Eh oui, Roseline, c'est "lui".

Ca fait des mois qu'elles étaient surchargées de boulot, qu'elles tiraient grave la langue dans leurs bureaux, chacune à faire le boulot de 3 personnes, et qu'elles râlaient dur pour avoir une "personne de plus". Finalement, Noël est arrivé, et le Chef a réussi à décrocher un poste supplémentaire. Ca y est, la "nouvelle personne" devrait arriver pour la mi-janvier. On ne sait pas qui ça sera.
Elles ont commencé à planifier les dossiers qu'elles allaient lui passer, les gammes de produits dont elle serait en charge, cette nouvelle personne. A en discuter en réunion. Depuis un bout de temps.
L'une d'elle a eu l'idée, pour faciliter le fait d'en parler, de lui donner un prénom provisoire, c'est quand même plus facile. Alors elles ont regardé le calendrier du mois de janvier, tiens, le mardi 17, c'est la Sainte Roseline, alors va pour Roseline, qui arrivera quelque part par là.
Elle sera transférée depuis l'agence de Paris. Ou de Rennes, je sais plus.

Puis un beau jour Roseline est arrivée. Ah non, tiens, c'est pas Roseline, c'est Sylvain, finalement. Ce n'est pas une "elle", c'est un "lui".

Mais le pli était pris, et, deux ou trois fois par semaine, le soir, j'entends parler de Roseline.

Je me dis comme ça que le pauvre gars qui vient de débarquer, s'il entend tout le monde l'appeler Roseline, ça doit pas être facile pour lui. Mauvais départ, mon gars. C'est le genre de truc qui te colle au cul et dont tu ne sais plus ensuite comment te débarrasser. Le genre de gag qui peut durer des années.

Donc ce soir :

- Tu sais, Roseline ?
- Euh, oui ?
- J'ai passé l'après-midi en réunion avec lui.
- Ah ?
- Oui, on devait se briefer sur la gamme que je vais lui passer.
- Ah.
- Mais il s'est passé un truc pas croyab'...
- Ah ?
- Oui. Il a voulu fermer la porte du bureau.
- Ah ???

Je lève un sourcil. Quel truc pas croyab' a-t-il bien pu se passer avec ma chère et tendre après que Roseline ait voulu fermer la porte du bureau ? Pour une fois, une histoire de bureau commence à m'intéresser.
Roseline aurait-il subitement tenté de sauter sur le poil de ma très chère ? De la trousser sauvagement dans le bureau ?

- Il a essayé de te sauter sur le poil ?
- Non, c'est pas du tout ça. Il m'a dit qu'il devait me dire un truc important. Une chose dont personne dans la boîte n'est au courant.

Je m'interroge. Quel "truc important dont personne n'est au courant" un nouveau venu dans une boîte peut-il bien avoir à dire à l'une de ses collègues ?

- Ah ??
- Oui. Il m'a dit qu'il me le disait à moi, parce que de toute l'équipe, j'étais la seule qu'il "sentait bien" et à qui il faisait confiance pour une chose pareille...

Le mystère s'épaissit...

- Et ?
- Il était bien emmerdé. Il avait l'air super mal à l'aise. Il m'a dit qu'il ne savait pas comment me le dire, mais je lui ai dit Bah, tu as choisi la bonne personne, parce que tu sais, je peux tout entendre, et plus rien ne me surprend. En plus, tu peux être tranquille, si personne au bureau ne doit être au courant, je serai une tombe.
- Et ?
- Il m'a dit que tant mieux, et qu'il le pensait, et que c'est pour ça qu'il s'adressait à moi. Mais il était toujours très mal à l'aise, et m'a dit qu'il ne savait pas par où commencer...
- ...
- Il m'a dit : Tu sais, je prends un traitement hormonal...
- ...
- Je savais qu'il a quelques petits problèmes de santé, alors j'ai déconné, je lui ai dit Ah ! C'est juste ça ? Ben c'est rien, c'est pour ta ménopause ?
- Et...?
- Il m'a dit non. Et puis il m'a balancé : Je suis transsexuel. Là, j'en suis restée comme deux ronds de flan. J'étais hyper mal à l'aise, et je ne savais plus quoi dire...
- Tu m'étonnes !
- Ben oui. Il m'a cueillie par surprise, je m'attendais à tout sauf à ça... J'étais mal.
- C'est vrai que des trucs comme ça, on n'en entend pas tous les jours, dans un bureau.... Tu ne te doutais absolument de rien ? (Elle est habituellement très réceptive et très observatrice, remarque très souvent des choses que personne d'autre ne voit... mais que la suite des événements confirme toujours)
- Non, je ne m'en doutais pas une seconde ! J'avais bien remarqué qu'il était un peu spécial, qu'il avait quelque chose de particulier, et qu'il n'avait pas l'air très bien dans ses pompes, mais je n'aurais vraiment pas su dire quoi...
- ...
- Il m'a dit qu'il prend ce traitement depuis quelques mois, et qu'il a commencé à se transformer. Que d'ici 3 à 6 mois ça va vraiment se voir, et qu'il va devenir une femme.

(C'est étrange, cet emploi de se transformer m'évoque instinctivement un alien ou quelque étrange créature fantastique...)

- Et que t'a-t-il dit d'autre ?
- Il m'a dit que dans sa vraie vie, il est une femme depuis déjà longtemps. Qu'il n'est un homme qu'au boulot. Que le matin, il se change en venant bosser, qu'il met costard-cravate, et que tous les matins, ça le fait pleurer.
- Dur-dur...
- Il m'a dit que dans la ville où il était avant, il avait parfois croisé des clients et même des collègues en ville, quand il est "elle", et qu'aucun d'entre-eux ne l'avait jamais reconnu. Il m'a dit qu'il s'est fait entièrement épiler au laser et qu'il n'a déjà plus du tout de barbe ni de poils.
- Ca a du lui coûter reuch, dis-donc !
- Ben ouais hein.
- Mais forcément, bientôt, ça va se voir au bureau. Il va devoir venir bosser en femme.
- Je suppose, oui. Ce va me faire bizarre, de le voir en femme !
- Ben oui, mais c'est normal... Va bien falloir que tu t'habitues... Par contre, je ne sais pas comment ça va passer, dans ta boîte ? Ca risque de pas être simple...
- A mon avis, ça ne va pas le faire. Déjà, les pièces automobiles, c'est un milieu assez macho... je vois la tête du Chef s'il apprenait : Au fait, Roseline, ben c'est vraiement Roseline.... Et avec les autres collègues, ça risque de coincer aussi. Ca va être dur...
- Ah moui. Dans le milieu du travail, avec toutes les idées reçues et les cathos coincés-du-cul... Gloups.
- Oui. Déjà ce matin à la machine à café, Fred me faisait la remarque que c'était bizarre qu'on l'appelle toujours Roseline. Il m'as dit Et t'as vu, en plus, quand on l'appelle au téléphone, le téléphone marque Sylvie au lieu de Sylvain ! !
- Sandec ?
- C'est vrai.
- Mais alors, la DRH le sait ?
- Non, je crois pas. Il m'a dit que personne ne le savait, à part la médecine du travail.
- Mais si personne le sait, pourquoi son téléphone écrit Sylvie au lieu de Sylvain ?
- Je crois qu'il a récupéré la ligne de Sylvie, l'intérimaire qui était à l'étage au-dessous, et que personne n'a encore reprogrammé le standard...
- Ben ça va pas être la peine de le faire. Il s'appelle Sylvie dans sa vraie vie, à tous les coups, non ?
- Ben je sais pas. Je suppose...?
- C'est vraiment pas croyab' ce truc. C'était vraiment prédestiné...
- Oui hein ? Et dans la vie, il a une compagne et des gosses. Enfin, ils sont séparés maintenant, et ses gosses sont grands. Paraît que ça se passe très bien avec eux ; ils sont au courant.
- Ben il a une sacrée chance... Il a quel âge ?
- Quarante et quelques... Il m'a dit qu'il était comme ça depuis l'âge de 3-4 ans.
- C'est marrant, à t'en entendre parler, j'aurais pensé moins... Quarante et mèche ! J'arrive pas à imaginer un truc pareil. Tenir 40 balais dans un corps qui n'est pas le tien. Ca doit être une torture... Et puis, après avoir tenu si longtemps comme ça, se décider soudain à faire le Grand Saut... Je suppose qu'il va aller jusqu'au bout, non, jusqu'à l'opération ?
- Ah ça, je lui ai pas demandé... T'imagines...
- Oui... N'empêche. Non justement, j'imagine pas. Déjà, rien que le traitement aux hormones ça doit secouer grave, les épilations, les seins qui poussent à 40 balais... Physiquement, ça doit quand même être une vraie torture tout ça. J'arrive pas à imaginer. Faut vraiment le vouloir... Sans compter tous les emmerdes, l'état-civil à modifier partout, je parle même pas des voisins et du boulot... Doit pas y en avoir beaucoup qui arrivent à garder leur boulot dans une telle situation, tellement la société est ce qu'elle est...
Tu te dis que quitte à traverser tout ça, autant le faire vraiment jeune, quand tu as toute ta vie devant toi, plutôt qu'après avoir passé le méridien...
- Ben oui. N'empêche tu vois, c'est pour ça que je suis rentrée tard. Parce qu'avec tout le temps qu'on a passé à parler... J'allais quand même pas lui dire "bon ben c'est pas tout ça, mais faut qu'on bosse sur la gamme..."
- Ben oui, hein... C'est sûr...

La conversation se termine. Je fais autre chose, médite un peu dans mon coin sur une chose aussi étrange. Un moment après, je retourne la voir :

- Dis, j'imagine que Sylvie, ça doit pas être drôle pour elle tous les jours. En plus ici, elle connaît sûrement pas grand-monde. Ca doit être vachement dur. Je me disais comme ça que si un soir tu as envie de l'inviter à bouffer, je n'y vois pas la moindre objection. Je ne veux pas te forcer la main, hein, c'est ta collègue, mais simplement pour que tu saches que ça ne me gêne en rien. Si un jour tu vois qu'elle va pas bien, tout ça... Ca serait peut-être une bonne idée...
- Oui. Dis-donc, tu l'appelles "elle" maintenant ?
- Ben oui, tu veux que je l'appelle comment ?
- Ben ça me fait tout drôle, quand même. Moi je le connais en "il"...
- Ben moi pas justement. Pis faudra bien que tu t'habitues.
- N'empêche, s'il vient à la maison un soir, il va venir en elle. Ca va me faire tout drôle au début. Je ne sais pas si j'arriverai à garder mon sérieux...
- Oh ben si, puisque de toute manière, ça n'est pas drôle.
- Ben non, mais quand même...
- Ben ouais. C'est comme ça.
- En plus, tu sais que je n'aime pas mélanger le boulot avec la vie privée...
- Ben ouais. Moi non plus. Mais là, c'est pas vraiment pareil...
- Oui. Je le ferai peut-être, je ne sais pas. N'empêche, quand il sonnera et que je vais tomber sur "elle" en ouvrant, j'aurai sûrement du mal à garder mon sérieux...
- P'têtre. Mais y'a pas de raison.
- En tout cas, c'est une bonne idée. Je le ferai peut-être...