Tout d'abord, on peut se demander ce que ce troupeau de ruminants qui se nourrissent les uns des petits mots des autres peut bien connaître du Bon Peuple de France.

Et quand ils prétendent que cette appellation incontrôlée de "Ségolène" (tout court) témoigne de l'Amour Inoxydable que lui porte le Peuple et qui l'asseoit d'ores et déjà dans une fauteuil élyséen, elle, la réincarnation de la Vierge, de Jeanne d'Arc, d'Evita Perón et de Bernadette Soubirous réunies, je pleure de rire.

Car je remarque que Pimprenelle (que bizarrement, j'appelle rarement "Ségolène", faute sans doute d'un amour suffisamment inoxydable) n'est certes pas la seule que l'on prénomme. Il est en effet courant, et depuis des lustres, de prénommer également Arlette, par exemple, et je ne suis pas tout-à-fait certain que ce soit en témoignage de l'amour et de la confiance que l'électeur moyen lui porte. Peut-être faut-il y voir plutôt une forme de moquerie ?

Et je remarque que beaucoup commencent à prénommer également Clémentine, mais là, j'y vois bien davantage d'appréciation amicale.

Alors Ségolène, Arlette, Clémentine d'un côté... Dominique de Villepin, Laurent Fabius, François Bayrou de l'autre côté... Faudrait-il voir une forme de sexisme dans ce prénommage des dames ? Une forme de familiarité un peu méprisante ?

Je ne le pense pas.

On peut d'abord trouver des hommes que l'on prénomme aussi, associant à leur prénom un qualificatif à la signification diverse : "le Grand Charles", "le petit Nicolas"...
D'autres que l'on nomme plus abrutement : Chirac, Bayrou...
D'autres que l'on brocarde d'une appellation incontrôlée : "Noenoeil", "Le fou du Puy", ou, il fut un temps, "le Neuneu" ; "l'Endive"...

Je ne vois donc pas de condescendance particulière du fait de prénommer ces dames, mais j'y vois plutôt le choix instinctif de la simplicité : Dans un univers politique composé de 90% de vieux bonshommes, parler de "Jacques", "Pierre", "Jean" ou "Michel" serait source de confusions impossibles. On ne parle pas tellement de "Mohammed" ou de "Mamadou" non plus, je me demande bien pourquoi (mais Clémentine en parle dans son interview).

Alors, compte tenu du peu de femmes en présence, on peut constater que "Ségolène", "Clémentine" ou "Arlette" sont sans ambiguïté : On sait tout de suite de qui on parle, d'autant que les femmes ainsi prénommées ont des prénoms plutôt originaux, qui portent en eux-mêmes une certaine personnalité.
Personne n'appelle Alliot-Marie "Michèle" : Tout le monde croirait que l'on parle de Rocard, de Charasse, de Cotta...

Alors bon. Dans le cas de certains prénoms originaux frisant le ridicule en rase-mottes, appeler quelqu'une "Ségolène" peut-être une douce moquerie, et la reconnaissance du cadeau que ses parents ne lui ont pas fait. A quoi pensent les parents, tout de même...?

Appeler quelqu'autre "Clémentine" est forcément bien plus amical, simplement parce que c'est un prénom sympa et qui ne pète pas plus haut que son carrosse.

Quoiqu'il en soit, nos Gouroux,[1] Devins et autres Derviches télévisuels nous le garantissent sur facture : Appeler une femme politique[2] par son prénom est gage d'une vénération quasi-religieuse augurant d'une victoire écrasante aux élections.

Alors hâtons-nous d'appeler Clémentine "Clémentine" !

Voilà. C'était ça, mon plan machiavélique du matin. Ben ouais, quoi ?

Notes

[1] Et je leur mets un "x" au pluriel si je veux.

[2] Et non pas "une femme publique". Dites "un homme public" mais évitez "une femme publique"...