Ceci me pose de nouveau des questions très particulières à ce type d'outil qu'est un blog[1], et aujourd'hui, plus spécifiquement, la question du rapport entre le blog et le proche, vue sous deux angles différents[2].

La représentation de nos proches dans nos blogs

Parler de tiers est bien délicat ! On dit même que le Sage devrait prendre un soin tout particulier à ne jamais le faire. Parler de proches l'est encore davantage, tant nous sommes liés à eux par une relation affective qui rend bien difficile toute objectivité, et bien impossible toute neutralité.

Le caractère d'un être, sa relation avec nous, son comportement vis-à-vis de nous, ou notre comportement vis-à-vis de lui, sont des sujets pour lesquels il n'existe nulle Vérité objective, commune à tout observateur, mais seulement des "vérités" subjectives, ma "vérité", la sienne, celle d'un autre membre de la famille, celle d'un observateur extérieur, de la voisine, du collègue de bureau... du lecteur de mon blog. Chacun son implication, chacun son rôle dans la relation, chacun son point de vue, chacun ses attentes, chacun sa "vérité".

Bien sûr, si l'on organisait un débat entre tous ceux qui connaissent une personne, en l'absence de celle-ci, finirait-on sans doute au bout d'un temps par obtenir un certain consensus sur les traits principaux de son caractère, mais pour autant, parviendrait-on à définir la Vérité de ce qu'est cette personne ? Certainement pas. Certains traits de sa personnalité, qui apparaîtraient aux uns, resteraient à jamais invisibles pour les autres. On n'en obtiendrait, au mieux, qu'une sorte de portrait-robot. Et ce portrait-robot, finalement, ne représenterait la "vérité" de personne.

Aussi, si je parle sur mon blog de mes proches, ou de l'un d'eux, de ma relation avec eux, ne puis-je avoir aucun espoir d'être fidèle à La Vérité, puisqu'il n'y en a pas, et encore moins à leur "vérité". Tout au plus ai-je l'espoir de pouvoir être fidèle à ma "vérité".

J'ai non seulement l'espoir d'être fidèle à ma "vérité", mais on pourrait dire, également que j'en ai le devoir, que c'est bien la moindre des choses.

Et pourtant, même cela, le puis-je ?

Si j'en crois ma propre récente expérience, c'est extrêmement difficile. Les relations humaines sont extraordinaires par leur nombre de facettes et leur complexité, et c'est encore plus paroxystiquement vrai pour nos relations à nos proches, étalées sur des années, imprégnées d'une évolution commune, ou parallèle, ou perpendiculaire, de croisements, de conjonctions et d'oppositions, de loupés et de collisions... et, encore une fois, d'investissements affectifs très forts.

Quand je parle d'un de mes proches, dans un billet, dans un article, je ne peux jamais englober en quelques mots la richesse et la complexité d'une telle relation, encore moins la complexe richesse de la personnalité de l'autre. C'est tout bonnement impossible. Il faudrait des années, billet après billet, facette après facette, pour espérer seulement s'en approcher, touche après touche, à la mode impressionniste. Et même si nous avions le temps de l'écrire ainsi, qui prendrait celui de nous lire ?

D'autre part, comme l'enseigne le dicton, les journaux ne parlent jamais des trains qui arrivent à l'heure. Il en va de même des blogs. Quand nous éprouvons le besoin de prendre la plume, de bloguer un billet, de raconter "à son cher journal" ou, sur un blog, à autrui, une péripétie ou un moment particulier de notre relation à l'un de nos proches, il s'agira presque toujours d'un moment particulier, d'un moment intense. D'un moment d'amour ou de haine, de bonheur profond ou de grande frustration, de joie ou de colère.
Rarement de l'un de ces instants banals qui font, finalement, sur la durée, quatre-vingt dix pour cent du quotidien. De ces instants banals de détente, de simple tendresse, de confiance ou d'indifférence ou de sourde hostilité, ou de silence, ou de quoi que ce soit qui occupe la majeure partie de la tonalité de notre relation. De choses qui parfois, colorent à tel point notre relation, en déforment à tel point la balance des blancs que nous ne les voyons plus, comme nous n'avons plus conscience, au bout de quelques minutes, d'être dans une pièce éclairée par une lampe de telle couleur particulière.

Alors finalement, sur notre blog, que disons-nous de l'autre quand nous racontons, sur l'instant, telle péripétie de notre vie, de notre relation ?
Pas grand-chose de sensé, j'en ai peur. Enfin si, mais à condition de comprendre la narration pour ce qu'elle est : la peinture d'un instant, d'une facette, sincère de notre point de vue, mais ne montrant que cet instant, sans prétention à décrire de manière plus globable l'autre, ou notre relation. Il faudra voir cela comme le partage d'un instant, ou comme un exutoire. Rien de plus.

Peut-être est-il nécessaire de prendre du recul, peut-être est-il nécessaire de ne contempler que de longues périodes d'un assez lointain passé, pour être capable à la fois d'en dégager la tonalité dominante, et d'atteindre sinon à l'illusoire objectivité, du moins à l'essentiel de notre propre "vérité".

Et même cela... Tant il est vrai que la mémoire reconstitue et jamais ne restitue... Tant il est vrai qu'elle choisit, sélectionne, colore... Tant il est vrai qu'avec le temps qui passe la mémoire de l'un, pour le même événement, peut dériver de plus en plus loin de la mémoire de l'autre.[3]

Ainsi, si je relis ce que j'ai écrit moi-même sur ce blog à propos de Mâ Anandaramesh, de notre relation, de notre couple, je m'aperçois à quel point tout ce que j'ai pu en dire ces derniers temps est partiel, fragmentaire, incomplet. Tout ce que j'ai écrit est exact, bien sûr. De mon point de vue, et sur l'instant. Ce sont d'Authentiques Fragments de la[4] Véritable Mosaïque. Mais ces seuls fragments ne permettent pas de reconstituer la totalité de la mosaïque, ni de vraiment comprendre ce qu'elle représente, et même pas d'en saisir la couleur dominante.
Ce sont de petits bouts ; il manque le plus gros.

Aussi, je me dis que si jamais Mâ Anandaramesh parcourt ce blog, lit ces articles, et qu'elle se dit "Alors c'est ainsi qu'il me voit ! C'est ainsi qu'il me décrit ! C'est ainsi qu'il voit notre relation !", eh bien, ce sera inexact.
Car elle ne verra alors que ce que j'ai eu besoin d'écrire de certains des événements, questionnements, aspects de son caractère ou de notre relation qui ont été pour moi les plus douloureux, les plus problématiques, ou les plus incompréhensibles, ou les plus insupportables... au cours des derniers mois.[5] De ce que j'en ai ressenti à certains moments précis. Mais tout cela mis bout-à-bout ne représente ni elle, ni notre relation. Ca ne représente qu'un ensemble de fragments de la mosaïque. C'est tout.

Et toi lecteur, qui as lu ces articles, et qui crois qu'ils t'ont dépeint l'essentiel de ce que vit actuellement un couple, eh bien non, justement, tu as lu de la "vérité", et pourtant il y manque l'essentiel.

Qu'est-on finalement capable de décrire ?

Quoi qu'il en soit, ceci nous amène au deuxième aspect de la question que je souhaitais traiter aujourd'hui :

Ce que nos proches trouvent en lisant notre blog

Je vais traiter cette question sous forme des réflexions que m'inspirent l'article de Traou "Redémarrage ?", ainsi qu'un commentaire qu'une autre (et non des moindres) lui a laissé.

Quelqu'un m'a lue. Et m'a fait reproche de certains de mes écrits.

Lisant cela, je m'interroge : Comment peut-on reprocher à quelqu'un ce que celui-ci écrit, poussé par le besoin, en toute sincérité ? Que peut signifer un tel reproche, sinon que le reprochant nie au narrateur-blogueur le droit à posséder sa propre vérité, sa propre vision des choses, ou lui nie à tout le moins le droit de les exprimer ? Mais de quel droit ? A quel motif ? En tant que Seul Détenteur de la Vérité Unique ? Ou en tant que Seul Juge de Ce Qui Doit Être Dit ?

Le reprochant, finalement, traite-t-il le narrateur de menteur, ou d'indiscret (lavons tout ce linge sale en famille) ?

Un tel reproche disqualifie aussitôt le reprochant à mes yeux, en ce qu'il ne cherche en rien à comprendre l'Autre, le narrateur, il cherche seulement à conforter sa propre image, et ne saurait supporter qu'elle fût écornée.

Comme y répond admirablement Ko[6] dans ce commentaire :

J'espère que tu vas vite trouver le chemin pour te détacher/libérer de ce regard qui n'en est pas vraiment un (pas parce qu'il ne serait pas bienveillant ; mais parce que ce n'est pas un regard qui regarde, mais un regard qui rapporte à lui, qui se cherche soi dans ce que tu donnes à voir).

Voilà. Là, Ko a tout dit, à tel point qu'il ne reste plus guère qu'à paraphraser ce commentaire, ou à en faire l'explication de texte.

Quand un inconnu lit ce que tu écris, c'est, a priori, parce qu'il s'intéresse à ce que tu écris, parce qu'il s'intéresse à toi, donc.

Par contre, quand un proche lit ce que tu écris, ça peut soit être pour la même honorable raison : S'intéresser à toi, chercher à mieux te connaître, à mieux te comprendre, à apprécier ta sensibilité, ton écriture...
...mais cela peut aussi être pour toute autre raison : Chercher à savoir ce que tu penses de lui, ce que tu diras de lui, de votre relation. Là, l'autre ne te lit plus avec le moindre intérêt pour toi, il ne te lit plus qu'en rapportant tout à lui.
Dans ce cas, mieux vaudrait qu'il ne te lise pas, en effet. Mais dans ce cas, tu ne lui dois rien, ni explication, ni justification. Ce que tu as écrit, si tout ce qu'il y cherche, c'est lui-même, qu'il le prenne ou qu'il le laisse, qu'il s'en aille avec ou sans. Cela devient - et, depuis le début, est - son problème, en aucun cas le tien.

Et tu n'as donc aucune raison de te laisser influencer par ce regard qui ne te cherche pas toi, mais qui se cherche lui, à travers ton propre regard. Aucune raison de te laisser influencer, certes. mais c'est plus facile à dire qu'à faire ;-)

...N'est-ce pas ?

Notes

[1] Questions à propos desquelles j'ai déjà par le passé écrit quelques billets ici, par ordre anti-chronologique: In and Out, Blogs et conjoints (ou disjoints...), Le thon, c'est bon !..

[2] Ces réflexions ne répondent d'ailleurs pas directement aux interrogations de Traou, c'est simplement ce que tout cela évoque librement en moi, c'est pourquoi ce texte est un billet chez moi plutôt qu'un commentaire chez elle...

[3] Je pense en particulier à certains événements familiaux très anciens dans la mémoire de ma mère, ou dans la mienne. Nous pouvions être en accord sur certaines choses de mon enfance il y a 15 ans... Et en total désaccord aujourd'hui. Ma ferme impression est que sa mémoire a totalement reconstruit les faits depuis selon ce qui lui convient affectivement le mieux. Mais elle en pense probablement autant en sens inverse...

[4] ...de ma...

[5] Hélas, notre relation n'a actuellement pas une dominante rose, alors, forcément, il y avait dans tout cela beaucoup plus de noir que de rose... D'autant que bien évidemment, le rose est moins problématique, donc moins blogotropique.

[6] Ko, y'en a marre que tu touches aussi juste à chaque fois que tu prends la plume, cette perfection de perception et d'expression que tu possèdes va finir par devenir énervante, je le sens ;-) Mais non je déconne, ce n'est que totale admiration de ma part :-)