Comme une odeur de résignation, de renonciation, même, je dirais.

Car il semble que notre ami José Bové soit assez mal parti pour obtenir les honteusement fameuses "500 signatures", et que dans la gauche-de-gauche qui le soutient, on en vienne à penser qu'il ne les aura probablement pas.

Besancenot non plus d'ailleurs, y'a des chances, et la cruelle ironie sera peut être de faire le compte que les 350 de José plus les 350 d'Olivier ne feront jamais 700 pour personne... Grâce à nos chers amis[1] du PCF, qui, dans un cordial et fraternel élan unitaire, auront interdit à tous leurs élus (sous peine d'écrasement de couilles et de pieds dans les brodequins) d'octroyer leur signature à quelque candidat que ce soit en dehors de celle du Parti.

Il se produit quelque chose de bizarre, tout de même, dans cette élection, quelque chose qui me paraît assez inédit si je me fie à ma mémoire des précédentes élections présidentielles : Pour la première fois, la quasi-totalité des partis en place ont donné des consignes très strictes à l'ensemble de leurs élus, jusqu'au maire de Tartafouille-les-Oies, de n'accorder leur signature qu'au représentant du Parti, sous peine d'écrabouillement, etc...

C'est un dévoiement certainement imprévu de cette très mauvaise idée des "500 signatures", idée ayant certainement comme objectif de départ d'éviter les candidatures absolument fantaisistes et non-représentatives, et certainement pas de permettre aux partis en place de verrrouiller le système et d'interdire de candidature tout adversaire du cartel des partis en place.

Les inventeurs de ce système de signatures devaient penser qu'avec plus de 36.000 communes en France, le nombre et l'indépendance des maires seraient bien suffisants pour garantir que tout candidat "sérieux" à l'élection présidentielle puisse obtenir aisément les 500 signatures nécessaires, 500 signatures de maires ne représentant en effet qu'environ 1,4% de l'ensemble des maires.

Mais c'était tabler sur l'esprit démocratique de nos élus, pensant qu'ils estimeraient nécessaire au fonctionnement d'une démocratie que chaque courant d'opinion puisse être représenté jusqu'à l'urne. C'était penser que les maires n'agiraient pas chacun comme apparatchik d'un parti, utilisant leur pouvoir de signature pour refuser à leurs adversaires le droit même de participer au débat démocratique, ce qui constitue une flagrante confiscation.

Car ce système des "signatures" porte en lui deux vices :

  1. Le "problème majoritaire" : Un courant d'opinion peut très bien représenter disons, plus de 10% de la population, sans pour autant avoir été (jusqu'à ce jour) majoritaire nulle part ou presque, ce qui veut dire que ce courant ne sera représenté par aucun maire en place, ou pratiquement aucun.
  2. Le problème du verrouillage de la nouveauté par l'ancienneté : Si les élus en place le souhaitent, ils peuvent interdire l'apparition de tout candidat représentant un nouveau courant d'idées ou d'opinion, qui ne soit pas déjà largement représenté parmi les élus, et peuvent ainsi retarder la présence d'un tel candidat jusqu'à ce que le courant qu'il représente ait obtenu un nombre d'élus non négligeable aux élections municipales, législatives... suivantes. C'est jouer la montre, et sacrifier le nouveau à l'ancien, le mouvement à l'immobilisme, la jeunesse à la vieillesse. C'est user de son pouvoir assis et rassis pour dire que la démocratie peut attendre... Encore 3 ans, encore 5 ans... Le temps que les notables arrivent à la retraite. C'est typiquement un abus de pouvoir, prétendre que l'on vit dans un système démocratique tout en limitant strictement le choix du peuple entre les produits qui sont déjà en rayon.

Quand je vois qu'un candidat comme Jean-Marie Le Pen - et chacun ici sait à quel point tant l'homme que les opinions qu'il véhicule me répugnent - qui est parvenu au deuxième tour de la précédente élection présidentielle, éprouve les plus grandes difficultés à obtenir les signatures lui permettant d'être seulement présent à celle-ci, je dis qu'il y a là un déni de démocratie. Si un Le Pen, quoi qu'on puisse penser de ses opinions, et aussi fort qu'on puisse les combattre ne peut pas se présenter à cette élection, alors il n'y a plus de démocratie dans ce pays. Il n'est pas déclaré inéligible par la justice, et le parti dont il est le chef n'est pas interdit. Il représente un courant d'opinion présent dans le pays de manière non négligeable, aussi regrettable qu'on puisse juger cet état de fait. Il doit donc pouvoir être présent comme candidat à cette élection, sinon nous ne sommes plus dans une démocratie, car nous dénions au peuple le droit de choisir.

Quand je lis de joyeux gauchistes souhaiter ici ou là que Le Pen n'ait pas ses signatures et ne puisse pas se présenter, tout en priant pour que Besancenot ou Bové obtiennent les leurs, je dis que ce sont là de parfaits abrutis, qui de plus ne sont pas des démocrates, ou n'ont rien compris à ce qu'une démocratie est. Souhaiter qu'un candidat "qui ne me plaît pas" ne puisse pas prendre le départ de la course, c'est une attitude anti-démocratique.

Mais malgré tout, le système est tel que cela risque fortement d'arriver : Des candidats, aujourd'hui minoritaires au regard de l'establishment en place, sans que cela ne préjuge en rien de leur popularité dans l'opinion publique actuelle, risquent fort de se retrouver hors-course du fait de la confiscation partisane des "signatures", et l'on retrouvera les candidats des grands partis dotés de milliers de signatures (dont ils n'ont aucun besoin), alors que les candidats hors-partis ou de petits partis seront laissés à la porte, interdits de bal.

C'est totalement inadmissible.

Nous nous trouvons dans une situation où un grand nombre d'électeurs, qui jusqu'ici ne votaient pas, se sont pour la première fois de leur vie inscrits sur les listes électorales, allant jusqu'à doubler ou tripler le nombre d'inscrits dans certaines circonscriptions, et, paradoxalement (ou non !), les partis font tout ce qu'ils peuvent pour limiter au maximum le choix possible entre "eux-mêmes, les bons vieux déjà-présents".

C'est que ce nouveau corps électoral est inhabituel, certainement insaisissable pour les instituts de sondage, en dehors du petit jeu ronronnant habituel... Ils risquent bien de voter "contestataire", ces nouveaux électeurs ! Ils risquent bien de mettre à bas les bons vieux partis installés ! Il faut donc absolument verrouiller le système pour leur interdire toute réelle expression, empêcher les candidats qui pourraient recueillir leurs suffrages de se présenter, se garantir un second tour Sarkozy-Royal comme prévu, voire Bayrou, pourquoi pas, mais c'est la seule excentricité qu'on autorisera !

Voilà bien, aujourd'hui, la démarche des vieux partis.

Va-t-on se trouver dans la situation inédite d'avoir le plus grand nombre jamais vu d'inscrits sur les listes électorales, et, paradoxalement, le plus haut taux d'absention et de bulletins blancs jamais mesuré ?

Ah cela, sans nul doute, voudrait dire quelque chose : Cela voudrait dire qu'une élection a été confisquée.

Et si l'on confisque au peuple "souverain" le seul faible, petit moyen d'expression qui lui reste, glisser un bulletin dans l'urne une fois tous les 5 ans, que va-t-il faire ce peuple ? Rentrer bien sagement chez lui regarder la "Star'Ac" comme on va le prier de le faire ?

Ou descendre dans la rue pour se saisir lui-même de ce qui lui revient et de ce qu'on lui confisque par cette incroyable forfaiture ?

Notes

[1] Dieu me garde de mes amis; mes ennemis je m'en charge - Maréchal de Villars, 1709