GribouilleJe l'ai appris chez Botanic[1] où nous étions allés avec mademoiselle Patâpatî acheter un nouveau matelas pour Gribouille la gerbille. Ben ouais, y'a des hamsters qui sont mieux traités que bien des êtres humains...[2]

Il y avait effectivement des gros thons qui essayaient de vendre des petits nounours très chers. Pour le téléthon des petits myopathes.

Pourtant, je n'ai rien contre les petits myopathes, notez, même si Pierre Desproges (que Dieu le tripote !) disait : L'amanite phalloïde a mauvaise réputation. C'est pourtant l'un des rares champignons qui soit capable d'abréger les souffrances des myopathes.

Mais le charity business élevé au rang d'industrie me pête les couilles. Velu. Alors quoi, ça fait combien de temps qu'on fait des téléthons ? 15 ans ? 20 ans ? Y'aurait pas d'autre bonne cause que les petits myopathes à soulager dans le monde, des fois ? Combien de millions d'Euros donnés en x[3] années de téléthon ? Ca fait assez pour soigner combien de petits africains séropositifs, ça ?

X années de téléthon, mais y'a toujours autant de petits myopathes, notez bien. Ca a l'air de davantage profiter à la notoriété, à l'image et à la bankabilité de toutes ces gentilles stars au coeur gros-comme-ça qui vont bêler gratuitement quelques heures en compagnie d'animatrices blondasses-pétasses aux décolletés tellement vertigineux que leur seule vue ferait sauter de son fauteuil n'importe quel petit myopathe normalement constitué...

Cette année encore, Germaine Michu va se jeter sur son téléphone, la larme télévisuelle à l'oeil pour promettre de donner plein d'Euros pour la recherche pendant qu'un type au ventre vide sera en train de claquer des dents entre trois cartons sous sa fenêtre.
Encore qu'on a de la chance cette année, avec le réchauffement climatique, merci l'effet de serre, on n'a pas encore eu droit à la traditionelle annonce télévisuelle des premiers morts de froid de l'année, celle qui claque comme le coup de cymbales pendant le repas du soir, annonçant l'arrivée officielle de l'hiver et que, pour l'Armée du Salut et autres centres d'hébergement qui vident les sans-logis sans-travail à 6 heures du matin dehors à coups de pompes dans le cul, les affaires reprennent !

Et y'en a combien, des types, des femmes, et même des gosses, qui claquent des dents dans la rue, là en bas ? Quelques centaines de milliers, hummmm ? Des centaines de milliers, plutôt que "quelques", on peut même dire, je pense...

Alors bien sûr, l'existence d'une souffrance n'en amoindrit pas une autre, et la nécessité de faire quelque chose pour combattre l'une n'enlève rien à la cruauté de l'autre, mais tout de même. Quelle indécence !

Faut-il soigner les petits myopathes, et les moyens, et les grands ? Certainement ! Sur le budget public de la santé, même. Faut-il faire de la recherche à ce propos ? Certainement. Sur le budget public de la recherche, financé par l'impôt. Et si ces budgets sont insuffisants, il faut les augmenter. Et si les impôts sont insuffisants, il faut les augmenter.
Mais cesser d'avaliser le désengagement de l'état de ses devoirs fondamentaux, abandonnés à des initiatives privées dont certaines sont élevées au rang de rituels sociaux,[4] ou pourquoi pas, de grandes causes nationales.[5]
Financer ce qui doit l'être avec l'impôt plutôt qu'avec l'émotion frelatée d'abrutis télévisuels et d'émissions lamentables de catharsis sociale pour faire pleurer Margot.

Faut-il soigner les petits, les moyens, les grands myopathes ? Certainement. Même dans une société décomposée où 10% des médécins généralistes, et 40% des spécialistes, pissent sur leurs serments d'hypocrites[6] en refusant de soigner les personnes "couvertes" par la seule C.M.U., qui s'avère en l'occurrence être une couverture bien trouée...

En attendant, une société qui laisse claper le ventre vide des centaines de milliers de gens sans logis ne saurait se prétendre civilisée, quels que soient ses bêlements télévisés et ses promesses de dons pour se persuader du contraire.
C'est, à l'opposé, une forme de barbarie particulièrement sophistiquée.

Vous voulez que je vous dise ? Tout ça, ça donnerait presque envie de donner pour les restos du coeur !

Notes

[1] Me demandais aussi pourquoi un vieux billet "téléthon" du Monolecte connaissait ces jours-ci une telle activité dans ses commentaires... Je crois que maintenant j'ai compris.

[2] Oui, je sais, une gerbille n'est pas un hamster.

[3] Je ne veux même pas savoir combien.

[4] Si tu ne donnes pas pour le téléthon, c'est que tu n'as pas de coeur !

[5] Sans compter que l'initiative privée fait souvent le tri entre les victimes innocentes vraiment innocentes et vraiment à plaindre, les petits myopathes en sont un cas d'école, et les victimes un peu punies par Dieu quand même, celles qui typiquement ont attrapé quelque chose que l'imaginaire collectif lie au sexe (Pouah !) et aux pédés (Beurk !). L'initiative privée traite rarement les deux sur un pied d'égalité...

[6] Je donnerai mes soins à l'indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. - Serment de l'ordre des médecins, réactualisé par le Pr. Bernard Hoerni, adopté par le Conseil de l'Ordre en avril 1996.