Un type en descend : C'est vous, la famille ?
La question est incongrue à ses oreilles. C'est bien la première fois qu'on l'appelle ainsi. Mais comme il est tout seul, ça doit bien être lui.
- Oui, c'est moi.
- Ils sont pas encore là ?
- Non, pour le moment, il n'y a que moi.
- Y vont sûrement pas tarder...

Le type jette au sol sa Gitane sans filtre toute jaune et racornie, en sort une autre, l'allume.

- J'peux m'abriter sous votre parapluie ? fait le type.
Il joint le geste à la parole. Etrange couple d'amoureux abrité sous la pluie.
Il allume lui aussi une autre cigarette.

- C'est de la terre, là...? Fait le type.
- Oui.
- Il a passé tout l'hiver là ?
- Oui.
- Avec tout ce qu'il a plu c't'année...
- ...
- Y va être dans un sale état...
- ...

Ils attendent les autres. 5 ou 6 types armés de pelles, imagine-t-il...
8 heures 30. Toujours rien. Qu'est-ce qu'ils foutent ?

VVRRRRRR....VVV... VVRRRRRR... RRRRRR...

Une petite pelleteuse chenillée tourne le coin de l'allée. Deux types en bleus de chauffe. L'un sur le siège conduit l'engin, l'autre, nonchalamment debout sur le bord du godet à moitié replié, se tient d'une main au bras de la pelleteuse. Une pelle dans l'autre main.
Ils approchent. On dirait une sacrée paire de pochtrons qui ont du s'attarder un peu trop devant leur ballon de blanc.

L'un saute prestement du godet de la pelle, s'adresse au type en m'ignorant complètement :
- C'est où qu'on creuse ?
- C'est là.

Je pense "Oh putain ! Ils vont quand même pas faire ça à la pelleteuse ?". Mais si, on dirait qu'ils en ont l'intention.

La pelleteuse prend position. Abaisse son soc qui s'enfonce légèrement dans le sol détrempé pour se stabiliser.

Je recule de deux mètres. Pas rester dans le rayon d'action de la machine, comme dit l'étiquette rouge. Et puis, je n'ai pas vraiment envie de voir ça de trop près.

VVVRRRRRRRRRRRR...

Elle commence à creuser.

Ils ne vont faire que le début, comme ça... Je tente de me rassurer.
Mais ça creuse et ça creuse, le bras s'enfonce de plus en plus profond. C'est fou ce que ça creuse vite, une pelleteuse, dans de la terre meuble.
Je commence à me sentir pâle des genoux. Ils vont tout défoncer me dis-je. Des images de film d'horreur se forment dans ma tête. La pelleteuse qui passe à travers dans un grand craquement, coupe le cercueil en deux... Remonte son bras transperçant un cadavre...
Elle creuse toujours.

L'autre type, appuyé sur le manche de sa pelle, attend peinard au bord du trou. Il rallume sa clope éteinte par une goutte de pluie facétieuse.

Puis : TONK !

Là, c'est fini, me dis-je. Il va arrêter, putain, l'autre, avec sa pelleteuse !
Mais non, il n'arrête pas. Continue de creuser. De remonter de pleins godets de terre qui forment désormais à côté un sacré monticule. Le type a l'air de faire ça sans y prêter grande attention, mais il a l'air adroit. C'est pas le premier trou qu'il creuse...
Encore quelques TONK ! Quelques BONK ! Quelques bruits de râclement.

La pelleteuse range son bras, et le moteur baisse soudain de deux tons.

L'autre type, pelle à la main, saute dans le trou, hop ! Comme ça. BLONK !
Il expédie dehors quelques pelletées de bouillasse molle et détrempée. Pas tellement en fait, l'autre a fait presque tout le boulot.
De là où je suis, je ne vois pas le fond.

Et maintenant, comment vont-ils faire ? Je m'interroge. Ils ne sont que deux...

Le pelleteuse-man descend de son siège et va derrière son engin. Il en rapporte une grande barre de fer coudée en forme de "S". L'accroche en équilibre sur le godet de l'engin. Descend le tout dans le trou, où son compère l'attend. Pratiquement tout le bras de l'engin y disparaît. Ca bricole, là-dedans.

Le type du fond remonte du trou en escaladant le bras de la pelleteuse. Il s'écarte.

VVVVVVVVRRRRRRRRRR !!!

J'entends un craquement sinistre. Suivi d'un fort bruit de succion. Le bras de la pelleteuse commence à remonter. Il balance un peu. le godet apparaît, le début de la barre en "S".
Puis le haut du cercueil, dressé presque à la verticale, un peu de travers, qui se balance au bout. C'est un vrai tas de boue en forme de cercueil, en fait.
Le voyant ainsi se dresser et se balancer à la verticale, j'imagine le cadavre qui glisse dans le fond, se plie, se tasse. De nouvelles images macabres se forment dans mon esprit.

La pelleteuse lève son trophée bien haut, remonte son soc, puis se met à cahoter sur ses chenilles et vient le déposer pratiquement à mes pieds. BING ! VRRRRRR... BONK.

Le deuxième type arrive, tire un bon coup sur la barre en "S" pour la dégager de là-dessous. BUMM, fait le cercueil en tombant enfin complètement au sol.

Les deux bleus de chauffe font un signe à l'autre, remontent sur leur engin, et VRRRRRRR... nous laissent plantés là.

Au milieu de l'allée. Avec cet énorme tas de boue collante grisâtre en forme de cercueil juste devant mes pieds. La pluie fine qui tombe est bien incapable d'enlever cette boue. Mais des ruisselets d'eau boueuse se mettent à former des méandres et des deltas sur le gravier de l'allée, progressivement contaminé par cette couleur grise.

Nous sommes deux. Le croque-mort et moi. Seuls. Et cet énorme truc boueux posé là en plein milieu et qui a l'air de peser des tonnes. Je ne me souvenais pas que c'était aussi gros, que ça avait l'air aussi massif.

Il va à sa CX, revient, une truelle de maçon à la main, et commence à râcler la boue. En opérant, il peste et râle.

Puis il me tend la truelle :
- Vous voulez bien finir ? Je vais chercher la housse.

La housse. La housse ??

Il revient avec sous un bras deux espèces de rouleaux métalliques, à la main, un grand rectangle de toile pastique noire. C'est une housse pliée. Il la déplie et la pose au sol. C'est immense ! Pliée ainsi à plat, je n'aurais jamais imaginé qu'elle soit aussi grande. Une fermeture éclair blanche court au milieu.

- Vous allez devoir m'aider, me fait-il. Je peux pas y arriver tout seul. Je devrais même pas le faire, normalement, je dois juste conduire la voiture.

Je suis scié. Il m'explique tranquillement que c'est moi qui vais devoir me taper ce boulot avec lui. Je n'arrive même pas à y croire. On n'a pourtant pas payé à moitié, et ce type est là, tout seul, à m'expliquer qu'on va devoir se démerder. Je suis complètement sidéré par tout ce qui vient de se passer. Mais on est là, seuls, le croque-mort et moi, sa CX, sous la pluie, avec ce grand cercueil au milieu de l'allée. Personne d'autre. On ne va pas le laisser là. Alors faut bien que je m'y colle. Que faire d'autre ?

- On va le soulever et glisser un rouleau sous chaque bout, me fait-il. Après on le fera rouler pour soulever un bout, et on glissera la housse. Et on fera pareil après dans l'autre sens.

Nous nous exécutons. Soulever un bout de ce truc boueux et mouillé à deux, c'est mission pratiquement impossible. Ca pèse un poids considérable. Même avec les poignées, c'est carrément infaisable. On y arrive quand même. Le cercueil finit dans cette grande housse noire que la pluie lave au fur et à mesure de la boue qui s'est déposée dessus pendant l'opération. Ca a bien du nous prendre 20 minutes.

Le croque-mort contemple son oeuvre d'un oeil critique.

- On va en mettre une deuxième, me fait-il.
- Une deuxième ?
- Ben oui, les corps, ça coule. J'voudrais pas qu'il me pourrisse ma CX...

Cette dernière remarque délicate finit de m'assommer. Je suis déjà depuis un moment dans la 4ème dimension.
Je l'entendrai pendant des années.
Une partie de moi qui observe tranquillement la scène en retrait se demande pourquoi je ne lui fous pas directement mon poing dans la gueule.
Probablement parce que je suis au-delà de ça aujourd'hui. Totalement incapable de foutre mon poing dans la gueule de quiconque. Et puis, on serait bien avancé. Il faut bien un chauffeur pour conduire la CX. Je ne réponds rien.

Il va chercher une autre housse. On recommence l'opération. Epuisant.

Maintenant, le plus drôle reste à faire : Hisser l'ensemble dans la voiture. A deux.
Il me montre des rouleaux dans le fond du véhicule, et me dit qu'une fois qu'on aura mis un bout dessus, et soulevé l'autre bout, ça ira tout seul.
N'empêche, ça ne va pas tout seul. Soulever à deux cet énorme machin sans prise emballé de ses deux housses mouillées et glissantes, mission impossible.
Le croque-mort finit par se résoudre à aller chercher un cutter et découper les deux housses pour faire sortir les poignées. Après mille efforts, on finit par y arriver. On ferme le coffre.

Le type vient me saluer. Il me tend la main, il attend quelque chose. Je ne lui tends pas la mienne. Je froisse et ratatine en petite boule dans ma poche le billet de 10 sacs que j'étais supposé lui donner. Il peut toujours courir.

Il tire la gueule, mais ne dit rien.

Il monte dans sa CX et démarre sans plus attendre. Je reste planté là, je regarde disparaître au tournant les restes de ce qui fut mon père.

J'ai le dos en compote. Mon jeans et ma veste sont pleins de boue grise. Je suis trempé, glacé. Juste à côté de moi, un trou béant me contemple.