Il y a la journée de la femme, il y a la fête des pères, la fête des mères, la fête des secrétaires, la journée sans tabac, la journée sans voiture, la journée défense de marcher sur les petits myopathes aveugles, la journée-fériée mais travaillée-quand-même de Monsieur Raffarin pour offrir des brumisateurs aux vieux trop cuits l'été, la commémoration de la mort de Claude François, et l'université d'été de l'UMP où des blogueurs magnifiques louzent grave en se faisant podcastomiser par des pouffes à ''strap-on''-caméscope. C'est hard, oui, je sais, même dans les backrooms, normalement, on voit pas ça, mais à l'UMP, tout est possible.[1] Ce n'est pas comme dans le bus des députés communistes garé ce matin devant la mairie de Lyon pour défendre le droit au logement, là c'est pas pareil, il ne s'y passait pas grand-chose, et je n'y ai même pas vu le moindre blogueur, même pas l'homme qu'a vu l'homme qu'a vu le kanichokanichabouch qu'a vidé le squat de Cachan.

Et justement, il n'y a pas de journée de la louze. C'est là une grave injustice qu'il nous faut réparer.

C'est d'autant plus pire anormal que ça louze de partout. Tenez, rien qu'autour de vous, dans votre entourage immédiat, je suis sûr que vous avez un miroir.

Je propose donc, et j'ordonne, et j'exige, que désormais chaque 28 septembre soit la journée de la louze.

Cette journée consacrée à la célébration des loosers louzeurs magnifiques sera bien entendu fériée-à-la-sauce-Raffarin, et chacun se sentira tenu, par solidarité, de louzer une journée de salaire au bénéfice de son employeur[2], parce que si c'était au bénéfice des louzeurs, ça ne louzerait pas suffisamment, et donc, ça poserait problème.

Pourquoi le 28 septembre, me direz-vous ?

Eh bien, parce que c'est aujourd'hui, et que ce n'est quand même pas tous les jours qu'on apprend qu'on n'a plus qu'à se flinguer ;-)

BoulotJe me rendais donc ce matin, pieds nus, en chemise, la corde au cou, à la convocation de l'ANPE

J'avais grièvement les boules, parce que je déconne, comme ça, je fais mon mariole ci-dessus, mais cette histoire de chômage m'épuise moralement, et cette contrainte d'aller mensuellement justifier de ma chômitude me pèse plus lourd que joug sur épaule de boeuf. C'est donc la mort dans l'âme, pour ne pas dire au bord des larmes, que je me meus dans le métro peuplé de zombies translucides occupés à faire la gueule pour aller expliquer à la gentille demoiselle que je n'ai rien glandé ce mois-ci. Radiez ici, merci.

Car il ne suffit pas de chômer, encore faut-il s'en justifier, et ce, périodiquement.

Et je ne sais pas quelle pute de fée s'est penchée sur mon petit berceau pour me faire le don de pareille allergie à toute forme de contrainte, pire encore quand il s'agit de justifier ce que je suis, pourquoi je suis, ce que je fais, où vais-je, où cours-je et dans quel état j'erre.

Vous êtes qui vous, pour me demander ça ? De quel droit ?

La contrainte tombant sur moi est reçue par sa copine la phobie. En général, elles ne tardent pas à se crêper le chignon.

Oh que je hais ce devoir de me rendre chez la gentille damoiselle mettre ma misère à nu, car après tout le fait que je n'ai plus de travail n'autorise quiconque à ce viol de ma vie privée et de mon intimité, que je ressens si odieusement, et qui consiste à vouloir savoir le pourquoi du comment sans que je n'aie rien demandé à personne, pour me perpétuer la très modeste obole de 7 Euros par jour à l'heure où j'écris ces lignes,[3] somme un peu modique pour prendre ce viol de gaieté de coeur.

Bref, j'allais me demandant si j'essaierais encore de dire quelque chose, ou me contenterais de lui coller ceci sous le nez, à la gentille demoiselle, en guise de toute explication.

Mais quoi, je ne suis pas homme à reculer devant l'adversité, je m'y rends donc, haïkute en route.

Le pire voyez-vous, c'est que je n'ai même pas le loisir de pouvoir tout haïr en bloc, puisque la conseillère de l'ANPE qui s'occupe de mon cas est une charmante jeune femme que je sens sincèrement désireuse de m'aider... à prendre le chemin auquel tout le système veut me contraindre. Elle fait son boulot avec coeur. Sympa. Elle n'a rien d'une stakhanoviste de la radiation sauvage. Je la sais sensible et attentive à l'humain assis sur le siège en face d'elle, qui n'est pas simplement le chômeur n° 666666 à sortir d'urgence des statistiques.

Je n'ai rien contre la demoiselle, donc. En d'autres circonstances, peut-être aurait-elle pu devenir une amie, ou une relation agréable ? Là, dans le contexte, c'est bien sûr hors de question. Le pouvoir qu'elle a sur ma destinée (et celle de mes modestes 7 Euros par jour...) l'interdit.

J'arrive à l'heure, bien que j'aie tout fait pour être en retard, mais décidément, ce n'est pas le bon jour.

Je suis probablement dans l'une des situations qui peuvent me mettre le plus mal à l'aise au monde (avec aller faire la pute à un entretien d'embauche), envie de tout envoyer valser et de prendre la fuite tellement cela m'est intolérable. Et ça ne s'arrange pas : Au début, j'y allais sans presque y penser, à l'ANPE, voir ces braves gens qui me convoquaient une fois tous les 6 mois pour ne jamais rien me proposer, et seulement me dire qu'il n'y avait aucune ligne budgétaire pour aucune des formations complémentaires que j'aurais souhaité recevoir, de toute manière, un type surqualifié comme moi, est-ce bien raisonnable ? ...mais qui par contre s'acharnaient à vouloir me refiler à une société de coaching[4] ou à d'autres évaluations bizarres aux sigles cryptiques, je crois que l'ANPE aime encore plus les acronymes que l'armée et les services marketing réunis, je ne croyais pas que cela fût possible. Une fois, de guerre las, j'acceptai de me soumettre à une demi-journée d'une telle évaluation par un tiers-cabinet privé, dont l'ANPE s'empressa de perdre aussitôt le résultat, que je ne vis donc jamais. N'en reste que la ligne de résumé qui fut saisie dans mon dossier informatisé avant que le reste ne soit perdu, et qui dit en substance que je suis un Être Exceptionnel. Ouais. Mais depuis que notre Brave Gouvernement a décidé de mettre aux pas ces feignasses de chômeurs, la gentille demoiselle me convoque tous les mois, et je sais de moins en moins quoi lui dire, noyé sous cette culpabilité du chômeur qui n'a toujours pas trouvé de boulot...

Alors bon, aujourd'hui, v'là, c'est marre, je lui dis de but en blanc, à la gentille Sandrine (Sandrine, si tu me lis... ;-)) que ce mois-ci je n'ai rien trouvé parce que je n'ai rien cherché, et que je n'ai rien cherché parce que j'en suis incapable, et que j'en suis incapable parce que je suis comme qui dirait au bout de mon rouleau, et que je n'en dirai pas davantage parce que je ne peux avoir aucune confiance dans un organisme dont le rôle est ambigü en ce qu'il est à la fois, en théorie théorique, celui de m'aider, et pour autant, en pratique, surtout celui de me contrôler voire de me radier. Et que, pour quelque obscure raison, cela met très mal à l'aise les paranoïaques de mon espèce.
J'insiste bien sur le point que ceci n'a rien de personnel entre elle et moi, et que nous aurions pu aller contempler le coucher du soleil sur la mer ensemble en d'autres circonstances, mais que là, hein, ces maudites circonstances sont quand même contre nous.

Je vois le regard de la demoiselle s'embuer de compassion pour mon air de cocker dépressif, à l'expression aussi éperdue qu'un Doc Gynéco à qui l'on aurait dit un mot de plus de trois syllabes.

Elle me regarde. Je sens toute la pitié qui coule en elle et toute l'humiliation que cela déverse sur moi, damned.

Bien, me fait-elle d'une voix presque cassée par un possible sanglot. Je crois que je vais vous envoyer en Asie.

- Plaît-il ?

- Je crois que je ferais mieux de vous envoyer en Asie.

- En Asie ?

Les bases de mon entendement vacillent. L'espace d'un instant, je commence à me demander si l'on a entrepris la délocalisation des chômeurs.

Elle ouvre un tiroir, en sort une petite plaquette qu'elle fait glisser vers moi. J'y lis, en gros caractères Mieux dans sa peau - Mieux avec les autres, avec un visage stylisé de profil sur fond de ciel nuageux façon MS-Windows.

Dessous, le nom de l'organisme : Centre de Prévention de l'Isolement et du Suicide

Ah ben tiens, ça, ça te fout un choc. Surprise ! Je ne savais pas que j'en étais rendu là, comme disent nos amis québecois. 'tain, apprendre comme ça, par une brochure qu'on te tend avec une sincère commisération, que tu es au bord du suicide, limite, avec l'effet de surprise, c'est un coup à se tirer une balle ! ...Ou à se jeter dans le Rhône en sortant.

Tandis que ma mâchoire bée encore de saisissement, la belle m'explique que l'ASI est un truc qui a été mis en place afin d'aider les chômeurs irrécupérables à se flinguer, euh non, maintenant que j'y pense, j'ai compris ça sous le coup du choc, mais si ça se trouve, c'est peut-être bien le contraire, c'est peut-être pour ne pas se flinguer. Ou l'inverse, remarquez.
Bref, c'est un truc pour les chômeurs au bout du rouleau comme moi, mûrs pour l'entonnoir sur la tête, qu'on va envoyer se faire prendre en charge par des structures spécialisées vu que l'ANPE n'est pas outillée pour faire face à ces publics aux pathologies trop lourdes.
Nan je déconne.
M'enfin, c'est un peu ça quand même.

Donc, je le répouète, on t'envoie dans un orgasme organisme te faire prendre en charge par des psychologues ou psychiatres et autres aéronautes supra-coucouniditesques. Et voilà.

Phear.

Remarque, on ne te laisse pas le choix. La gentille demoiselle dit : De toute manière, je ne peux pas vous laisser comme ça sans rien faire ! je retiens par devers mes lèvres la question Mais pourquoi donc ?, tant je comprends que la jeune femme n'a d'autre choix que me radier, m'envoyer me faire coacher chez les Grecs, ou jivaroter chez les zinzins. A la réflexion, je préfère encore les zinzins. D'abord ça va mieux à mon teint, et, objectivement, ça doit être plus proche de la réalité.

J'espère tout de même qu'ils ne vont pas me lobotomiser. Ni me faire d'électrochocs. J'ai des doutes quant à la prise en charge du chômeur-zinzin. Les envoie-t-on dans des camps de covacances ?

Enfin, mu par l'idée que la zinzinification de mon dossier me dispense désormais de ma visite mensuelle à la charmante jeune femme qu'on-aurait-pu-s'entendre-mais-dans-d'autres-circonstances, j'accepte.

On remplit le dossier et je signe avec mon sang.

Me voici zinzinisé. Envoyé en Asie. Enfin, plutôt en ASI

Et moi qui, me croyant pourtant bien renseigné sur les aléas de la chômitude, n'avais jamais entendu parler de l'Asie ! C'est bien simple, je ne savais même pas que l'Asie existait ! L'Asie coule à mes oreilles ! [5]

Sandrine est toute heureuse d'avoir résolu mon (son ?) problème. On dirait qu'elle en a presque la larme au coin de l'oeil. Décidément, cette jeune femme est charmante. Je l'aime bien.


Epilogue : Peu de temps après être sorti de l'ANPE, sur mon vélo de location, je vais voir où se situe l'officine des jivarotiseurs de chômistes-au-bout-du-rouleau. C'est un truc au troisième étage dans l'arrière-cour d'un vieil immeuble d'une venelle obscure du vieux centre. J'espère que ce n'est pas une secte, bouh ! Pas loin du Rhône, d'ailleurs, ni de la Saône. Pratique, pour se débarrasser des corps...

Notes

[1] Après Doc Gynéco, bientôt, Rocco Siffredi exprimera aux foules en délires son soutien au Kanichabouch.

[2] Pour ceux qui ont la chance d'en avoir un...

[3] Ce qui me fait penser que je devrais être en cet instant même en train de remplir le dossier de renouvellement de ce traitement de prince, que je devais poster pour le 22 sans faute, merde, je suis en retard, il faut croire que la paperasse ne me motive guère.

[4] Que je hais ce mot ! Cet anglicisme à deux balles ! L'herbe était pas trop acide... Tout juste assez humide... Coachez-moi ! Coachez-moi! Coachez-moi-ha ! C'est le cri du chômeur qui supplie... Qu'on lui ouvre enfin les portes des allocationnnnss.... Allez vous faire coacher chez les Héllènes, tiens !

[5] Bashung.