Café-tabac
Par Petaramesh le lundi 3 avril 2006, 14:01 - Non-dualité tout court - Lien permanent
C'était en 2000-2001. Une époque où Swâmi Petaramesh vivait une bonne partie de ses journées en pleine non-dualité, en osmose et harmonie avec les êtres et les choses - enfin, presque tous, y'avait encore un peu de boulot. Swâmi Petaramesh passait donc le plus clair de son temps à un niveau de conscience plus élevé que le niveau courant, ou à cheval entre deux niveaux de conscience, un peu un pied dans chaque monde.
C'était pas tout-à-fait exactement comme maintenant, quoi (Tire sur les rames, mon gars ;-) ... Mais une vie est faite de diverses périodes.
Sur mon trajet pour me rendre au travail, je passais chaque jour devant un petit café-tabac qui ne payait pas de mine, le genre de petit troquet-en-bas-de-chez-soi un peu délabré sans être franchement en ruine, et sans aucune prétention que l'on trouve dans toutes les rues de toutes les villes de France. Le genre de bistrot invisible à force d'être banal.
Comme je n'avais aucune raison particulière de m'y arrêter, et qu'il se trouvait de plus sur le côté gauche d'un boulevard à trois voies "ingarable", je ne m'y étais jamais arrêté.
Un beau jour toutefois, l'avertisseur sonore de mon paquet de clopes sonna la panne de sèches, et je me garai donc dans la voie des bus, deux roues sur le trottoir, dans le plus beau style des habitants de ma belle ville d'adoption.
J'entrai dans le café-tabac, arborant mon fin sourire de Bouddha, parce qu'à l'époque, j'arborais presque tout le temps un fin sourire de Bouddha involontaire qui reflétait ma félicité intérieure, et me dirigeai vers le comptoir de vente des tabacs et produits cancérigènes.
Une petite souris fit son apparition. C'était une femme d'un âge certain, peut-être 65 ans ? Peut-être davantage ? toute menue, toute fine, aux cheveux tout gris tirés en arrière en un chignon.
Je sentis aussitôt une connexion s'établir. Elle avait dans ses yeux gris un regard absolument transparent qui voyait à travers toutes choses et le monde. Le visage magnifique qu'on imagine à un Grand Sage, sculpté par les rides du temps.
A cet instant je sentais qu'elle voyait à travers moi, tandis que je voyais à travers elle.
Elle me fit un sourire lumineux, et s'enquit de mes petits besoins.
- Bonjour, un paquet de P... M... bleues, s'il-vous-plaît.
Elle me le tendit, X Euros, s'il vous plaît
Je pris mon paquet de clopes, payai, souris, dit poliment au revoir, et retournai à ma voiture superbement mal garée.
A compter de ce jour, mon paquet de clopes sonna creux tous les matins au même endroit.
Tous les matins, la même visite, tous les matins le même sourire, tous les matins le même regard, tous les matins le même échange.
Le texte du dialogue ne varia jamais d'un iota :
- Bonjour, un paquet de P... M... bleues, s'il-vous-plaît.
- X Euros, s'il-vous-plaît.
- Merci. Bonne journée, au revoir.
- Au revoir.
Puis, un jour, je cessai de travailler dans la boîte où je travaillais. Je cessai d'emprunter chaque jour ce trajet. Je n'y remis plus jamais les pieds.
Il m'arrive parfois de passer en voiture devant ce café-tabac. Alors un petit sourire de Bouddha se peint sur mon visage.
Parfois pas. Ces temps-ci, j'ai quelques soucis.










Commentaires
Peut-être que la fée n'y est plus, depuis que tu ne passes plus par là ; peut-être qu'elle n'était là qu'à ce moment-là ?
Tout cela est un peu (doux-)amer, je trouve. Encore une fois: pourquoi ne pas y retourner, s'y arrêter, "dans la voie des bus, deux roues sur le trottoir" à la barbare?! Ca vaut bien une prune, non?
Ah non, Rose, pour une fois ton regard laser s'est enrayé. Cela n'a absolument rien d'amer. Et je ne dirais pas "doux" non plus.
Cela Est, C'est une vérité, rien d'autre. Je trouve que cela est beau. Certainement pas "amer".
C'est drôle comme on a des lieux, des visages, des rituels attachés à des tranches de vie. (Ah bon, la tienne n'est pas linéaire ? Tu serais donc... un humain ??!! :-D).
J'ai une pomme reinette dans le genre de la tienne qui tenait une station service sur un rond point que je fréquentais quotidiennement. Je ne sais même pas si elle est liée à une période heureuse ou pas, elle fait partie du paysage de cette époque, avec sites et vues imprenables, mais aussi poteaux télégraphiques devant le nez et égoûts sous les fenêtres.
Me demande si je me fais bien comprendre, là ?
X francs swâmi, X francs ... l'euro c'était à partir du 31 décembre 2001 à minuit ;-)
@Anne :
Parfaitement, pourquoi ? ;-)
Non non pour rien, si tu suis, ça va, je retourne à mes métaphores !!
Tant mieux, alors! :)
Swâmi : "Je sentis aussitôt une connexion s'établir."
C'est très beau ce que tu as vécu. Ca arrive tout le temps. Pardon ... ça PEUT arriver tout le temps, n'importe où, n'importe quand avec n'importe qui, et peut importe l'âge, le sexe ou, plus généralement, l'"extérieur".
"On" se parle. A n'en point douter. "On" se parle tous. Certains crient, certains hurlent, d'autres chuchotent et on ne les entend pas forcément, surtout si on ouvre pas ses oreilles intérieures. D'autres savent comment parler, inconsciemment sans doute, mais ils savent, et ils parlent.
Et c'est beau.