Et tout d'abord, puisque; comme disait J.F. Kennedy, il ne faut pas se laisser abattre, direction le McDo de Bellecour, non pas pour un démontage à la José, mais pour un bouffage de cochonneries mondialisées. Le seul vice qui me reste dont je sois réellement pratiquant...

14h, il pleut dehors et c'est bourré de monde, des d'jeunz avec des ordinateurs portables ouverts dans tous les coins, les McDo en sont pleins depuis qu'ils ont mis le Wi-Fi partout.

Je m'installe à l'une des rares tables (presque) libres, forçant involontairement un d'jeunz étudiant qui y avait étalé son portable, dont il partageait la vue-sur-écran avec l'étudiante assise en face de lui, à le rapatrier sur sa table, privant ainsi la copine de la vue de son écran.
Quelques minutes après, n'y tenant pas, la copine change de place et vient partager la banquette avec le jeune homme, chez qui je sens s'éveiller un intérêt soudain autant que discret, aux deux symboles rouges "Bite ! Bite !" qui s'allument aussitôt dans ses pupilles. Deux minutes plus tard, par une savante reptation du popotin, la jeune fille, qui n'est sans doute pas assez bien centrée pour bien voir (ah ! ces écrans LCD !) se rapproche du jeune homme, qui ainsi cerné tente avec discrétion la manoeuvre subtile du "jeté de bras par-dessus l'épaule", chose dont je serais aujourd'hui incapable du côté gauche, avec le nerf coincé que j'ai.[1]
Je bouffe (au McDo, on ne mange pas, on bouffe) mon McTruc en observant leur manège d'un oeil discret autant qu'amusé par une certaine confraternité tacite. Le bras du jeune homme descend très, très doucement le long du dos de la jeune fille qui est vachement absorbée sur l'examen du logo de Google... Jamais vu une fille aussi intéressée par Google, moi, tiens... Manoeuvre parfaitement exécutée, on sent une certaine maîtrise. Atterrissage discret d'une main sur le secteur nord-ouest de la cuisse gauche... Que va-t-il se passer ? Y aura-t-il protestation ou tir de baffes ? La DCA va-t-elle entrer en action ? Rien ne se passe. Le jeune homme qui tape d'une main est devenu vachement moins efficace dans ses recherches Googliennes, ce qui semble d'autant moins déranger la jeune fille que la main sur sa cuisse s'est faite caressante...
Bon, ben j'ai fini mon casse-dalle, je vais pouvoir les laisser à leur félicité nouvelle, tu peux m'dire merci mon gars pour le coup du portable, tant qu'il était sur ma table ça ne pouvait pas le faire... Pendant que tu y es, dis-moi aussi merci pour tes emmerdements futurs, y'a pas de quoi, c'est gratuit, si vous en faites une portée, mettez m'en un de côté pour mes bonnes oeuvres...

Je sors donc et commence à flâner sans but précis ; quand tu ne sais pas où tu vas, tes pieds, eux, le savent. Après avoir traversé un passage marchand couvert dont j'ignore le nom, je me retrouve sur la passerelle du palais de justice.[2] Près d'une extrémité de la passerelle, au très illusoire abri - il pleut - du pilier de soutènement des câbles porteurs est assis un jeune homme certainement sans domicile. Il fait la manche là. Ça ne doit pas marcher des tonnes. Tagués au feutre sur la balustrade au-dessus de sa tête, ces mots : Si Jésus revenait, qui l'hébergerait ?. Bonne question, mon gars, bonne question...
Je poursuis mon chemin. C'est vrai qu'il avait un visage légèrement christique. Sur les bords.

Je me retrouve devant l'ancien palais de justice, qui tient toujours lieu de cour d'assises et de cour d'appel. Je le contourne par la gauche et me retrouve dans le vieux Lyon. Mes pieds, presque automatiquement, reprennent le chemin d'une agréable balade que j'ai faite pas plus tard qu'hier où la météo était plus riante (Coucou ! :-) et je descends la rue Machin en lèchant les vitrines avec la tranquille attention détachée qu'on ne peut pratiquement avoir que lorsqu'on se balade seul.
Bhagavan Sri Ramana MaharshiDans une vitrine, le Maharshi me sourit.
C'est une librairie spirituelle et ésotérique que je me souviens d'avoir déjà remarquée par le passé, mais dont javais oublié l'existence ; sa vitrine me donne à penser qu'on y trouve sans doute plus d'ouvrages de qualité que de port'nawakeries. L'intérieur semble étroit et encombré, aussi je n'entre pas, je n'ai pas envie d'examiner des livres et de saluer un libraire, je préfère flâner dehors...
Faudra que j'y revienne un jour. Je me suis déjà fait la même remarque il y a plusieurs années.

Je descends tranquillement à travers petites rues en direction de Saint-Paul. Il ne pleut presque plus, je finis par fermer mon parapluie.

Ce vieux quartier aux rues étroites semble être resté en dehors du temps, but de flâneries à pied, architecture mélangeant les siècles et les influences, traboules étroites, volées de marches montant vers la colline, quelques touristes égarés sous ce ciel incertain, japonais à l'oeil photographique, quelques rues ne contiennent plus que restaurants et bouchons, d'autres magasins d'artisanat, galeries d'art... Certaines boutiques semblent attirer du monde, celle de guignoleries lyonnaises a l'air de faire le plein, mais en regardant la devanture d'autres, on se demande si leur propriétaire parvient vraiment à en vivre. Probablement pas.
Mais toujours est-il qu'ici, dans ce petit quartier, on ne subit pas l'agression perpétuelle du ryhtme effréné de la ville. On peut encore parvenir, en marchant, à ressentir son rythme propre, sentir couler le flux en soi, contempler son monde intérieur. Légèrement hors du temps. En décalage entre deux mondes.

Je me fais la réflexion que dans ce drôle de monde, la seule réponse qui vaille est peut-être bien dans l'art. Mais, comme de bien entendu, je n'y connais rien.

Je poursuis ma promenade à la saveur douce-amère, cette tristesse qui n'en est pas vraiment une, ce sentiment un peu mélancolique, un peu spleen, et ouvert aux sensations du monde qui s'accorde à mon humeur. Ce n'est pas désagréable, c'est même plutôt agréable. La tension dans ma poitrine s'est pas mal relâchée, pas encore entièrment toutefois : il me faudra davantage de temps.

Un peu de douceur triste intérieure n'est pas pire qu'un peu de gaieté. C'est juste l'idée qu'on s'en fait. Sentiments, sensations, nuages qui passent sur l'écran de conscience. J'imagine que chaque vie a sa propre couleur. Ce n'est pas parce que l'on n'y comprend rien que les choses ne sont pas, intrinsèquement, leur raison propre.

Je remonte tranquillement la rue. Devant moi quatre d'jeunz ados façon corbeaux noirs gothiques, avec 4 falzars noirs immenses pleins de chaînes et de fermetures éclairs de partout dont un seul pourrait contenir les 4 mômes, quoique les deux filles affichent chacune quinze bons kilos de trop. Enormes godasses noires avec semelles épaisses comme l'intellect d'un électeur de Sarkozy, pleines de plaques de ferraille. Maquillage noir, vernis à ongles noirs, foulars rouges. Des petits Draculas en vadrouille. Les deux gars tout blafards regardent le monde avec le même air qu'un boeuf de labour que j'ai beaucoup aimé. Ils m'amusent, ainsi accoutrés. De mon vieux temps, ça nous aurait fait 4 keupons débutants un peu beaucoup paumés. On sent la filiation. Manquent que les épingles à nourrice dans les joues.

Je me retrouve devant la cathédrale. Au pied de la fontaine où j'étais assis hier, une fanfare de cuivres fait péter des trucs marrants dans un ambiance totalement décalée du lieu, du ciel, de mon état d'esprit... Ca finit d'ajouter un côté un peu 4ème dimension à la balade... La bouche du métro m'attend... Je descends l'escalator juste derrière mes 4 apprentis keupons gore satanistes... Dans cet escalator interminable une des deux filles flippe et est prise de vertige. Ses copains se foutent de sa gueule et descendent un peu plus bas, la laissant en équilibre oscillant toute seule sur sa marche, ses ongles peints de noir enfoncés dans la rampe en caoutchouc mobile de la même couleur. Elle n'a pas l'air vraiment étanche.

Mon pouce gauche tâte machinalement mon annulaire, étonné de ne pas y trouver la bague qui y a passé plus de 10 ans.

Retour maison. Je ne comprendrai probablement jamais de quoi est réellement fait ce monde. Mais on s'en fout.

Notes

[1] Ce qui arrive quand on manque d'entraînement...

[2] Passerelle qui traverse la Saône, pour les non-lyonnais.