois la gueule de la guichetière qui m'appelle, je me dis que c'est déjà mal barré...

- Bonjour madame, je voudrais faire renouveller le droit à réduction de ma carte TCL...
- Z'avez les justificatifs ?
- Oui, voilà la copie de mon avis de renouvellement des ASS de l'ASSEDIC...
- Avis d'imposition ?
- Euh mais y'a pas besoin si ? Puisque vous avez mon avis des ASS ? Et que les ASS sont déjà soumises à des conditions de ressources draconiennes ? Pis de toute façon mon imposition, elle n'a pas changé depuis septembre, quand votre collègue m'a ouvert la réduction...
- Il me faut votre avis d'imposition !
- Eh bien, vous avez de la chance, il se trouve que je l'ai... Tenez...
- Non, ce n'est pas moi, c'est vous qui avez de la chance ! Parce que si vous n'aviez pas votre avis d'imposition, vous repartiez !

Argh ! Comment qu'elle me prend de haut, l'autre counasse...

- Alors... (elle examine)... Pas imposable... Mais le barême... Calculette... Ajouter ça... Avec trois parts... Regarder le papelard scotché au mur... Désolée, vous êtes au-dessus du plafond !
- Comment ça je suis au-dessus du plafond ? Au-dessus du plafond de quoi ?
- Au-dessus de notre plafond !
- Mais euh... Je suis bien aux ASS ! Je vous ai donné le justificatif !
- Oui, mais c'est votre avis d'imposition !
- Mais, je vous l'ai remis, vous voyez que nous sommes non-imposables !
- Oui mais en s'en fout, vous êtes au-dessus du plafond de notre barême !
- Du plafond de quoi du barême de quoi ? Première fois que j'entends parler de ça... Vous avez la brochure qui précise les conditions d'atttribution ?

(Elle me remet la brochure, je l'ouvre, je regarde...)

- Ah vous voyez ! Votre brochure dit : Bénéficiaire de l'ASS, non imposable...
- Non, elle dit Bénéficiaire de l'ASS, non imposable selon critères !
- Mais quels critères ? Ils ne sont pas sur la brochures, les critères ?
- Oui, mais nous on les a ! (Elle me montre sa photocopie illisible scotchée sur le mur de son côté du guichet))
- Mais euh... Sur votre mur, y'a marqué "Carte Senior", je ne demande pas la "Carte Senior", je demande la réduction chômiste à l'ASS !
- Ouais mais c'est pareil.
- Mais alors, comment expliquez-vous qu'on m'ait accordé la réduction en septembre, puisque mon imposition n'a pas changé ?
- Vous avez sûrement bénéficié d'une erreur ! Me fait-elle d'un air mauvais.

Je m'attends presque à ce qu'elle me demande de rembourser mes 6 mois de réduc !

Comme elle voit que je n'ai pas fini d'argumenter et que je ne suis pas prêt à me laisser faire, elle se décide à aller chercher sa chèfe... Laquelle chèfe revient, me dit la même chose, et je comprends que, fermement et à peine poliment, je suis prié d'aller me faire foutre.

Je vais donc me faire foutre, c'est-à-dire que je me tape 20 minutes de métro avec un changement, pour aller faire la même demande dans une autre agence où je pourrai peut-être, qui sait, bénéficier d'une erreur, après 25 minutes de queue ?

Je me tape mes 25 minutes de queue. Pour tomber sur une guichetière plus gentille, qui m'explique exactement la même chose après avoir épluché tous les papelards et tout connu de nos ressources... Elle m'explique que jusque-là je bénéficiais d'une erreur parce que la guichetière d'il y a 6 mois avait probablement fermé les yeux sur le fait que "je dépasse le plafond" de moins de 500 Euros annuels et que donc, comme elle avait fermé les yeux, j'avais droit à la réduction maximale. Mais comme les guichetières, aujourd'hui, font leur "journée z'yeux ouverts", je n'ai plus droit à absolument que dalle, je paie désormais tarif maximum plein pot, et voilà, pour aller tous les soirs chercher mes gamins à l'école.
Je comprends bien et sans ambigüité qu'aujourd'hui, personne n'est décidément d'humeur à fermer les yeux. Sauf moi : j'ai une grosse envie d'aller dormir. Mais je n'en ai pas le temps.

Car le temps de rentrer chez moi... De bloguer cette nouvelle joie... Il est temps d'aller chercher mes gamins à l'école. Je vais acheter un ticket de métro. Avant de me demander ce que je vais faire pour cette saloperie de putain de carte.

Je me sens fatigué. Humilié. Affaibli. Écoeuré.

Qui d'autre, voudrait une copie de mon avis d'imposition ? Pas d'amateurs ?

Faut que je file : Je suis déjà en retard...

Notes

[1] Depuis plus de vingt ans... Parce que, comme Obélix...