C'est étrange, vraiment, un blog. C'est l'OVNI ou l'ornithorynque de l'écriture. C'est un journal intime, mais qui n'est pas intime. C'est écrit rapidement, publié instantanément. C'est publié sans filtre, à fumer nature. Ça a 6 milliards de lecteurs potentiels, et bien souvent, 4 lecteurs habitués réels ;-)
Cela parle de notre intimité pour être lu par des inconnus. Cela redouterait souvent d'être lu par nos proches, nos parents, nos collègues...
C'est un porte-voix, mais pour porter quoi ? Est-ce une plate-forme de publication militante, philosophique, religieuse, politique ?
Une journal-pas-intime ? Une chronique ? Un entraînement ou un galop d'essai avant de se mettre à écrire sérieusement, pondre un roman, un essai, un pamphlet, un brûlot et se chercher un éditeur ?
Est-ce un divan virtuel, un espace de blogothérapie ? Quel ton lui donner ? De quoi parler qui ne soit pas trop con ?

C'est un bel outil, mais que donc en foutre ? Quand je vois dans les trois lignes ci-dessus le nombre de liens qui renvoient sur d'autres articles antérieurs de ce modeste ashram, je me dis que la question "Que mettre dans un blog ?" est suffisante pour ...remplir un blog.

Y mettre, ou ne pas y mettre... Telle est la question.

Mais finalement, comme le relève Ko, la question fondamentale, essentielle, c'est "parler de moi, ou parler du monde ?", ou finalement "introverti ou extraverti" ?

Dans le choix entre "parler de soi ou parler du monde ?", il me semble que sont cachées deux questions :

  • Ai-je besoin, envie, de parler de moi ?
  • En suis-je capable ?

Il me semble que si la réponse à la première question n'était pas "oui", il n'y aurait pas de blog du tout. Parler, même si c'est pour "parler du monde", de politique, d'injustice, de révoltes, d'action... ramène toujours à ce qui fait que j'ai besoin de parler, donc à la manière dont je ressens les choses, à ce qui m'émeut, à ce que je trouve injuste, ou choquant, ou désirable, ou insupportable.
Bref, parler du monde, c'est toujours parler de moi, seulement, indirectement. En évitant d'entrer soi-même dans l'arène. En évitant d'entrer dans l'intime. En restant hors du champ de la caméra. En pouvant toujours prétendre que non, on ne parle pas de soi, mais de généralités, d'humanité, de Justice, de choses universelles.

Passons donc à la deuxième question : "Suis-je capable de parler de moi"[1], et avant cela même, suis-je d'ailleurs seulement conscient(e) que c'est de moi que j'ai besoin de parler ?

Suis-je capable de parler de moi, ça veut dire aussi :

  • Suis-je capable de me voir tel que je suis ? Sans enjoliver ni noircir le tableau ? Qui, finalement, en est capable ?
  • Suis-je capable de me dire tel que je me vois, tel que je me vis, ou aurai-je besoin d'enjoliver le tableau, de me créer un personnage plus présentable ?[2] Ou au contraire, ai-je une tendance à sombrer dans l'auto-dénigrement et l'auto-flagellation publiques ?
  • Est-ce que je sais vraiment ce que j'ai à dire de moi, ce qui a besoin de sortir de moi ? Est-ce que je le sais, ou le découvrirai-je, peut-être en partie, au moment où cela sortira ?
  • Pourquoi donc ai-je envie de laisser une trace (et non pas, comme dirait Renaud, de laisser des traces...) ?
  • Est-ce que je cherche à faire envie ? À faire pitié ? Ni l'un ni l'autre ? Comment est-ce que je me situe par rapport au jugement d'autrui vis-à-vis de ce que j'écrirai ? Qu'est-ce que je projette déjà dans la réaction d'autrui ? Qu'en attends-je, consciemment ou inconsciemment ?
  • Y a-t-il des choses que je voudrais écrire mais que je pense ne pas pouvoir ou ne pas oser écrire, à cause justement du jugement d'autrui, de son opinion telle que je la projette ? Où sont mes limites ?
  • Est-ce que j'attends un retour d'autrui, un feedback, des commentaires, dira le blogueur invétéré ? Et pour en faire quoi foutre ?
  • Ai-je un besoin ou un désir particulier de transgression ?
  • Ai-je besoin d'exprimer, à travers mon blog, des choses que je n'ai pas pu, pas su ou pas osé exprimer IRL[3] avec mes proches, mes amis, mes collègues ?
  • Y a-t-il des squelettes qui veulent sortir des placards ?
  • Qu'ai-je envie finalement de partager avec autrui ? De la beauté ? De la laideur ? Du désir ? De la peur ? De la révolte ? Du sperme ? Du sang ? Des larmes ? De la sérénité ? De la solitude ? De la joie de vivre ? Et à quoi bon partager tout ça, à quoi bon écrire ?

Vieille masturbation intellectuelle... J'ai un mickey mahousse, avec deux pamplemousses, et quand on l'secousse y mousse ![4]

Toutes ces questions, je n'ai nulle ambition d'y répondre dans ce billet, seulement de les évoquer. Pour voir éventuellement ce qu'elles éveillent en vous, répondez-y donc pour vous-même dans les commentaires... Ou écrivez chez vous et trackbackez ici...

Après tout, je ne vois pas pourquoi je devrais être le seul à me prendre la tête avec des questions pareilles, déjà qu'il a fallu que je les pose ;-)
Alors faisons-en un brainstorming collectif à réponse multiple ;-))

Agir

Quant à la question "Parler de soi ou parler du monde", comme je le disais au début de ce billet, elle me conduit directement à la question de l'action.

Agir sur soi, ou agir sur le monde ?
Depuis la nuit des temps, l'homme essaie de changer le monde, de l'améliorer. Ce qui passe le plus souvent par la lutte contre un autre, ou contre beaucoup d'autres, contre une politique, une religion, un peuple, une "race". On voit ce que ces luttes ont donné partout dans le monde. On voit l'état du monde. Toute la durée de l'histoire de l'humanité pour en arriver là. Peu convaincant.
Quant à commencer par agir sur soi-même, bien moins nombreux sont ceux qui l'ont tenté. Il est tellement plus confortable, tellement moins dérangeant, de voir tout ce qu'on hait à l'extérieur de soi, et de le combattre, de le détruire, plutôt que de reconnaître que le pire de ce qu'on hait est avant tout en nous-mêmes, et que c'est peut-être là qu'il conviendrait de commencer par le reconnaître, et puis soit l'accepter, soit le déraciner, mais laisser le reste du monde s'occuper de lui-même... Car il n'est pas pire que nous. Ou nous meilleur que lui.

Pour terminer sur une citation de Voltaire :

N'est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle
et que les sages n'en aient pas ?

...et une dernière question :

Est-il possible de parler de soi sans parler du monde ? ou de parler du monde sans parler de soi ?
Y a-t-il la moindre différence entre l'un et l'autre ?

Notes

[1] Subsidiaire : Suis-je capable de parler d'autre chose ?

[2] Et là, ce n'est plus la peine, évidemment...

[3] Dans la Vraie Vie

[4] Gainsbarre, qui d'autre ?