Je découvre aussi la ville sous un angle qui m'était totalement inconnu, tant il est vrai que de la vitesse à laquelle on se déplace et de son moyen de locomotion dépend le point de vue que l'on a sur les choses.
A vélo, la ville m'apparaît plus calme, plus vaste, plus ouverte, plus ludique. Plus dangereuse aussi. Quantités d'endroits, tunnels, trémies, 4-voies où je passais régulièrement en voiture sans jamais y penser m'apparaîssent maintenant comme autant de dangers mortels où je serre les fesses les deux premières fois en me disant mais qu'est-ce qui t'a pris ? et que je tente de mon mieux d'éviter les fois suivantes.
Passer de voiture à vélo, c'est découvrir de nouveaux itinéraies, de nouveaux possibles, de nouveaux impossibles. Découvrir que là, oui, on peut prendre la voie des bus à contresens de la circulation des voitures ou rouler sur le trottoir ; que là, non, à moins de vouloir se suicider, on ne passera pas. Les voitures apparaîssent désormais comme des monstres bruyants, puants, gloutons et terriblement dangereux.

J'ai encore mal aux phalanges : Il y a deux jours, j'ai failli passer par-dessus le guidon de mon vélo (putaing ce qu'il freine sec !) en pilant comme un ouf' parce qu'une bagnole venait de me couper la route en se rabattant et en se garant net sur la bande cyclable. Le con n'avait pas vu que j'arrivais bien lancé, et j'ai failli me le prendre. Je me suis mis à tambouriner avec une telle force sur sa vitre avant droite que je me suis ruiné une articulation du "nageur"[1]. Le type a alors soulevé bien ostensiblement un gyrophare bleu à ventouse qui était posé sur son siège passager, damned, c'était un poulet camouflé, et a baissé sa vitre pour me demander ce que je pouvais diantre bien lui vouloir. Je lui ai expliqué qu'il avait failli m'envoyer au tapis en me coupant la route, et le flic s'est poliment excusé, il ne m'avait simplement pas vu. Preuve de plus que le vélo en ville est parfois limite suicidaire : Les bagnoles ne nous voient tout simplement pas. Preuve aussi qu'un flic peut être poli et reconnaître qu'il est en tort. Aussi surprenant que cela puisse paraître.

Toujours est-il que quand on ne tremble pas pour sa vie, on peut apprécier le paysage et la ville vus à une autre vitesse et sous un autre angle.

Ce matin, je suis parti me balader à vélo vers le parc de Gerland, au niveau du confluent Rhône et Saône. Il avait plu en début de matinée, et le temps revenait tout doucement au beau. Presque personne au parc, seuls quelques joggueurs (ces gens sont des malades !) et moi sur mon vélo. Un calme olympien, le parc, le Rhône, qui me semble très haut ces jours-ci, coulant tranquillement. Un bonheur. Il faudrait sans doute le talent d'une Traou pour en rendre une description vivante et quasi picturale, talent que je n'ai pas. Je ne sais pas rendre une lumière...

Je profite donc de la balade, puis prends le premier pont en remontant vers le nord pour me rendre sur la "presqu'île", c'est-à-dire entre Rhône et Saône, juste au-dessus du confluent. Je ne connais presque pas le sud de la presqu'île, j'ai dans l'idée de remonter tranquillement par là jusqu'à la place Bellecour où j'ai une course à faire.

La partie sud de la presqu'île est couverte d'entrepôts plus ou moins désaffectés et de terrains plus ou moins vagues, à côté de l'autoroute A7 qui passe juste là, et sous les multiples échangeurs de celle-ci. C'est sur le plus grand de ces "terrains vagues" que s'installent généralement les cirques de passage à Lyon. Je connais très mal le coin, à part pour l'avoir moûltes fois traversé en voiture sur l'autoroute adjacente - mais est-ce ainsi qu'on visite un quartier d'une ville ? - ou pour y avoir emmené, une fois, toute la famille au cirque.

Je traverse donc le pont, arrive sur la partie sud de la presqu'île et ses mignons échangeurs, endroit qui ressemble assez à un cauchemar de cycliste. Dans cet endroit désolé, à un feu rouge perdu sous l'échangeur, une vieille femme couverte de foulards et fichus, d'apparence Rom ou Tzigane, mendie.

Je traverse vers l'ouest, remonte un peu... Et me retrouve soudain au beau milieu d'un véritable parking de dizaines, probablement même de plusieurs centaines de petites camionnettes et utilitaires pouraves tranformés en "camping-car du pauvre". Une quantité incroyable ! On voit derrière le pare-brise de la plupart d'entre-eux des lampes-tempête à pétrole, peintes en rouge, éteintes, accrochées là. D'autres pare-brise laissent voir des kyrielles de bougies. Tous ces véhicules miteux sont autant de baisodromes à roulettes. Il ne me faut pas 10 secondes pour comprendre que je suis au coeur d'un immense bordel à ciel ouvert, un bordel monté sur pneus !

C'est incroyable, tout le coin en déborde, non seulement le "parking" mais toutes les rues alentours. Je me souviens d'avoir régulièrement remarqué quelques tels véhicules depuis l'autoroute, garés le long de celle-ci, et avoir compris qu'il s'agissait des bureaux de péripapéticiennes, mais je n'aurais jamais imaginé que ce n'était que la partie émergée de l'iceberg, et qu'on puisse en trouver une telle foule juste derrière. Je ne crois pas en avoir jamais vu une concentration pareille, pas même à la belle époque du bois de Boulogne ou dans les quartiers chauds du Marseille de ma folle jeunesse.

J'avais lu quelque part que le maire et le préfet s'étaient donné le mot pour virer les putes du centre-ville et les repousser vers le confluent. Mais je n'aurais jamais imaginé que cela pouvait avoir de telles proportions, ni résulter en un pareil ghetto de bordel à roulettes !

On imagine les conditions d'exercice des putes qui opèrent ici : Aucun confort, pas d'eau courante, pas de sanitaires. Et pas de chauffage en hiver en dehors des moyens de fortune qu'elles peuvent imaginer pour leurs vans pourris. C'est vraiment une vision en images de ce que peut être le ban de la société.

Je me demande si elles vivent là-dedans, où si elles se contentent, si j'ose dire, d'y exercer.

Au moins, en ce triste endroit, leur vue ne dérange-t-elle pas le regard du bourgeois, sauf bien sûr quand il y vient comme client. Monsieur le Maire doit être content.

Me voyant passer sur mon vélo, quelques-unes me font des signes d'invite. Dans les véhicules garés, peu de filles sont cependant visibles. Ca ne doit pas vraiment être l'heure du coup de feu. Toutes les filles que je verrai ce matin, derrière leur pare-brise, sont noires.

Entre Rhône et Saône coule un fleuve de foutre.

Je continue ma route, remontant vers le nord. Quartier d'habitations HLM anciennes. L'absence de toute station Vélo'v m'indique que je dois être dans un quartier considéré comme pourri.

Ah, voilà que j'arrive aux prisons, maintenant. J'en fais le tour, pour voir. Des murs d'une vétusté qui évoque un autre siècle. Par-dessus le haut mur d'enceinte dépassent quelques bâtiments. Vision fugitive de visages et de mains agrippées à des barreaux rouillés. La seule chose qui ait l'air moderne, ce sont les casemates, ou doit-on les appeler miradors, construites au haut des murs d'enceinte, aux angles, comme posées sur les coins des vieux murs. Ces casemates ont, elles, des murs lisses en béton bien peint, des vitres-miroirs reposant sur des châssis aluminium. Sur le mur de l'une d'elles je remarque, en saillie, le compresseur d'un climatiseur. Toute modernité n'est donc pas bannie de ces lieux... Un camion vert sur lequel est écrit en très gros Heineken me dépasse. De par-dessus le mur, j'entends quelques cris et appels. Le supplice de Tantale, j'imagine...

Je remonte encore, toujours des entrepôts et des locaux industriels à l'air plus ou moins semi-désaffecté. Je passe sous la gare de Perrache, qui de la presqu'île délimite la partie abandonnée de la partie civilisée. J'arrive sur la place Carnot, cette place où au printemps dernier encore, je crois, campaient quantités de familles de réfugiés des pays de l'Est qui ne pouvaient être accueillis ni hébergés nulle part. Je me rends compte que je ne sais pas s'ils y sont toujours. C'est dire si tout le monde s'en fout. En tout cas moi. J'ai honte. Je traverse la place : je n'y vois pas nettement de familles entières y camper, mais, sur les bancs, plusieurs groupes de personnes dont l'apparence est proche de celle qu'on attendrait de réfugiés sans une thune. Ou est-ce juste mon imagination ?

Je remonte toujours vers la civilisation. Ici, maintenant, il y a le métro, il y a un McDo, et même plein de stations de vélos. J'ai bien quitté la zone interdite.

J'arrive place Bellecour. J'entre dans le magasin de musique pour acheter les partitions que le conservatoire demande à Mademoiselle Patâpatî. Autre monde. C'est une sorte de douche...

Ecossaise


Addendum 17:07 : Tiens, j'apprends grâce au portail de Rezo.net, puis en lisant ceci, que notre belle ville de Lyon fait de la prévention situationnelle[2], ce qui veut dire (je simplifie pour que tout le monde comprenne, même ceux qui n'ont qu'un socle commun de connaissances auquel se raccrocher...) que tous les z'hommes sont z'égaux, mais qu'ça va pas être facile, surtout si tu es jeune, Arabe, chômeur et que tu habites Vénissieux.[3] Tu peux aussi être malade, mais ce n'est pas obligatoire, quant à pauvre, c'est inclus dans l'énoncé.

Re-Addendum 17:19 (décidément) : C'est aussi dans ce document que je trouve la phrase qui sera sans doute pour moi la phrase du jour, et que je cite ici :

Ce n’était que des sans-abri, ce sont désormais des sans-abri, ni siège. C’est ainsi que nos collectivités s’attaquent à la question de la pauvreté.


Addendum 15/09/2006 09:37 : Pas grand-chose à voir avec les putes, mais beaucoup à voir avec le vélo : Via Embruns, je tombe sur cet étonnant article, lequel à son tour pointe sur cette étude scihentificque du Dr Ian Walker, psychologue du trafic routier de l'université de Bath, U.K., étude selon laquelle à vélo, le port du casque augmenterait le risque d'accident par collision avec d'autres véhicules, car les conducteurs de véhicules à moteur frôleraient de plus près les cyclistes portant un casque, et laisseraient plus d'espace et de marge de sécurité à ceux n'en portant pas...

Le monde est vraiment bizarre...

Notes

[1] Comme disent mes Nains...

[2] Parquer les putes entre deux fleuves, une autoroute, un ensemble d'échangeurs et d'entrepôts désaffectés, ça doit donc s'appeller de la prévention situationnelle. Fallait le dire ! Il faut reconnaître que ça sonne vachement mieux qu'osctracisme ou ghettoisation. (Je connais des situationnistes qui doivent se retourner dans leur tombe...)

[3] Libre et très légère adaptation d'un fameux sketch de Coluche.