Tâchons donc maintenant d'examiner ces quelques propositions à la lumière de la Raison.

Notons tout d'abord qu'une affirmation peut être soit descriptive, comme dans mon article précédent, soit qualificative, appliquant à un objet des attributs ou un jugement de valeur ; une affirmation d'apparence descriptive, mais cependant très vague, comme la troisième ci-dessus, peut pratiquement être considérée comme qualificative.

Quand j'emploie, comme dans mon précédent article, des affirmations descriptives, celles-ci n'emportent pas en elles-mêmes jugement de valeur : On peut les juger vraies ou fausses, précises ou imprécises, caricaturales ou non, générales ou particulières, mais de telles affirmations laissent à tout-un-chacun le loisir de tirer pour lui-même les conclusions qui s'imposent - ou non - en termes de jugement de valeur.

Quand, par contre, une affirmation est purement qualificative, ou trop générale, comme les trois ci-dessus, il est très difficile de débattre de son fondement, elle doit donc être acceptée ou rejetée sans pouvoir être réellement examinée. Ce qui en soi inciterait tout esprit raisonnable à la rejeter a priori.
Une telle affirmation est en fait, en elle-même un jugement de valeur, laissant à tout-un-chacun le soin d'en trouver - s'il le cherche - par lui-même l'éventuel fondement.

Mais avant même d'accepter ou de rejeter, posons-nous la question de savoir si l'affirmation, présentée comme une évidence, a un sens, et si oui, dans quel contexte.

Tout le monde sait que les hommes sont des mufles et qu'ils sont égoïstes.

Bien. Mais que signifie-ce au juste ?

Muflerie et égoïsme sont-ils des grandeurs binaires ? Des grandeurs absolues ? Des grandeurs mesurables ? Des grandeurs estimables à l'aune de critères objectifs ? Certes pas !

Nous entrons donc dans le territoire de la relativité, dans un territoire où une affirmation n'est pas, en soi, vraie ou fausse, mais ne peut l'être que par rapport à quelque chose d'autre.

Et quand on généralise, quand on parle "des hommes", partons du principe qu'on parle de cet homme moyen qui existe aussi peu que le français moyen, mais qui représente la moyenne des hommes, ou la majorité des hommes, enfin, ce que nous désignons par "l'homme", c'est-à-dire l'homme normal.[1]

L'homme, donc, est-il égoïste ? Est-il un mufle ?[2]

Mais par rapport à quoi ? A l'homme ?
L'homme peut-il être égoïste comparé à l'homme lui-même ? Certes pas ! Il ne peut l'être que par rapport à ce qui s'établirait comme étalon de mesure de l'égoïsme ou du non-égoïsme... Mais alors par rapport à quoi ? Par comparaison à l'étalon-femme bien sûr, à la femme qui se définit à la fois comme critère de mesure, comme instrument de mesure, comme opérateur de la mesure, et comme rapporteur du résultat.
Ca fait un peu beaucoup, tout de même.

Et quand aux hommes "qui ne comprennent rien"... Euh, par rapport à quoi, là encore ? Les hommes ne comprennent-ils rien aux carburateurs ? Au football ? A l'astrophysique ? Au remplacement d'un mitigeur ? Non, on se doute bien qu'il s'agit d'autre chose. Les hommes ne comprennent rien aux femmes. Du moins selon les femmes.

Mais finalement, selon les hommes, rien de tout cela n'est vrai. De leur point de vue à eux, ils ne sont ni égoïstes, ni mufles, ni mal-comprenants. Enfin si, ils ne comprennent rien aux femmes, certes, mais ils doutent in petto qu'il y ait quoi que ce soit à comprendre ;-)

Ils récitent le sage mantra d'Alfred de Musset: Prenez le temps comme il vient, le vent comme il souffle, la femme comme elle est.

Et puis c'est tout.

Jusque-là, tout irait presque pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

L'homme prendrait la femme comme elle est. Ce qu'il s'efforce le plus souvent de faire.

Et la femme prendrait l'homme comme il est aussi ? Ah non, zut, là ça ne marche plus.
Parce que l'homme est égoïste, qu'il est mufle, qu'il ne comprend rien aux femmes, et tout un tas d'autres sortes de choses du même acabit.
Donc il aurait comme qui dirait intérêt à changer, cet insuffisant chronique !

Morbleu, peste, diantre, que se passe-t-il donc ?

Il se passe que la société, notre société, cette société occidentale[3] s'est progressivement imbibée de valeurs féminines.[4]

Il y a quelques cinquantaines, la société était fortement dominée par des valeurs masculines, et nul n'aurait songé à trouver les hommes critiquables en quoi que ce soit d'être ce qu'ils étaient. Pas plus que l'on n'aurait reproché à une pierre d'être dure, ou à l'eau d'être mouillée.

Mais voilà, les valeurs masculines appliquées à la société dans son ensemble, ça faisait quand même à la longue un peu beaucoup de morts et de guerres, ça finissait par être assez peu économiquement rentable.
Ajoutons à cela que la domination des valeurs masculines maintenait également les femmes sous une domination injuste et injustifiable.
Petit à petit, et grâce en particulier aux luttes féminines qui furent aussi bienvenues que nécessaires, la société se féminisa donc, si ce n'est dans son ensemble et dans son personnel politique, du moins progressivement, et largement, dans ses valeurs d'ensemble. Dans son inconscient collectif, pour Junger un peu...

Au point que l'on en vienne maintenant à affirmer sans rire que les hommes sont égoïstes ou que ce sont des mufles. Comme ça, plaf. Comme si c'était naturel, absolu, indiscutable.
Comme s'il était urgent de changer tout cela.

Messieurs les hommes, vous êtes donc priés, vu que vous êtes ce que vous ne devriez pas être, et que vous n'êtes pas ce que vous devriez être, vous êtes donc priés de changer ! De vous moderniser ! De gagner en souplesse et en flexibilité[5]. Et en diplomatie aussi.
Sous peine de demeurer à jamais d'anachroniques Cro-Magnon..

Euh oui, mais non. Parce que voyez, parmi nous, y'en a beaucoup qui ne veulent pas trop. Des Cro-Magnon indécrottables. Qui aimeraient bien rester ce qu'ils sont. Parce que ça leur plaît. Et qu'ils n'aiment pas trop qu'on viennent les faire chier. Parce que c'est comme ça et puis pas autrement. Et qu'ils arrivent encore à assumer. Même si c'est de plus en plus difficile, avec tous les efforts que la société entière met à nous culpabiliser, à nous pondre dans le tête et à nous bourrer le mou.

Trop c'est trop ! Faut pas pousser pépé dans les orties !

Halte à la culpabilisation masculine !

Mesdames les femmes, nous autres les hommes, sommes des hommes. Et pour paraphraser un nain crypto-fasciste, Aimez-nous tels que nous sommes, ou alors quittez-nous. N'essayez pas de nous refaire, merci. Si vous voulez un homme qui soit une femme, envisagez donc d'épouser une femme.

Fin du Communiqué.

(<Troll Mode = Off, merci de votre attention>)



Je n'essaie pas de refaire le monde,
j'essaie juste de ne pas me faire refaire par lui.
- David Eddings, La Belgariade

Notes

[1] Toute norme n'étant jamais qu'une vérité statistique...

[2] L'homme normal est-il anormal ?

[3] Ce billet n'a aucune prétention à l'universalité au-delà de notre civilisation...

[4] Je ne trancherai pas la question de savoir si ces valeurs et ces comportements classiquement attribués à un genre sont d'origine innée, acquise, culturelle, d'un mix de tout cela et dans quelles proportions. Quand j'avais 20 ans, je pensais que tout cela était très majoritairement acquis, culturel. En plus c'est politiquement correct de penser comme ça ;-) Mais à 42 ans, je pense qu'une énorme partie de tout cela est d'origine beaucoup plus biologique, qu'elle soit innée, ou simplement hormonale. Je sais, penser comme ça, c'est Mal™. Je suis devenu un Vieux Con.

[5] Tiens, ça ne vous rappelle rien, ça ?