Carnet d'un inspecteur du travail - Un préparateur...prépare.
Par Petaramesh le dimanche 8 octobre 2006, 10:35 - p0rn0graph1e - Lien permanent
Faut-il, ou ne faut-il pas poursuivre la re-publication des billets du blog de Bereno, Carnet d'un inspecteur du travail, entièrement mis hors-ligne par suite d'un ultimatum de son ministère de tutelle à qui l'un des billets aurait déplu ?
Bereno a informé hier Maître Eolas et Le Monolecte qu'après avoir posément réfléchi à la question, il souhaite ne pas donner de suites à cette affaire.
(Me Eolas) et qu'il choisit le silence
(Le Monolecte).
Ce choix, qui lui est personnel, est parfaitement respectable. Chacun est libre de publier ou cesser de publier, écrire ou ne pas écrire, parler ou se taire, se battre ou se résigner, à chaque instant de sa vie et pour des raisons qui lui appartiennent et dont nous n'avons pas à connaître.
Aussi, tout comme Maître Eolas, Kozlika et Le Monolecte, je respecte entièrement la liberté et le choix de Bereno. Nul ne peut être fait martyr contre son gré, soit.
A la suite de cette décision de Bereno, Maître Eolas a profondément modifié son billet, Kozlika a entièrement retiré le sien, commentaires compris, et Frank Paul a également retiré un billet de re-publication du blog de Bereno.
Personnellement, ce retrait précipité des troupes sur des positions non préparées à l'avance m'a quelque peu écoeuré, et j'ai écrit, dans l'addendum de 15h45 à mon billet d'hier : Dirait-on que les bulles de la blogosphère se dégonflent encore plus vite qu'elles ne se gonflent ?
, ce que Kozlika a pris pour elle, bien qu'elle n'était pas spécifiquement visée par mon trait, qui s'adressait davantage à un comportement d'ensemble.
J'ai été, quant à moi, écoeuré de ce développement pour deux raisons viscérales, qu'Agnès Maillard, du Monolecte, a parfaitement résumées de quelques mots dans son plus récent commentaire chez moi :
je n'efface jamais mes écrits, même si je me rends compte après coup qu'il s'agit d'une énorme bouse : j'assume et je me refuse à réviser le passé. Car celui qui réécrit (ou efface) le passé contrôle l'avenir, ce qui est pour moi une forme assez aboutie de totalitarisme. Je ne peux pas faire que ce qui a été n'ait pas existé. Je ne peux que m'en nourrir et m'en servir pour continuer ma route.
Voilà pourquoi la disparition soudaine ou la profonde modification de billets "qui avaient été" ont provoqué chez moi un incontrôlable haut-le-coeur.
Agnès écrit également a propos du "choix du silence" de Bereno :
je comprends et partage sa décision, mais ... je considère par ailleurs que ses écrits font déjà partie de notre mémoire collective.
C'est aussi ce que je ressens. De mon point de vue, une fois qu'une oeuvre a été publiée, elle appartient à la mémoire collective, elle appartient à ses lecteurs, actuels, passés, mais également futurs, bien plus qu'elle n'appartient à son auteur, même si ce dernier conserve un droit moral sur l'usage qui peut en être fait, et si la loi lui reconnaît un "droit d'auteur", ces derniers points sont très secondaires pour moi.
Retirer une oeuvre qui a déjà été publiée, c'est retirer quelque chose à la mémoire collective, c'est amputer cette mémoire, et je trouve cela profondément intolérable.
Pour ces raisons, j'estime que le choix de Bereno de ne pas donner de suites
n'est nullement contraignant pour ceux qui désirent continuer de donner des suites, non pas au nom de Bereno, mais en leur nom propre, au nom du rejet de la censure et de la contrainte qui ont frappé, d'une part, et au nom du refus de l'amputation de notre mémoire collective, d'autre part.
Encore une fois, il ne s'agit nullement de faire de Bereno une victime ou un martyr contre son gré. Rien ne peut d'ailleurs lui être reproché, d'autant plus qu'il exprime qu'il ne s'associe pas à ce mouvement, et que nul ne saurait reprocher à quelqu'un un acte qu'il n'a pas commis et auquel il ne s'est pas associé.
Mais, comme je l'écrivais en commentaire chez Me Eolas : Défendre le blog de Bereno, c'est défendre tout le monde, et pas seulement Bereno. Plier, c'est plier pour tout le monde, et pas seulement pour Bereno.
Je décide donc, quant à moi, de poursuivre tranquillement la republication des billets du blog de Bereno, tant que celle-ci ne me sera pas expressément interdite pour des raisons légales (droit d'auteur, copyright...) par l'auteur lui-même.[1] Je n'en publierai peut-être pas un par jour, pour laisser de la place, sur mon blog, à ma propre expression ;-) mais je continuerai d'un publier un de temps à autre.
Je vous invite par ailleurs à lire ce qu'écrit l'Inspecteur du Travail Gérard Filoche à propos de l'arrêt du blog de Bereno : ... Nous marchons dans les pas de Pierre Hamp, inspecteur du travail, qui, entre 1906 et 1912, racontait dans le journal de Jean Jaurés, l’Humanité, ce qu’il constatait dans les entreprises. Ce qui pouvait être fait en 1906 ne va pas être interdit en 2006, non ?
Ainsi que ce commentaire laissé par Incanus sur mon billet "le retour de la p0rn0graph1e" : Le pompier de Fahrenheit[2] cachait des livres, et les héros de ce monde si proche et si lointain apprenaient par coeur et transmettaient le contenu des livres brûlés. Nous, nous pouvons diffuser ce contenu sur un média ou subsiste encore un peu de liberté: profitons en tant qu'il est encore temps! Ni la radio, ni la télé, ni la presse écrite, dans leur immense majorité, ne sont plus des espaces de liberté d'expression. Si nous ne faisons rien, demain, internet?
En attendant, corvée de chiottes !
Le Billet Pornographique du jour
Par Carnet d'un inspecteur du travail
Vendredi 31 mars 2006
Il en a assez Monsieur B., il a vraiment l'impression que son employeur se moque de lui. Il est préparateur de commandes dans l'entreprise E. (bricolage), c'est bien spécifié sur son contrat de travail: préparateur de commandes...pas agent de nettoyage. Le directeur a instauré une corvée de nettoyage des wc de l'entreprise. Une fois par semaine (le vendredi), à tour de rôle, un salarié affecté à la production doit laver à grandes eaux les toilettes.
Aujourd'hui, monsieur B. n'est plus d'accord... il est préparateur de commandes et non agent de nettoyage. Par conséquent, il ne veut plus être de corvée de toilettes. Le directeur n'a pas du tout apprécié cet acte de rébellion et lui a adressé une lettre d'avertissement lui ordonnant de participer, comme ses collègues, aux nettoyage des wc.
Mais il résiste (à juste titre) monsieur B. et envoi un courrier au directeur et en profite pour réclamer un coefficient hiérarchique supérieur:
« Monsieur,
Dans votre lettre recommandée du 14 mars 2006, vous me reprochez de ne pas nettoyer les toilettes, arguant d'une coutume dans l'entreprise. Ce n'est pas dans les fonctions d'un préparateur de commandes, à moins que vous me montriez le texte officiel s'y rapportant. Un préparateur de commandes doit s'occuper de ce qui concerne son travail en propre, c'est-à-dire: colis, expéditions, caddies, nettoyage du local expédition, aide du magasinier parfois, coup de main aux collègues bien sûr, utilisation du chariot élévateur s'il a le permis.
Tout le reste relève d'un accord tacite et découle d'une bonne entente employeur-ouvrier.
Or, il se trouve que je suis très déçu par votre attitude. Au début de l'année, vous m'avez attribué le niveau II échelon C, ce qui correspond au coefficient 105, d'ailleurs absent sur la fiche de paie. Dans la convention collective ceci correspond à manoeuvre. C'est inacceptable. Je vous demande donc le niveau III, échelon G, coefficient 135.
En attendant veuillez agréer Monsieur mes meilleures salutations.
B. C. »











Commentaires
Comme M. Hautetfort interdit d'ouvrir les billets qui contiennent le mot pornographique dans le titre, je me suis censuré pour le troisième. J'achève la série, il y aura donc un numéro quatre.
@Dominique :
M. Hautetfort a de bien drôles d'idées... On trouve pourtant chez lui des blogs qui n'ont pas la langue dans leur poche, mais plutôt sur le sexe de leur voisin(e)...
Par faute de temps j'avais un peu freiné mes blogs promenades. ce que je lis ce matin est effrayant. Le monde du travail est devenu semblable à la jungle, soumis à la loi du plus fort. En Italie je crois (j'utilise le verbe croire, jusqu'à ce matin j'aurais écrit je sais) que c'est encore pire, il y a beaucoup, mais beaucoup d'accidents du travail (souvent mortels dans les chantiers), les CDD sont légions (il n'y a plus que ça) et le travail au noir florissant
Non seulement la force de travail d'un individu est cyniquement exploitée, mais en plus on le matraite, on le bafoue, il est interchangeable et corvéble à merci. esclavage hypocrite.
dans tes commentaires, un magnifique texte de Tagore, Bradbury et de très belles interventions (le monolecte) bon dimanche
C'est d'un calme ce matin... Tous mes lecteurs sont sans doute à la messe...
Attention : ce n'est pas le ministre de tutelle qui a donné l'ordre. Ni Jean-Louis Borloo ni Gérard Larcher ne sont responsables de ce qui émane del'administration centrale et non du cabinet du ministre. Votre formulation est maladroite et erronée.
EN ITALIE:
"Avant quand on demandait "Quel travail tu fais?", on avait l'intuition d'une reconnaissance possible entre égaux. On avait un état d'esprit en commun, un style de vie, des modéles culturels qui se heurtaient souvent au système dominant. On n'était pas que des individus isolés se débattant pour survivre.
Maintenant la question est évasive : "De quoi tu t'occupes?". De survivre...
Dans un livre(1) publié en Italie en 2005, Emilio Quadrelli a recueilli des témoignages sur le turbin en pays "développé". Extraits:
"Là où je travaille, on gagne pareil qu'il y a vingt ans, on travaille plus, on a de moins en moins de garanties, on est de plus en plus précaire. Au bout de six mois, un an, quelqu'un arrive et il est prêt à travailler pour un moindre salaire. C'est ça le problème", dit un Génois employé dans le bâtiment.
A deux pas de là, un Sénégalais (avec papiers) raconte: "Dans les serres, on était tous étrangers, certains clandestins, certains en situation régulière. Ceux en situation régulière essayaient d'obtenir des améliorations. On a été remplacés par des marocains clandestins!"
(1) Emilio Quadrelli, "Gabbie metropolitane", Ed. Derive Approdi, 2005.
Source : CQFD, septembre 2006
http://www.cequilfautdetruire.org/
Merci, maître Eolas, de m'avoir corrigé. Notez cependant que j'avais écrit "ministère", et non pas "ministre", et que mes propos, donc, n'impliquaient pas une intervention directe du ministre ou sous-ministre, la seule intervention directe de l'un d'eux dont je sois persuadé étant que l'un d'entre-eux m'a personnellement marié, vêtu de son écharpe, eh oui, personne n'est parfait.
Parlant de ministère et non de ministre concernant Bereno, mon propos est considérablement plus large.
Je le reformule donc par souci de clarté : Un type[1] situé quelque part dans la hiérarchie de Monsieur Bereno, à une position suffisamment élevée pour demander à ce dernier de boucler son cyberclapet sous peine de conséquences fâcheuses dans la vraie vie, l'a fait, et a obtenu gain de cause au premier round.
[1] ...ou une fille, si ça se trouve. Ou un hamster russe nain.
Alors...
1/ Je ne l'ai pas pris personnellement (si tu relis bien ma phrase, tu verras que j'ai surtout cédé au plaisir de jouer avec les mots). Nonobstant puisque je faisais partie du « on », j'ai répondu « pourquoi ».
2/ Je suis d'accord avec la citation d'Agnès/Le Monolecte. Je n'ai d'ailleurs jamais viré de billets que j'aurais rédigés sous le coup de la colère ou de l'émotion, de la bêtise ou de la méconnaissance. Nous ne sommes pas dans le cadre d'assumer ou non ses propres propos mais des répercussions qu'ils peuvent avoir sur d'autres. Si j'avais blessé quelqu'un dans un billet je l'aurais fait suivre immédiatement d'excuses ; si j'avais révélé par mégarde une information que quelqu'un souhaitait tenir secrète j'aurais supprimé le billet ; si j'avais - j'ai - porté le flambeau de quelqu'un qui souhaite rester dans l'ombre, j'aurais mis hors ligne ledit billet. J'ai par exemple - beaucoup moins important que ce qui nous occupe aujourd'hui - supprimé d'un billet une photo retravaillée et floue que j'y avais mise de mon fils : personne n'aurait pu le reconnaître, sauf lui, et ça le dérangeait.
Il y a quand même une différence notable entre ce qui n'implique que nous mêmes et ce qui concerne d'autres que nous.
En outre, et je te l'ai déjà dit hier, je n'ai jamais eu l'intention de supprimer toute évocation à Bereno mais de me donner le temps de le refaire dans un contexte plus général puisqu'il souhaite que pour ce qui le concerne ça en reste là. Ce que j'ai fait d'ailleurs.
Bereno n'est qu'un exemple (hélas) inutile d'en faire un martryr malgré lui.
@ Aniéry
C'est tout à fait ça. je ne connais pas le livre d'Emilio Quadrelli, mais je vais me le procurer.
@ Céleste
EN ITALIE (suite et fin)
Une Turinoise de 36 ans décrit son parcours: "J'ai travaillé dans une boîte de sous-traitance de Fiat jusqu'à ce qu'elle ferme. Elle a rouvert ensuite sous un autre nom et n'a embauché que des jeunes en contrat-formation. (...) Pendant un moment je me suis débrouillée... Ménages, barmaid, serveuse... J'ai fait des ourlets de pantalons, des retouches. (...) On m'a alors conseillé de m'informer auprès de la Province, qui organisait des cours de formation... On s'est retrouvées sept femmes dans un groupe... On nous a proposé d'ouvrir une laverie industrielle. Le Fonds social européen couvrait 80% des coûts, et le reste, avec un crédit intéressant était à notre charge... On s'est endettées (...)
En réalité, c'est un vrai cauchemar. On ne fait rien d'autre. En travaillant 12 heures par jour, on réussit à se payer 1.000 euros par mois. On passe son temps à la laverie, à parler de la laverie, à penser à la laverie..."
Malgré les conditions dégradées qui leurs sont communes, c'est en individus isolés que les prolos sont désormais confrontés au système. Classifiés en tant que jeunes de banlieue, immigrés, défenseurs des peuples opprimés ou de la nature, taulards, étudiants, chômeurs, précaires, féministes, squatters, homosexuels, pacifistes, "gens", consommateurs, épargnants ou ... "individus-multitudes", dans le charabia de Negri.
Mais au fond, tous, nous restons ceux à qui le travail bouffe la vie.
Fabio Cerquellini, CQFD, septembre 2006
@Kozlika :
J'en suis heureux, en ce cas.
>
J'avais effectivement remarqué, mais je ne te connais pas assez bien pour en déduire immédiatement dans quelle mesure c'est du lard et dans quelle mesure c'est du cochon... ;-)
>
Toutafé, et tu as bien fait. Je pense que le présent billet répondait tant à ta réponse d'alors, qu'à celle que tu détailles aujourd'hui en commentaire ici.
Gérard Filoche ne peut avoir (pardon camarade !) une opinion que pour ce qui le concerne sur le fait de céder ou non aux pressions. Je me demande aussi s'il n'est pas partiellement protégé par le fait qu'il est connu, qu'il écrit sous son nom et qu'une sanction contre lui ferait plus de bruit. Je salue bien sur son courage, et les informations qu'il nous donne, chacun de nous n'ayant qu'une vision partielle du monde du travail
Moi aussi, je republie des billets de Bereno - mais je ne sais pas comment fair des trackbacks... - et de toute façon je n'effacerai rien. Je n'ai aucune intention de m'auto-censurer.