Or donc, comme nul ne l'ignore parmi les disciples et visiteurs réguliers de ce modeste ashram, Swâmi Petaramesh possède un beau vélo neuf, et fatalement, le Guru cosmique va donc s'efforcer de lui faire entrer dans le crâne très vite[1] que posséder quelque chose en ce monde, c'est rien que des emmerdes.[2] La première considération qui vient à l'esprit devant un tel beau vélo neuf, c'est Tu vas avoir du mal à ne pas te le faire chouraver[3], surtout après avoir lu le rapport Ifrési 2003 sur les vols de vélos en France.

C'est d'ailleurs par cette dernière URL que je découvre le Bicycode, un système de marquage de vélos goupillé par la Fédération française des Usagers de la Bicyclette un peu analogue à ce qui se pratique couramment sur les vitres des bagnoles : On grave un numéro de code indélébile sur le cadre, la vue de ceci étant censée dissuader les méchants voleurs, et permettre de retrouver (via une base de données accessible par Internet) le légitime propriétaire d'un vélo au cas où celui-ci serait chouré tout de même.

L'idée semble raisonnable. On va faire ça, me dis-je.

Le site web de Fubicycode m'apprend que la seule échoppe Lyonnaise pratiquant ce marquage s'appelle Pignon sur rue.

Je m'y rends donc hier matin pour faire marquer mon beau vélo neuf.

Je débarque dans une sorte d'atelier associatif qui (si l'on en croit leur site web) tourne tout de même sous la responsabilité d'une paire de salariés qui sont des professionnels. Nous en aurons le coeur net bientôt...

L'ambiance fleure bon le machin anargauchiste, l'ambiance "autogestion de chez ZAT" est cool au point qu'il n'y manque que quelques rastas équipés de quelques shiloms, et on s'attendrait quelque peu à voir garé devant un minibus Volkswagen à fleurs, si les occupants des lieux n'avaient pas banni définitivement toute idée de déplacement motorisé.

C'est plein de jeunes gens et de vieux vélos. Oui, le plus jeune vélo présent dans cet atelier doit bien avoir 15 ans, et l'entrée d'un B'Twin flambant neuf de chez Décale-thon fait en quelque sorte sensation.

Le responsable de l'atelier se meut dans ma direction et s'enquiert de ce que je veux. Je lui explique donc que je veux faire marquer mon bô vélo neuf, et là, je vois la perplexité se peindre sur son visage. Il me dit que la forme du cadre de mon vélo est inhabituelle, et qu'il ne sait pas s'il va pouvoir marquer ce vélo.

Puis il me plante là sans autre forme de procès et va vaquer dans le fond, à je ne sais trop quoi. J'attends que le monsieur se décide à savoir s'il va pouvoir marquer ce vélo, ou pas.

S'écoule un bon quart d'heure pendant lequel il trifouille des pièces, répond au téléphone, aide une jeune fille qui a deux mains gauches à revisser la pédale de son vélo...

Dans un coin de la pièce, à deux mètres de moi, plusieurs jeunes gens et cholies matemoiselles prennent un sympatique petit déj' sur un coin d'établi. Café, croissants... Je lorgne ça avec envie vu que je viens de me taper 5 km finissant par une belle côte, mais tiens, fume ! Je peux toujours lorgner sur le café et les croissants, personne ne me proposera que dalle. Si c'est autogéré, j'aurais peut-être du aller m'autoservir ?

Le chef d'atelier revient au bout d'un gros quart d'heure, il a presque l'air surpris que je sois toujours là. Je lui demande s'il va pouvoir me marquer mon vélo, il me dit qu'il ne sait pas. A regarder les vélos qui sont dans l'atelier, je commence à penser qu'il n'a jamais du voir autre chose qu'un vieux cadre d'acier bien tubulaire. Je lui demande cependant de se décider à savoir, quoi, et de me répondre "oui" ou "non".

En fait, rétrospectivement, j'aurais certainement du laisser tomber à ce stade. Mon intuition commençait à me sussurer des trucs à l'oreille. Comme un gros con, je n'ai pas écouté sa petite voix. J'aurais du. On devrait toujours. Mais j'étais venu pour faire marquer mon vélo, n'est-ce pas ? Et on a toujours trop tendance à coller à son projet initial, même quand les circonstances commencent à nous donner à réfléchir...

Le gars sort une espèce d'énorme pince avec un évidement rectangulaire en me disant que c'est là-dessus que se fixe la machine à graver, et qu'il faut trouver un endroit du vélo où on a la place de la mettre. Je suggère un endroit, sur le tube horizontal du cadre, puisqu'il n'y a "pas la place" sur le tube de selle, endroit habituel du marquage.

Le gars observe le tube, me dit qu'il ne sait pas si ça va bien le faire, là, parce que le tube n'est pas à section ronde mais ovale, et qu'en plus il est incurvé au lieu d'être droit.
Bien que ne connaissant pas sa machine, je lui dis que je pense, moi, que ça va le faire, là.

L'homme-qui-ne-sait-pas ne sait pas non plus ce que c'est que de servir un client et de terminer ce qu'on a commencé. Je suis là avec la grosse pince à la main, et l'autre s'est entre-temps remis à papoter avec un mec. Il me laisse encore planté comme une chandelle au milieu de l'atelier 10 bonnes minutes. Je dois vraiment le faire chier avec mon vélo Décale-thon tout neuf, faut croire...

C'est là que j'aurais du me barrer en courant. C'était ma dernière chance.

Il finit par se décider à revenir vers moi, vu que je suis toujours là (et merde, tiens !), pose mon vélo à l'horizontale sur deux tréteaux, fixe la grosse pince à l'envers sur la barre horizontale du cadre, serre bien fort.

Je regarde la pince, et je lui fais Euh, mais si vous mettez la pince dans ce sens, les chiffres vont être gravés à l'envers, non ?
- Oui mais c'est pas grave, me fait-il.

J'essaie de faire comprendre à ce gugusse que je préférerais, si c'était un effet de sa bonté, que les chiffres soient gravés à l'endroit. Je commence à halluciner sérieusement.

Il me dit : Vous croyez qu'y a la place de mettre la pince dans l'autre sens ? Puis il débloque la pince qu'il avait mise à l'envers, me la tend genre T'as qu'à le faire toi-même alors ! et se relève, se remet à papoter avec un autre type.

Je prends la pince, la fixe à l'endroit sur le cadre, ça ne me prend pas 10 secondes.

C'est là que j'aurais du me barrer en courant, oui, je sais.
Mais je suis resté. Et je fais signe au type qui discute que ça y est, la pince est fixée.

Il attrape alors la machine à graver, la pose sur le cadre de la pince, prend un papier, reporte un numéro qu'il lit sur le papier sur les boutons de la machine à graver, et appuie aussitôt sur "START".

La machine se met à faire Gzouiiiii ! Zon-zzzzt-Grzzzz !

Le type qui papotait avec le chef d'atelier me dit, avec un sourire : Ah ! Si ça fait ce bruit-là, c'est que ça doit marcher

Je suis bien content, tiens, d'apprendre que ça doit marcher, puisqu'on ne voit rien du tout pendant que la machine grave...

Mais en démarrant sa machine à graver, le clown de l'atelier a violé allègrement les deux règles du "point 7" des instructions à respecter pour marquer les vélos de la Fubicy :

  • Il aurait du se relire, ce qu'il n'a pas fait ;
  • Il aurait du me faire vérifier que le numéro qu'il avait entré dans la machine correspondait bien à celui du "passeport vélo".

Ce qu'il n'a pas fait.

Fubicycode Aussitôt le marquage terminé, je me rends compte que la gravure a parfaitement fonctionné, comme quoi la valse-hésitation de l'autre, là, qui m'a déjà fait perdre plus d'une demi-heure de glandouillage stérile, était complètement injustifiée.

Mais je me rends également aussitôt compte, bordel de Dieu, que le numéro que l'autre tête creuse a gravé sur mon vélo ne correspond pas à celui qui figure sur le "passeport". Il lui manque trois chiffres !

  • Le Passeport Fubicycode porte le n° 06690010018213 ;
  • L'autre tête creuse a gravé sur mon vélo le n° 06690018213.

La séquence "001", répétée deux fois sur le n° du passeport, c'était trop compliqué pour lui, il ne l'a tapée qu'une seule fois dans la machine. Et comme il ne s'est pas relu et ne m'a pas donné la possibilité de contrôler (comme il aurait du le faire)...

Constatant cela, les bras me tombent et je commence à me sentir vraiment en colère. Je le signale au type qui reconnaît, emmerdé, qu'il s'est gourré, mais affirme que ce n'est pas grave, puisque le numéro gravé est de toute manière unique. Il dit qu'il va corriger à la main en rayant un "001" sur le "passeport" pour que les numéros correspondent.

Il faut que je lui explique que :

  • Le numéro qu'il a gravé ne correspond pas à celui imprimé sur le passeport ;
  • Seul le numéro imprimé sur le passeport est connu du serveur Internet Fubicycode ;
  • De toute manière, le serveur Internet n'autorisera certainement pas l'usage d'un nombre de seulement 11 chiffres quand il attend des nombres à 14 chiffres ;
  • Que si jamais je me fais taxer le vélo, celui qui le trouvera, ou la police, n'aura donc aucune chance de retrouver son propriétaire, puisqu'il ne pourra pas utiliser ce numéro comme critère de recherche ;
  • Que donc le numéro qui a été gravé ne sert à rien (sauf peut-être l'effet dissuasif sur un voleur éventuel ?) ;
  • Que je suis donc absolument furieux.

Cet enchaînement logique semble légèrement trop complexe pour la tête creuse du mécano. Il ne comprend visiblement pas, et me répond seulement qu'il ne sait pas comment fonctionne le serveur Internet. Oh putain, je vais le bouffer ! me dis-je in petto.

Il faut que l'autre type, celui avec qui il discutait, lui dise que j'ai raison pour qu'il se rende à cette évidence.

Le mécano me propose alors de graver à nouveau le numéro (correct) sur le vélo, et de masquer le numéro déjà gravé avec un autocollant !

Je l'informe donc que ce qu'il envisage là est en INFRACTION FORMELLE des règles de Fubicycode, qui stipulent qu'on ne doit JAMAIS graver un 2e numéro sur un vélo qui a déjà été gravé, règles que j'ai lues avant d'aller faire graver mon vélo, mais que le responsable de l'atelier, lui, n'a sûrement jamais lues...

Il me répond que Ca ne sera pas la première fois qu'ils graveront un deuxième numéro. (Bravo ! Splendide respect du fonctionnement du système !)
Il réitère son idée de cacher le numéro erroné sous un auto-collant.

Je refuse tout net. J'essaie de lui faire comprendre que (1) je tiens à respecter les règles du système, même si lui s'en tape, et que (2) mon beau vélo tout neuf n'a pas vocation à devenir une exposition d'auto-collants destinés à camoufler ses conneries.

L'ambiance n'est plus à la franche cordialité.

Je lui demande combien je lui dois, et il ne veut pas me faire payer. Mais je tiens au contraire à le payer pour bien lui mettre le nez dedans.
Je le paie donc, et quitte les lieux, avec mon "passeport" raturé, et mon vélo gravé d'un numéro inutile auquel manquent trois chiffres.

Entre-temps, le responsable de l'atelier est sorti fumer une clope sur le trottoir devant. Il est visiblement énervé. Sans blague.

Allez vous faire graver un Bicycode chez Pignon sur rue à Lyon, tiens ! Ce sont des gens sérieux ! Rigoureux, rapides, efficaces ! Non, sans blague ! Pffffff.......

Je rentre chez moi dans une colère sourde et une exaspération absolue, sentiments que j'ai un mal considérable à gérer depuis que j'ai arrêté de fumer et que je n'ai même pas une petite clope pour me calmer les nerfs. Rhàààà que je gère mal les (petites) contrariétés de l'existence depuis que je ne fume plus... Encore une bonne leçon pour ma goule, ça, tiens.

Rentré à l'ashram, je fais aussitôt un long mail expliquant la situation à Fubicycode, espérant, sait-on jamais, qu'il pourront corriger le tir et peut-être rentrer eux-mêmes le numéro erroné qui a été effectivement gravé sur mon vélo dans leur base de données ?
A cette heure, j'attends toujours la réponse, et je n'ai même pas reçu l'accusé de réception de mon mail.

Si jamais réponse il y a, et si cette sombre histoire connaît de nouveaux développements, je mettrai l'update ci-dessous, dans ce même article.


En attendant, et pour permettre au moins à Google de connaître ce putain de numéro, à défaut de la database de Fubicycode...:

Le Vélo portant le n° Bicycode 06690018213 appartient à Swâmi Petaramesh. Qu'on se le dise !

Pendant que j'y suis, tiens, le numéro de série du cadre : BI1836 - KT0510025628

Si jamais vous trouvez ce vélo, ayez la gentillesse de me contacter.

(Mais putain, pourquoi est-ce toujours sur moi que ça tombe ?
Ouais, des types comme ça, il y en a. Plein. Et c'est toujours pour ma gueule.
Groumpf :-( )


Update 12/09/2006 17:45 : J'ai reçu une réponse cordiale et satisfaisante du président de la Fubicy, comme je le détaille dans ce commentaire.

Notes

[1] Guru Kripa Kevala.

[2] Je ne vous conterai pas aujourd'hui comment un dérailleur avant qui frotte très légèrement sur le pédalier d'origine, après un "réglage" chez Décale-thon devient un dérailleur avant qui râle et frotte sur la chaîne, qui passe archi mal les vitesses, et qui fait dérailler la chaîne hors du petit plateau, condamnant Swâmi Petaramesh à lire la putain de notice et à refaire le réglage lui-même en y passant trois quarts d'heure. Non, je ne vous le conterai pas aujourd'hui.

[3] Agnès dixit.