Carnet d'un inspecteur du travail - Des boîtes... des boîtes...
Par Petaramesh le vendredi 6 octobre 2006, 11:12 - p0rn0graph1e - Lien permanent
Ce billet fait partie de la chaîne p0rn0graph1que de re-publication des billets du blog de Bereno.
J'ai choisi le billet que je republie aujourd'hui, car il me rappelle une situation que j'ai personnellement vue :
Une chaîne d'emballage, dans une usine que je ne nommerai pas. A un poste de travail, une équipe d'ouvrières passaient leur journée entière à prendre sur un tapis roulant à main gauche une certaine quantité de produits, et à les déposer dans un carton sur un tapis roulant à main droite, et à recommencer éternellement, tandis qu'un mètre plus loin sur la chaîne, d'autres ouvrières fermaient les cartons.
La direction de l'usine nous avait expliqué qu'il y avait, juste à côté des ouvrières, une machine capable de faire ce travail, et en parfait état de marche, mais qu'on gardait les ouvrières employées à ce poste pour les occuper, parce qu'en fait, elles n'étaient là qu'en tant qu'équipe "à tout faire" disponible pour prendre au pied levé la place de n'importe quelle machine de la chaîne qui tomberait en panne...
En somme, elles étaient là plutôt que chez elles pour être prêtes à remplacer immédiatement une machine en cas de panne éventuelle, et on les occupait à remplacer une machine qui marche, parce qu'on n'allait tout de même pas les payer à rien foutre, à tricoter ou à lire le journal !
Je dédie donc la re-publication de ce billet de Bereno à toutes les remplaçantes de machines qui marchent...
Les images que j'ai choisies pour illustrer ce billet ne proviennent pas du billet initial de Bereno, elles n'engagent que moi.
J'ai pompé la première chez Trublyonne, laquelle a du la piquer ailleurs, mais je ne sais pas où. Elle n'a pas grand-chose à voir avec le sujet du billet de Bereno, mais je la dédie à tous les petits dictateurs et apprentis censeurs (qui seraient sans doute plus ouverts s'ils pratiquaient davantage). Et puis, elle contribue à la dimension p0rn0graph1que de ce billet ;-)
La deuxième, extraite des Temps Modernes de Charlie Chaplin, a tout à voir avec le thème de ce billet et est, si j'en crois Wikipedia, tombée dans le domaine public. Elle présente par ailleurs une analogie de personnage avec la première, par célèbre film interposé.
Le Billet Pornographique du jour
Par Carnet d'un inspecteur du travail
Jeudi 17 Août 2006
Une femme et un homme, face à face, séparés par un convoyeur. A gauche de la femme, une machine crache des boîtes qui filent à vive allure vers une filmeuse-emballeuse qui les engloutit une à une.
Leur travail à tous les deux consiste à déposer, dans chacune des boîtes, avant qu'elles ne parviennent à la filmeuse, trois produits finis. Ceux-ci sont stockés juste derrière l'homme, sur des grilles empilées les unes sur les autres. Il se retourne, prend une grille, la positionne de manière à ce qu'elle chevauche le tapis. Puis, avec des gestes rapides et précis, ils remplissent les boîtes qui défilent devant eux.
Lorsque la grille est vide, il la retire et met en place une nouvelle. Pendant le laps de temps que dure le remplacement de la grille, quelques boîtes sont passées et n'ont pas reçu leur contenu.
Ils remédient rapidement, très rapidement, à cette situation. L'homme et la femme se précipitent littéralement, avec dans leurs mains les produits à déposer dans les boîtes; ce qu'ils font quelques centimètres avant l'entrée de la filmeuse. Ouf ! Mais pas le temps de souffler, d'autres boîtes se présentent, qu'il ne faut pas laisser filer à vide. Au même rythme, ils font le chemin inverse jusqu'à la grille et recommencent l'approvisionnement des boîtes.
Parfois, la machine a des ratés. Alors, les boîtes s'accumulent sur le tapis, devant la filmeuse, comme si elles avaient, pour le coup, décidé de ne plus se laisser engloutir. Il arrive même, si l'un des deux n'appuie pas rapidement sur le bouton d'arrêt que quelques boîtes chutent sur le sol.
Seuls, ces aléas semblent apporter un peu de répit aux deux ouvriers...le temps de remettre tout en ordre. Et ça repart, encore et encore, grille après grille, heures après heures, palettes après palettes...
Je m'étonne auprès d'eux: "Vous tenez ce rythme toute votre journée de travail ?".
Réponse laconique avec sourire en coin de bouche: "Faut bien".
-"Qui règle la vitesse de la machine ?"
-"Le chef de production".
-"Il a déjà essayé de travailler à ce rythme là ?"
-"Il n'y arrive pas bien" répond l'ouvrière.
Le bouton qui permet de régler la vitesse à laquelle les boîtes sont envoyées sur le tapis est situé tout prêt d'elle...Il est positionné sur 7 (maximum 10), un quart de tour à gauche et le rythme ralentirait...Elle n'a qu'à tendre la main...mais la décision de faire ce geste ne lui appartient pas.
Un peu plus tard, je rejoins le DRH dans son bureau pour faire le point sur mon contrôle. Je ne manque pas d'évoquer le rythme de travail, plus que soutenu, auquel sont soumis les deux salariés. Manifestement, cette situation a déjà été portée à sa connaissance:
-"Oui, je sais, il faut que je vois ça avec le chef de production".
-"Est-ce qu'une part du salaire est lié au rendement ?".
-"Non, pas pour les opérateurs. Le chef de production a une prime d'objectif en fonction des résultats".
Ceci explique peut-être cela. J'insiste en rappelant qu'il faut "adapter le travail à l'homme" (Art. L230-2 du code du travail) et pas l'inverse. Non, pas l'inverse.
Une femme et un homme, face à face, séparés par un convoyeur. A gauche de la femme, une machine crache des boîtes qui filent à vive allure vers une filmeuse-emballeuse qui les engloutit une à une.
Le bouton qui permet de régler la vitesse à laquelle les boîtes sont envoyées sur le tapis est situé tout prêt d'elle...Il est positionné sur 7 (maximum 10), un quart de tour à gauche et le rythme ralentirait...Elle n'a qu'à tendre la main...mais la décision de faire ce geste ne lui appartient pas.










Commentaires
As-tu vu À nous la liberté de René Clair ?
Je te le recommande. Chaplin l'a fortement pompé pour toute la première partie des Temps Modernes. Et René Clair finit en brûlot, comme il commence, pas en mélo...
Tiens, du coup, je sens que je vais craquer et me le commander...
Ah oui, je pense me souvenir que nous ayons visité la même usine...y'avait vraiment des postes de travail "trés intéressants" :-(
Ben quoi ?
Les ouvrières, elles sont réparées par la Sécu et l'Hopital public. Une maintenance sur une machine, t'as idée du prix que ça coûte ?
Un entrepreneur, c'est ptet con, mais ça sait compter !
Normal de bien économiser les machines : si tu voyais combien ça coûte, un bidon d'huile extra-fine. Et les machines, je te signale, ça se paye cash, faut aller les chercher loin, faut supporter des techniciens chiants. Alors que les ouvrières, tu les paies à crédit elles viennent toutes seules au travail et le soir elles rentrent chez elles plutôt qu'encombrer le hangar. Et puis si elle s'usent, la boîte de leasing t'en fournira une neuve sous 24h.
Avant, yavait les charges sociales : mais enfin, heureusement, c'est fini pour les lumpen prolétaires (mais elles sont toujours soignées, hein... on est pas des bêtes).
Décidemment yen a chez qui la concurrence planétaire, ça imprime pas, boy.
Rezo.net a reussi à sauvegarder une partie du blog de Bereno.
Vous pouvez aussi télécharger la première saison de ce blog.
Mon deuxième billet de la chaîne est là.
@Furyo : Merci, mais on le savait :-}