Pinochet est mort dans son lit
Par Petaramesh le lundi 11 décembre 2006, 14:01 - Paul & Mick - Lien permanent
Et alors ?
Ça fait de la peine à Madame Thatcher.
Mais je lis ce matin sur les blogues de jeunes femmes aussi charmantes que modérées et de jeunes gens pacifiques et bien sous tous rapports des billets où l'on semble regretter cette mort paisible et où l'on eût sans doute préféré que le quidam fût pendu par les couilles à un croc de boucher.
Je comprends la déception.
Mais d'un autre côté est-ce bien raisonnable ?
L'essentiel est qu'il soit mort, plus clamsé qu'un hareng pêché l'année de sa naissance, non ?
Même pas. L'essentiel est qu'il ne nuise plus.
Ce qui révolte les uns et écoeure les autres est bien compréhensible : Qu'il ait tiré sa révérence en échappant à la justice et à toute punition, qu'il ait rendu son dernier râle agonique dans un gentil lit bien moelleux.
Oui mais. Maintenant qu'il est mort.
Tire-t-on vengeance d'un mort ?
Maintenant que ce n'est plus qu'un bout de viande avariée promis comme pâture aux asticots et qui excite déjà l'appétit des mouches pondeuses, que pourrait-on bien lui vouloir de plus ?
Regretter qu'il n'en ait pas bavé davantage, qu'on ne lui ait pas rendu la monnaie de sa pièce ? Mouais. Regretter au passé n'a jamais avancé à grand-chose au présent.[1]
Et l'eût-on embastillé, lui eût-on arraché les ongles avec des tenailles rougies et broyés les panards dans des brodequins inquisitoriaux, ceci aurait-il en quoi que ce soit atténué les souffrances qu'il avait quant à lui infligées ou fait infliger ?
L'eût-on pendu haut et court, cela aurait-il ramené à la vie une seule de ses victimes ?
Oui, je sais, c'est rigolo tout plein, ça défoule, mais tout de même...
La souffrance infligée au présent n'a jamais atténué et encore moins annulé celle subie au passé. Mais c'est vrai que c'est tentant, je l'admets. Tentant d'un point de vue instinctif, affectif. Qu'il s'en tire sans payer la note a quelque chose d'instinctivement révoltant, non ? Oui, mais bof. Bof, bof.
De toute manière les courageuses "justices" de nos belles sociétés démocratiques[2] ne s'attaquent jamais aux vieux lions que quand ceux-ci sont à terre et totalement inoffensifs. Gâteux. Quand ils ne présentent plus de danger pour personne. Quand ils n'ont même plus de "dossiers" exploitables, ou que ceux à qui ces dossiers pourraient nuire sont passés devant, preum's entre les mains du fossoyeur.
Sinon les Papon sont ministres sous Valéry Giscard d'Estaing et le gouvernement Barre, on rend leur légion d'honneur aux Bousquet et on les recase à la banque d'Indochine, c'est quand même pas d'avoir été secrétaire général de la police de Vichy qui mériterait de fouetter un collabo...
C'est pas comme les voleurs de mobylettes, par exemple. Eux méritent d'être punis, et d'ailleurs, on les rate rarement. Ce sont bien souvent les précédemment cités qui s'en chargent.
Ce n'est qu'une fois que le vieux lion a perdu ses dernières dents que les hyènes se précipitent. Et encore pas toujours. Des fois qu'il pourrait encore traîner un ou deux dossiers actifs qui pourraient embarrasser du monde... Et qu'il leur reste donc quelques puissants copains. On n'a pas ce genre de situation sans partager quelques petits secrets avec d'autres grands de ce monde, n'est-ce pas.
Dans ces cas-là, même vieux et décatis, y toucher n'est guère prudent. Mieux vaut attendre un peu et laisser le boulot aux asticots. C'est plus prudent. Personne n'a de dossier contre les asticots.
Bon alors comme ça Pinochet est clamsé ? Très bien. Paix à son âme qu'il n'a pas.
Y'a plus qu'à tirer la chasse.
C'est aujourd'hui que prennent leur aises les futurs dictateurs impunis de demain.
Illustration : Guillotine modèle 1907, France.











Commentaires
Ok, je te suis, ô Swâmi, sur
l'essentiell'essenssiel du billet. A une nuance près.Il me semble que la perspective d'un passage devant la justice à d'autres enjeux que simplement la vengance ou la peine infligée. Il y a du sens à vouloir dire le droit, non ? En plus du fait de dire , c'est également l'occasion de réaffirmer .
Maître Eolas nous informait récemment de la condamnation de la France devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme pour traitement inhumain et dégradant sur la personne d'un détenu. Il est clair que cela n'efface pas ce que cet homme à subit. On peut en dire autant du procès de Eichmann. Mais ce sont tout de même des occasions de dire . Histoire d'éviter que dès aujourd'hui ne prennent leur aises les futurs dictateurs impunis de demain.
Bon, ok, je suis peut-être d'un optimisme délirant. J'vais aller prendre mes cachets.
@H. de Strasbourg :
Voilà, c'est un peu ce que je me disais en te lisant, tant la justice d'avant-hier s'est montré efficace pour ce qui est de dissuader les dictateurs d'hier... Par exemple, Sainte-Hélène a puissament dissuadé Hitler et Staline, tandis que la fin d'Hitler et celle de Mussolini ont totalement dissuadé Pol Pot et Kim Jong Il (Et Amin Dada et Bokassa et Pinochet et... euh...)... J'ai bon ?
J'ai entendu aux infos que justement Thatcher était triste de la mort de Pinochet ...
Quelle truie !
On prend le point Godwin avec option Saddam tout de suite ou on attend un peu ? :-) Bisounours en vue.
L'important est en effet que la nuisance (bel euphémisme) cesse. La peur du châtiment suprême n'a jamais arrêté un criminel, seule la peur du radar est efficace pour prévenir les comportements. Faudrait peut-être dissoudre le TPI ?
Et pour Chirac en prison on laisse tomber aussi ? De toutes façons à part une broutille tout est forclos. Et puis nous avons eu Istres ce WE après Bordeaux, Clichy, Béthune, pas mal d'autres et bientôt Grenoble, la jurisprudence est bien établie. Je mélange tout bien sûr.
Pour faire le deuil d'un décès, il peut parfois être utile et nécessaire de voir l'auteur du crime punis. Si cela n'efface pas le crime ni la douleur qui en découle, cela réaffirme en revanche que c'est quelque chose dont on ne veut pas (voir premier commentaire) et cela permet aux victimes (directes ou indirectes) ainsi qu'à l'inconscient collectif d'en fait le deuil et de passer à autre chose dans l'espérance d'un mieux.
Je suis idéaliste ? Et bien oui et je le revendique (car je crois que je préfère mourir pour mes idées plutôt que vivre pour celles des autres)
Et ce n'est pas parce que la justice de mon pays ou du monde, n'a rien fait contre ce monsieur, que je dois nécessairement me taire et hocher la tête. Si je ne fais pas preuve de civisme en me justifiant parce que mon voisin n'en fait pas preuve non plus, on va nécessaire vers du pire, plutôt que vers du mieux...
@Mana :
Swâmi, je partage assez bien ton avis sur l'inutilité de la vengeance ainsi que sur le côté toujours trop tardif que peut avoir le jugement d'un Papon presque liquide par exemple. Toutefois, je bémolerais cet avis parce que je crois que, quand même, même très tard, même trop tard, un procès c'est (en théorie, au moins) une tentative d'établir la vérité et que dans le cas de quelqu'un comme Pinochet, cette vérité me semble due aux victimes des assassinats, disparitions, tortures, et à leurs familles. Un procès peut être une bonne occasion de comprendre, ce qui n'est jamais superflu, en tout cas dans les cas où l'on ne se contente pas d'une justice de vainqueurs (il me semble plus important de parvenir à établir les responsabilités de chacun dans une situation que d'accumuler des charges à sens unique contre une seule personne que l'on cherche à enfoncer aussi profond que possible.) mais que l'on cherche réellement à établir la vérité vraie des faits avérés. Quand c'est possible...
Quant à ta réponse à Mana, j'en étais sûr avant même de l'écouter. Entre vieux cons, nous avons des références communes.
tu as raison, il est mort, c'est le principal!
et c'est vrai que l'idée d'être jugé ne freine certainement pas les aspirants tyrans, mais un procès peut avoir de l'importance pour les victimes, ou pour leurs familles.
ce qui me choque aujourd'hui ce sont les lacrymogènes balancés par la police chilienne sur les manifestants
Ah oui, l'extrait musical change de Led Zep et Téléphone. C'est bien aussi.
Sinon, je pense qu'il aurait été utile que Pinochet soit jugé avant de de s'échapper.
Je n'ai pas la possibilité de l'écouter non plus mais je suppose qu'il s'agit de la chanson de Brassens.
Quant au sujet qui nous intéresse, je partage assez l'avis de notre hôte. Sur le fait que, d'une part, la justice s'est toujours montrée inefficace à dissuader quelque dictateur en puissance que ce soit (comme d'ailleurs la justice continue encore et toujours de se révéler inefficace à dissuader de quelque crime que ce soit, m'est avis, et que ceci demanderait à ce qu'on y réfléchisse pas mal, mais ceci est un autre débat). Que, d'autre part, les procès, même s'ils servent peut-être à dire (et encore, est-ce bien le cas ici ? Qui est ce qui ne veut pas de quoi ? On revient à la question des voleurs de mobylettes ...) et, comme le veut l'expression consacrée, à , ce qui est dans l'état actuel de la justice à peu près le seule véritable utilité que je suis près à lui concéder, ne changeront jamais rien à ce qu'ont subi les victimes.
Au final, la justice, pour être digne de son nom, ferait mieux de s'attacher à diminuer le nombre des victimes futures et en ce sens le procès de Pinochet n'aurait certainement rien apporté. Et s'attacher à prévenir les crimes commence un peu trop à mon goût à résonner, j'en suis conscient, comme le discours sécuritaire de notre Petit Roquet préféré et futur-ex-futur président de notre République bien-aimée (que Marie-Ségolène nous entende !) ... Ce qui veut dire que je n'ai pas de solution au casse-tête, sinon je serais Prix Nobel de la Paix depuis longtemps, mais qu'il n'est peut-être pas nécessaire, au moins pour ceux qui n'ont pas été directement ou indirectement victimes des agissements du triste sire qui vient de casser sa pipe, de se désoler outre mesure de l'absence de châtiment à son égard.
Quant à établir la vérité vraie des faits avérés, les procès de Nuremberg ont-ils en quoi que ce soit empêché les nations dites civilisées de fermer les yeux sur ce qui s'est passé en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, pour ne prendre que ces exemples récents ?
Chaque procès est indépendant des autres et je ne vois pas en quoi celui de Nuremberg (cas typique d'une justice de vainqueurs ne prenant en compte que les crimes des uns et oubliant ceux des autres) aurait pu ou dû influencer ceux de l'ex-Yougoslavie ou du Rwanda.
Je conçois assez bien l'inutilité d'une vengeance même posthume. N'empêche que lorsque je vois des larmes sur les joues de ses derniers complices j'ai honte. J'ai honte que les mêmes larmes coulent encore sur le visage des familiers des victimes de cet infâme salaud. Je ne crois pas à l'exemplarité d'une peine mais je ne crois pas non plus à ce que l'on appelle la justice surtout quand les justiciables sont des puissants. Les exemples sont trop nombreux pour tous les citer mais lorsque Jupé condamné reprend une activité politique malgré ces allégations lors du verdict, je reste songeur. Sans demander le prix de sang que ces "ordures" soient mises au banc de la société avec interdiction formelle de briguer quelques mandats que ce soit, cela me plairait bien. Bah! restons zen et montrons leurs en toutes occasions le profond mépris qu'ils nous inspirent et surtout faisons le savoir.
bah, qui soit clamsé ... mais de là à dépenser le fric qu'on a pas pour les lycéens dans des funérailles nationales .... sont chouettes les gonzesses, coté mêmoire courte ...
@sol : je ne dis pas que les procès de Nuremberg auraient du influer sur ceux de l'ex-Yougoslavie et du Rwanda, je dis simplement que les leçons qui ont été (ou auraient du être) retenues à cette occasion n'ont pas empêché le même type d'horreurs de se produire dans les conflits évoqués. Et donc que l'utilité préventive de ces procès et d'autres du même type me paraît plus que douteuse, même si cette utilité était évidente à l'époque où ils se sont tenus (elle l'était, certainement) et s'ils constituent un élément indispensable de notre mémoire collective.
@ Leto2 : Alors nous sommes d'accord.
Je crois que Pinochet n'était pas plus seul dans les saloperies de l'époque que ne le furent Hitler ou Franco dans leurs crimes. Le juger aurait mis en lumière ses complices cad toute une partie de la société chilienne et jusqu'aux milieux politiques US qui ont voulu la fin d'Alliende. Au delà de la triste personne de Pinochet un procès aurait pu mener loin...trop loin sans doute pour qu'il ait lieu, c'est ça qui est gênant.__
Cela n'efface rien, mais l'histoire a retenu au moins le nom symbole de toute cette affaire : Allende a donné sa vie mais aussi son nom a des rues, places...etc. Se souvenir de lui, c'est aussi se souvenir de tous ceux qui ont souffert.
Je crois qu'en postant un commentaire j'ai fait une erreur de manip parce que je ne le retrouve nulle part (même pas dans le Dîner de cons, où je suis allée voir en bonne parano. Tu me le dirais si tu virais mon commentaire, Swami ?) donc j'en profite pour le reformuler et essayer d'y rajouter ce lien que je ne savais pas faire.
Pouf-pouf, je disais donc que ton billet me rappelle furieusement le commentaire que tu avais fait de la chanson de Pierre Perret ici... Je n'ai pas réussi à te prendre en flagrant délit de contradiction, flûte ! C'est beau, la cohérence...
Moi je considère que cette mort était prématurée : il serait mort le 11 décembre, ça aurait fait un merveilleux cadal d'anniversaire pour la Gaielle... et ça lui coûtait pas grand'chose !
Egoïste jusqu'au bout...
@Gaielle - GrosCâlin (#18) : Je n'ai jamais au grand jamais supprimé sournoisement aucun de tes commentaires, et n'ai pas vu celui-là scotché sur mon papier-collant attrape-spam...
>
Oh, si tu le désires, tu y parviendras sans peine, et je ne puis que te citer Walt Whitman, pour ce qui est aussi la devise de Ko :
Me contredis-je moi-même ?
Très bien, alors je me contredis
Je suis vaste, je contiens des multitudes.
- Walt Whitman, Song of Myself
Ce qu'il y a d'intéressant avec "l'esprit humain", c'est que lors de son règne, il n'étaient pas vraiment nombreux à s'indigner ou à gueuler, et que maintenant qu'il est mort, tous sont d'accord pour s'offusquer.
Il est trop tard pour le juger. Que la vérité soit établie afin que les Chiliens aient connaissance de ce que fut sa dictature, les complicités, etc. je suis absolument pour. Mais à quoi bon le juger après sa mort alors que nous en avons incapable de son vivant. Peut être cela nous permettrait-il de nous donner une bonne conscience ?
Ah, je voulais juste dire un truc à propos de ce sinistre : Qu'il crêve !
@Pla : Nanabozho t'a entendu ! Il a crevu.