« Mort, Pierre Bourdieu s'est enfin tu. »
Béatrice Pereire, National Hebdo,
31 janvier - 6 février 2002

Le propos a le mérite de la clarté. J'ajoute que, méprisante et méprisable, la formule clame sans fard, sans ambages ni précautions d'usage, ce que pensent mais ne peuvent dire aussi brutalement bon nombre de plumitifs chargés de couvrir l'évènement nécrologique, d'accord sur l'analyse mais soucieux d'un démarquage par l'emballage. Souvent l'extrême droite exprime sans censure la violence viscérale qui gît au creux de la plupart des individus. Elle révèle et met à jour les sentiments bas, vils, grossiers et dégoûtants, elle s'appuie sur eux, les nourrit comme on gave une méchante bête.
Que l'extrême droite se réjouisse de la mort d'un des rares penseurs à combattre pour empêcher qu'on fasse de la misère du monde - dont se désintéressent les libéraux de droite et de gauche - un explosif potentiellement destructeur de la société, une force sombre récupérable par les tenants de la droite révolutionnaire de toujours, voilà qui n'étonne pas. Mais d'autres ailleurs qu'à droite, embouchent aussi cette trompette, et, finalement, la gauche libérale pense la même chose que la droite extrême. Elle s'en distingue par le style, mais danse autour de la tombe ouverte. Voilà qui peut légitimement inquiéter...

Il gêne tous les défenseurs de l'ordre libéral, tous les partisans de la formule la plus agressive du capitalisme : la loi du marché comme principe absolu de l'organisation des sociétés. Son travail souligne l'existence d'une droite et d'une gauche, ces deux options dessinant chacune une vision du monde. Mais il montre aussi que le libéralisme travaille droite et gauche classiques au point de les fracturer toutes les deux. Pierre Bourdieu exècre ces deux variations, à droite et à gauche, du même thème libéral.
Ce constat le fait lutter pour une gauche de gauche, au sens véritablement de gauche, et non pour une gauche de la gauche, comme les journalistes le disent souvent. A droite, il n'a pas d'amis. Il compte aussi des ennemis dans cette gauche fascinée par la droite, habitée, hantée par les liquidateurs du socialisme historique récemment dilué dans le marché (1982). Convertie au pouvoir, à l'argent, à la bourse, au dollar, aux affaires, aux palais présidentiels, fascinée par le modèle américain, cette gauche qui se partage le pouvoir avec la droite depuis Mai 68 n'a pas les faveurs du sociologue.
Pour cette raison, la gauche libérale ne lui pardonne pas de pointer ses contradictions, ses volte-face, ses renoncements, ses reniements ; elle lui fait payer sa mémoire d'homme de gauche quand elle s'évertue à effacer les traces d'un passé prétendumment archaïque pour mieux faire accepter son ralliement aux valeurs des ennemis d'hier ou d'avant-hier ; elle le hait de se souvenir que des solutions de gauche existent, dont une culture, des propositions, des principes qui, après l'exercice catastrophique du pouvoir issu de 1981, s'étaient trouvés transformés en charpie, en confettis ; elle lui en veut de dire qu'un électeur n'ayant jamais voté à droite ne peut en promouvoir les idées lorsqu'elles sont défendues par un parjure de gauche.

Ses amis se trouvent naturellement du côté des sacrifiés de cette époque néfaste : les pauvres, les miséreux, les oubliés, les négligés, les modestes, les petits, les privés (de toit, de logis, de travail, de revenu, de papiers, de dignité), les déchets du système, de plus en plus nombreux et de moins en moins entendus depuis la conversion des socialistes à la culture de gouvernement. L'utile fiction de l'éthique de responsabilité dispense de rester fidèle à l'éthique de conviction.
Faut-il s'étonner qu'à l'autre extrémité du monde, loin des enfers, là où la vie se joue légèrement, avec l'indolence des insouciants disposant de tout, une poignée de nantis jette son dévolu critique, voire son mépris, sa haine ou sa violence, sur le travail du sociologue qui prend parti non pas pour les sommets, mais pour la base, non pour la pointe aigüe des bâtisseurs du monde cynique, mais pour le socle immense des sans-grade qui le subissent comme il est, fabriqué par une minorité d'élus qui jouissent de leurs prébendes sans cesse augmentées, et ne se rassasient jamais de cette confiscation du réel pour leurs propres fins ?
Le détestent tous ceux qui se moquent des laissés-pour-compte du capitalisme libéral. Ceux-là activent cette violence, la soutiennent, l'organisent, la relaient, la passent sous silence, s'en font les complices d'une manière ou d'une autre.
Aucun bénéficiaire du système n'aime l'insolent qui analyse et démontre les logiques dont procèdent ses avantages ; aucun nanti n'apprécie l'empêcheur de jouir entre complices et comparses, qui prouve le fonctionnement violemment inégalitaire du système en place ; aucun individu comblé par le marché n'applaudit l'impudent qui dénonce la manière injuste dont s'effectuent les partages : on transforme vite en victime émissaire le penseur qui dit la vérité, dévoile, arrache les décors et montre dans une pleine nudité critique la douceur du monde pour un petit monde et sa dureté pour la plupart.

Chose rarissime, les sans-voix ont en lui non pas un porte-parole confisquant leurs révoltes ou un opportuniste se servant de leurs causes, mais un être qui met à leur service sa formulation du réel, sa compréhension du monde, sa capacité à lire et déchiffrer le fonctionnement des machines sociales. En revanche, tous ceux qui ont intérêt à ce qu'aucun intellectuel ne mette ses compétences à la disposition des déchets du système, des victimes du libéralisme, des précaires de toutes les déroutes sociales, se réjouissent aujourd'hui de sa disparition. Car il a le souci du Peuple - dans l'acception de Michelet.
Rares sont les penseurs qui optent pour les silencieux qui subissent tous les jours. La plupart collaborent au système libéral et vantent ses mérites, ne l'écorchent pas, passent sous silence le prix exorbitant des vies, des énergies, des forces qu'il confisque pour être, fonctionner et durer. Le plus grand nombre, d'ailleurs, n'a aucun intérêt à se soucier de la plèbe, de la misère, des pauvres, car s'occuper des inutiles et prendre leur parti n'offre aucun bénéfice pour la carrière, les postes et l'accès aux paradis de la société qui récompensent les serviteurs les plus zélés, les porteurs d'eau les plus obéissants - en fait, les meilleurs domestiques.
Contre l'engeance des sociologues, philosophes, qui mettent leur plume au service du système qui les nourrit et se répandent en propos confits pour détourner la brutalité du réel (dans leurs livres, leurs tribunes, les pages des journaux où ils rendent compte des ouvrages qui défendent leurs options, leurs rubriques à la télévision ou à la radio), il existe un courant critique qui s'oppose, refuse, résiste à la religion libérale et s'en démarque puissamment. Dans ce lignage, Sartre ouvre la marche, Foucault et Deleuze portent haut et clair l'oriflamme de la colère, Derrida reste seul en piste. Bourdieu était des leurs.

Michel Onfray
Célébration du génie colérique (chapitre 2)
Éd. Galilée (2002)