Je viens (encore) de finir de (encore) remonter[1] cette (toujours) saloperie infâme de téléphone Alcatel Versatis 880S, encore (et toujours) victime d'une crise de graissedoursitude aigüe.

Comme ce machin n'est pas prévu pour être démonté tous les quatre matins et qu'il est câblé très court et très merdique, aujourd'hui, en l'ouvrant, j'ai arraché 3 fils, alors, comme la dernière fois, la séquence fer à souder et pince à dénuder s'est imposée à mon corps défendant.

Fer à souderJe ressors donc mon vieux fer, cadeau de ma môman pour l'anniversaire de mes dix ans (purée, ça y est, je suis sénile, je radote) et ma vieille pince à dénuder, qui a à peu près le même âge.

Cette vieille pince de rien du tout, ça fait donc plus de 30 ans que je la vois, et Dieu sait si elle m'a servi, mais je ne peux pas l'avoir en main sans me remémorer son histoire. Alors aujourd'hui je la blogue.

J'avais autour de 10-11 ans, donc, et, sous le porche d'un grand magasin d'électronique du Marseille de l'époque, dont j'ai oublié le nom depuis, j'étais en train de baver à gros bouillon devant la vitrine, couvant avec amour du regard une pince à dénuder - déjà à l'époque, dénuder était mon obsession ;-) - que les 3 piécettes d'argent présentes dans le fond de ma poche ne me permettaient pas de m'offrir, poche déjà allégée un instant plus tôt, par l'achat de quelques menues résistances, condensateurs chimiques ou céramiques, transistors 2N2222 et autres thyristors 2N1595 destinés à d'improbables montages au fonctionnement peu compréhensible mais clignotant toujours avec force, puisque j'avais cette petite manie de foutre des LEDs partout, au moins la partie du circuit qui clignote, on sait qu'elle marche, s'pas ?

Prototype

Je pensais donc à cet instant qu'il était grand temps que je remplace la pince à ongles de pieds que j'avais confisquée à ma mère et détournée de son usage, par une pince à dénuder plus digne de ce nom, tout en couvant d'un oeil énamouré cette belle pince à au moins 25 ou 30 balles, somme qui équivalait pour mon argent de poche de l'époque au prix d'une Lamborghini Countach, ou presque.

Quand un grand type que je n'avais jamais vu, une grande personne, un vieux d'au moins 30 ans, s'immobilisa à mes côtés et me tint à peu près ce langage :
- Qu'est-ce que tu regardes comme ça, le minot ? Des outils ?
- Oui m'sieu ! La pince à dénuder m'sieu !
- Elle te plaît ? Tu veux te l'acheter ?
- Oui m'sieu ! Mais j'ai plus d'sous... Et elle est chère.
- Si tu veux je te l'offre.
- Euh ? Pour de vrai m'sieu ?
- Ben oui, pour de vrai.
- Mais heuuuuuu... Je peux pas accepter un cadeau comme ça m'sieu...
- Bon, alors tu la veux pas la pince ?
- Heeuuuuu si m'sieu !
- Ben alors viens avec moi dans le magasin, on va l'acheter.

Nous entrâmes dans le magasin, le type m'acheta la belle pince à au moins 25 ou 30 balles, paya à la caisse, me la donna et disparut aussitôt. Je ne le revis jamais.

Mais plus de 30 ans après, je ne peux pas dénuder un fil sans y penser.

Je me suis souvent demandé si j'avais eu le temps et la présence d'esprit de le remercier. Je ne sais pas. En tout cas, au cours des années qui ont suivi, je l'ai remercié intérieurement à je ne sais combien de reprises : ça a du lui faire un karma à se réincarner en pape. Au moins.
C'est quand même l'une des premières personnes à m'avoir donné quelque confiance en l'humanité.


Bien sûr, la vie se chargea ensuite de m'apprendre que les bons samaritains de ce calibre étaient encore plus rares que les billets de 50 sacs abandonnés tout seuls par terre, et je compris hélas que si je devais attendre le prochain, ma boîte à outils resterait éternellement dégarnie, ce qui s'accordait mal avec la construction d'un ensemble de prototypes que j'avais en tête.

C'est là que j'eus une douloureuse confrontation morale avec moi-même, et que je décidai que, pour le progrès de la Science, il était nécessaire que je prenne quelques accomodements avec l'honnêteté la plus scrupuleuse, et, à l'âge d'une douzaine d'années, armé de mon sac de sport Adidas, je devins la terreur inconnue de la Quincaillerie Lafleur et du Géant Casino, dont je sortis jour après jour une quantité hallucinante de trucs et de machins que, pour la plupart et 30 ans après, j'utilise encore. Comme dirait Renaud, du matos un peu chourave.

M'en fous, c'est tellement vieux, y'a prescription. Depuis, je suis devenu (beaucoup) plus honnête qu'un ministre.[2]

Quand, à l'âge de treize ans, taraudé par la culpabilité que m'occasionnait la clandestinité et la dissimulation, et après avoir taxé une calculette programmable à 500 boules dans un grand magasin du centre-ville non sans avoir pris le soin de passer derrière le comptoir pour en tamponner moi-même dûment le bon de garantie, j'avouai spontanément mes mauvaises habitudes à ma mère, celle-ci me conduisit illico chez le psychiatre après avoir exigé que j'aille rendre la calculette au magasin. Ce que je refusai fermement, situation qui me conduisit à écrabouiller icelle en mille morceaux, seule manière de résoudre le conflit. Pour le reste, le psychiatre ne put que constater qu'il n'y pouvait mais, cependant il me fut, ainsi que ses successeurs, durant plusieurs années, un alibi d'une grande utilité.
On n'imagine pas toutes les options qui s'ouvrent à quelqu'un dès qu'on le considère comme dingue...

FreeBSD's DevilC'est aussi à cette époque que s'interrompirent quasiment, et pour de longues années, mes relations avec ma mère, qui alla jusqu'à me dire quelques mois plus tard qu'à chaque fois qu'elle me croisait elle avait envie de vomir.
Mais j'avais de beaux outils, d'un autre côté.
Et c'est là que ma crise d'adolescence commença pour de bon.
De toute manière, puisque ma mère avait déjà envie de vomir, je n'avais plus vraiment de raisons de me priver. N'est-ce pas ?

Devil inside.

Quand je pense à la future adolescence de mes Nains, en vérité je vous le dis, je tremble.

Notes

[1] Entropie vain-cra !

[2] Et j'ai payé toutes les additions morales possibles et imaginables. Aussi. Enfin non, pas toutes, mais un bon nombre tout de même.