Le Billet Pornographique du jour


Des boîtes...des boîtes...

Par Carnet d'un inspecteur du travail

Jeudi 17 Août 2006

Le DictateurUne femme et un homme, face à face, séparés par un convoyeur. A gauche de la femme, une machine crache des boîtes qui filent à vive allure vers une filmeuse-emballeuse qui les engloutit une à une.

Leur travail à tous les deux consiste à déposer, dans chacune des boîtes, avant qu'elles ne parviennent à la filmeuse, trois produits finis. Ceux-ci sont stockés juste derrière l'homme, sur des grilles empilées les unes sur les autres. Il se retourne, prend une grille, la positionne de manière à ce qu'elle chevauche le tapis. Puis, avec des gestes rapides et précis, ils remplissent les boîtes qui défilent devant eux.

Lorsque la grille est vide, il la retire et met en place une nouvelle. Pendant le laps de temps que dure le remplacement de la grille, quelques boîtes sont passées et n'ont pas reçu leur contenu.

Ils remédient rapidement, très rapidement, à cette situation. L'homme et la femme se précipitent littéralement, avec dans leurs mains les produits à déposer dans les boîtes; ce qu'ils font quelques centimètres avant l'entrée de la filmeuse. Ouf ! Mais pas le temps de souffler, d'autres boîtes se présentent, qu'il ne faut pas laisser filer à vide. Au même rythme, ils font le chemin inverse jusqu'à la grille et recommencent l'approvisionnement des boîtes.

Parfois, la machine a des ratés. Alors, les boîtes s'accumulent sur le tapis, devant la filmeuse, comme si elles avaient, pour le coup, décidé de ne plus se laisser engloutir. Il arrive même, si l'un des deux n'appuie pas rapidement sur le bouton d'arrêt que quelques boîtes chutent sur le sol.

Seuls, ces aléas semblent apporter un peu de répit aux deux ouvriers...le temps de remettre tout en ordre. Et ça repart, encore et encore, grille après grille, heures après heures, palettes après palettes...

Je m'étonne auprès d'eux: "Vous tenez ce rythme toute votre journée de travail ?".

Réponse laconique avec sourire en coin de bouche: "Faut bien".

-"Qui règle la vitesse de la machine ?"

-"Le chef de production".

-"Il a déjà essayé de travailler à ce rythme là ?"

-"Il n'y arrive pas bien" répond l'ouvrière.

Les Temps ModernesLe bouton qui permet de régler la vitesse à laquelle les boîtes sont envoyées sur le tapis est situé tout prêt d'elle...Il est positionné sur 7 (maximum 10), un quart de tour à gauche et le rythme ralentirait...Elle n'a qu'à tendre la main...mais la décision de faire ce geste ne lui appartient pas.

Un peu plus tard, je rejoins le DRH dans son bureau pour faire le point sur mon contrôle. Je ne manque pas d'évoquer le rythme de travail, plus que soutenu, auquel sont soumis les deux salariés. Manifestement, cette situation a déjà été portée à sa connaissance:

-"Oui, je sais, il faut que je vois ça avec le chef de production".

-"Est-ce qu'une part du salaire est lié au rendement ?".

-"Non, pas pour les opérateurs. Le chef de production a une prime d'objectif en fonction des résultats".

Ceci explique peut-être cela. J'insiste en rappelant qu'il faut "adapter le travail à l'homme" (Art. L230-2 du code du travail) et pas l'inverse. Non, pas l'inverse.