Simulnatément, le site lesputes.org décide de lancer, le 18 mars prochain, la Pute Pride ou Marche des travailleuSEs du sexe. Ce site publie également une lettre ouverte à ceux qui veulent nous abolir qui mérite amplement d'être lue.
Ce dernier site n'est évidemment pas représentatif du point de vue de l'ensemble des prostituées ni de l'ensemble de la problématique de la prostitution, mais il a le mérite, pour une fois, de donner la parole à des putes elles-mêmes, qui parlent en leur propre nom, à la place des habituelles paroles et opinions professées par des politiques, philosophes, religieux... qui ne connaissent pas grand-chose de la réalité dont ils parlent en dehors des idées théoriques qu'ils s'en font ; même les avis d'associations oeuvrant pour l'aide aux prostituées, et qui connaissent ce milieu mieux que la plupart de ceux qui en parlent, sont souvent très orientés par la couleur religieuse ou politique de ces associations, la problématique particulière qu'ils traitent, et le but que certaines de ces associations se sont fixées - par exemple, aider les "filles" à sortir du "métier", ou recueillir et protéger celles qui sont victimes de traite d'êtres humains.

Le débat sur ce "plus vieux métier du monde", qui revient régulièrement sur des tapis divers, est semé de milles embûches qui vont du voyeurisme pur et simple - pour faire monter l'audimat d'Envoyé Spécial, rien de tel qu'un bon petit sujet sur les putes, les travelos ou les transsexuels qui tapinent, aussi nous ressort-on fréquemment des sujets de cet acabit - jusqu'à tous les pièges idéologiques et lieux-communs ressassés, souvent teintés d'idéologie judéo-chrétienne, et qui, bien que possèdant souvent une part de vérité, prétendent à la vérité absolue et incontestable, alors que rien ne le démontre. Parmi ces idées courantes, citons :

  • Aucune femme ne peut exercer cette activité par choix ;
  • Toutes les putes sont doublement exploitées, à la fois par des maquereaux et par leurs clients ;
  • Toutes les putes souhaitent s'en sortir ;
  • On ne peut devenir pute qu'après avoir subi un important traumatisme sexuel, souvent des abus sexuels dans son enfance, etc.

Le tout sous-tendu par la morale judéo-christiano-bourgeoise habituelle, qui affirme implicitement que la prostitution est en soi une mauvaise chose qu'il conviendrait d'éradiquer, ou, à défaut d'y parvenir, de réduire autant que possible en en rendant l'exercice le plus difficile possible, en la chassant des centre-villes (où ça fait désordre, n'est-ce pas, que nos enfants puissent croiser des putes qui tapinent, sacré trouble à l'ordre public...), en tentant d'inciter les putes à la reconversion (quoiqu'aucun gouvernement n'ait jamais fait d'effort significatif en la matière), et surtout, en réprimant, puisque quand quelque chose dérange socialement, la réponse la plus facile et la moins onéreuse, c'est toujours le flic, le gourdin, le bâton.

Pourtant, des putes, il y en a eu de toute éternité, de la prostitution, il y en aura toujours. Que l'on apprécie ou non cet état de fait, vouloir faire disparaître cet aspect de la société humaine est totalement illusoire.

Le fait de traiter cette question principalement par la répression n'aboutit qu'à la marginalisation des putes, celles qui exercent cet inavouable métier, qui n'ont droit de la part de notre société à aucune considération, aucune protection sociale, mais qui, par contre, ont comme tout le monde le "droit" de payer des impôts et ne sont pas à l'abri d'un redressement fiscal. Taillables et amendables à merci, pour racolage actif, puis, depuis quelques années, pour racolage passif (ce qui veut dire à peu près n'importe quoi, le simple fait d'attendre un bus avec une minijupe pouvant suffire), victimes de harcèlement policier et de gardes à vue à répétition - quand le maire de la ville décide de "faire le ménage" dans tel quartier, c'est sans ménagement que le ménage est fait.
Ainsi marginalisées et privées de tout droits et de tout existence sociale reconnue, les putes n'en sont que davantage à la merci des proxénètes et trafiquants d'humains de toute sorte. Elles ne bénéficient d'aucune protection.

Si notre société considère que ces femmes[1] sont des victimes, alors cette attitude de négation et de répression à leur égard est tout simplement inique.

Si notre société considère que ces femmes ne sont pas nécessairement des victimes mais peuvent exercer une activité qu'elles ont choisie ou acceptée (tout comme d'autres ont "choisi" ou "accepté" de faire des ménages, travailler en usine, faire des hamburgers ou vider les poubelles...), et puisqu'il est patent que cette activité ne disparaîtra jamais, alors notre société se doit de leur donner les mêmes droits et la même protection sociale qu'à tous les autres corps de métier, et leur permettre des conditions d'exercice décentes pour leur activité, seule voie pouvant vraiment permettre de lutter contre l'exploitation d'êtres humains, et pouvant également favoriser la reconversion ou le changement d'activité pour celles qui le désirent.
La meilleure façon d'ouvrir des possibilités de reconversion ne serait-elle pas, comme pour toute autre activité, de prévoir un droit à la formation ? Congé individuel de formation, stages, possibilité de reprise d'études, venant se greffer sur une activité "légalement ordinaire" et bénéficiant des mêmes droits et dignité que toute autre, protection renforcée contre toute exploitation par des tiers, ne serait-ce pas la seule voie crédible pour une société qui prétendrait vouloir leur venir en aide ?

Je me garde bien pour ma part d'émettre un quelconque jugement moral de portée générale sur une pute prise de manière générique. Je ne sais pas ce qu'elles ont dans la tête. Je ne sais pas ce que le fait d'avoir des rapports sexuels multiples à titre vénal et professionnel leur fait. Je ne sais rien du traumatisme que cela peut leur occasionner ou non. Je ne sais rien des circonstances qui les ont conduites à cette activité. Je sais par contre qu'aujourd'hui, cette activité, elles l'exercent. C'est un fait.
Je sais aussi que la réponse à ces question doit être très différente d'une pute à une autre, qu'il y doit y avoir presque autant de réponses que de caractères et d'histoires individuelles. Je sais que ni un apitoiement stérile, ni une condamnation morale ne sont de nature à les aider en quoi que ce soit, ni à résoudre le problème.
Je sais enfin que, quelles que puissent être les réponses, elles ne me donnent en aucun cas le droit de les condamner moralement, ni celui de trouver juste le fait que la société s'acharne à leur pourrir la vie.

Je ne suis pas moi-même un bien grand spécialiste ès-putes, il faut le reconnaître.

J'en ai cependant, dans un lointain passé, fréquenté quelques-unes à titre amical, et, la comparaison faite dans les commentaires de l'article d'Agnès entre putes et caissières de supermaché m'a remis en mémoire que j'avais connu une jeune femme qui exerçait simultanément les deux professions.

Narrer cette petite histoire peut peut-être en partie répondre à l'une des questions que se pose Agnès sur la possibilité ou non d'exercer cette activité par choix, et librement.

J'ai en effet rencontré, il y a plus de vingt ans, et par des copains-de-copains, une jeune femme agréable dont je découvris très rapidement qu'elle exerçait le noble métier de pute, puisque, quand nous parlâmes de nos activités respectives, elle n'en fit aucun mystère.
Elle m'expliqua à l'époque qu'elle travaillait à temps partiel comme caissière dans un supermarché, et que ce job peu intéressant et peu rémunérateur lui donnait l'excellente possibilité de choisir elle-même la clientèle de son activité privée.
D'après ce qu'elle m'en raconta, à sa caisse, elle était capable de juger assez rapidement les hommes qui la regardaient - d'autant qu'elle était mignonne - et, quand un homme ne lui déplaisait pas, et qu'il paraîssait de nature à faire un futur client potentiel, elle lui glissait discrètement sa carte de visite en lui rendant sa monnaie avec un coup d'oeil appuyé. Selon elle, ce petit stratagème lui avait permis de se constituer tranquillement, avec le temps, une clientèle d'habitués dont elle était fort satisfaite.
Elle disait exercer parfois à son domicile, parfois au domicile de ces messieurs, parfois pour un week-end entier, en prenant tout son temps et ne voyant jamais plus d'un client par jour - 2 ou 3 par semaine, en moyenne, disait-elle. Elle me dit également qu'elle pratiquait cela depuis plus de deux ans, et n'avait jamais "eu le moindre problème".
Elle me dit aussi que ses tarifs étaient chers, mais que la prestation était à la hauteur, et que, l'un dans l'autre, sa deuxième activité lui rapportait mensuellement environ 3 à 4 fois plus que son salaire de caissière à temps partiel, net d'impôts. Et qu'en plus, son job de caissière lui apportait statut et couverture sociale.
Elle semblait fort satisfaite de son activité, et n'entra jamais avec moi dans les détails profonds de sa psychologie interne, mais, vue de l'extérieur pour le jeune homme que j'étais, elle ne donnait nulle impression d'être une pauvre créature exploitée et traumatisée. Il me semble que, quitte à exercer ce métier - idée qui lui était spontanément venue, selon ce qu'elle m'en avait dit - elle avait trouvé un moyen fort astucieux et fort tranquille de le faire.
Nous entretînmes quelque temps une relation purement amicale, puis nous nous perdîmes de vue.

Je connus également, encore plus jeune, adolescent, quelques autres putes qui me montrèrent que des femmes peuvent exercer cette activité avec une certaine tranquillité et une certaine autonomie, se prenant en charge elles-mêmes.

Je vivais à l'époque dans une grande ville du sud de la France, dans un quartier résidentiel calme dont quelques larges avenues étaient, le soir, envahies de ''tapins', et où les soirées étaient ponctuées d'un perpétuel défilé de voitures roulant au pas dans les contre-allées.

Comme je sortais fréquemment le soir, je connaissais bien la vie nocturne du quartier, et j'avais remarqué, dans la plus peuplée des avenues, la présence constantes de quelques BMW et autres cabriolets Mercedes rutilants, qui, soit faisaient de petits tours, soient s'arrêtaient auprès de filles, soit restaient là garées avec un ou deux types à l'intérieur. Véhicules très différents de ceux des badauds ou clients, c'était à l'évidence les macs qui surveillaient leur cheptel et passaient de temps à autre relever le compteur...

Mon domicile, lui, donnait, après une petite rue, sur une autre avenue plus calme et où la population putesque était beaucoup moins nombreuse, mais toujours présente, et où je n'avais jamais remarqué de telles voitures rutilantes.
Quand je sortais et rentrais chez moi à moto, au coin de ma petite rue et du boulevard, je voyais presque toujours les 2 ou 3 mêmes putes, qui avaient fini par faire partie de mon paysage, aussi avais-je pris l'habitude de leur faire un petit coucou ou un petit signe de la main.
Un soir, l'une d'elle me fit signe de m'arrêter, ce que je fis, et me demanda une cigarette, ce que j'offris bien volontiers. Comme je n'avais rien de précis à faire, et elles non plus, sinon d'attendre, nous nous mîmes à discuter de choses et d'autres, et, essentiellement, de leur métier, la curiosité me poussant.
Elles me dirent que ce qui les emmerdait le plus était l'attente, et les soirées où "ça ne travaillait pas" (apparemment, comme ce soir-là...), et où elles pouvaient parfois poireauter la moitié de la nuit sans ramener grand-chose.
Elles me dirent que ce dont elles souffraient le plus était le froid, dans leurs tenues plus que légères, parce que, en dehors de la belle saison, le nuit sur le trottoir, ça caille vite méchamment, quand on est à moitié à poil. Qu'heureusement qu'il y avait une station-service ouverte 24/24 à 500 mètres, où elles pouvaient de temps à autre se réfugier pour boire un café bien chaud.
Aucune de ces filles n'avait l'air ni droguée ni visiblement alcoolique. Elles avaient simplement l'air de putes entre 25 et 40 ans, en train de s'emmerder sur un coin de trottoir.

Et comme je les interrogeais sur le fait de savoir si elles bossaient librement ou si elles avaient des "macs", elle me répondirent que non, dans l'autre avenue, oui, toutes les filles avaient des macs, mais pas dans cette avenue moins peuplée, sur laquelle s'étiraient une douzaine de filles, ici, non, toutes étaient libres et aucune n'avait de mac.
Comme je m'étonnais de cette surprenante affirmation, elles me dirent : Tu vois, comme on ne veut pas être emmerdées, on s'est en quelque sorte, avec toutes les filles de la rue, montées en coopérative.
- En coopérative ?
- Ben oui. Tu vois, là, en face, devant l'immeuble de bureau, la voiture blanche "Tartempion Gardiennage Sécurité" avec un gyrophare orange et un vigile dedans ?
- Ben oui.
- Qu'est-ce qu'il fait, à ton avis ?
- Ben... Il surveille l'immeuble de bureaux ?
- Non. Il nous surveille, nous. Et il a un berger allemand avec lui.
- Il vous surveille vous ??
- Oui. A toutes ensemble, on paie une société de vigiles pour nous protéger. On en a un toutes les nuits, ils se relaient à trois. C'est pour pas être emmerdées. Là, il est arrêté, mais il fait le tour régulièrement.
- Ah ?
- Oui, et on lui fait une passe gratuite, tous les soirs. Comme ça, ils sont motivés pour venir. Et ils nous font un prix.
- Ahhh.....
- Oui, et c'est bien. En plus, si tu veux garer ta moto là un jour, tu peux la laisser toute la nuit, ça risque rien.

Cela m'ouvrit de nouveaux horizons sur les réalités du métier de pute...

Notes

[1] J'écris tout cet article en parlant de femmes et de prostituées, je précise ici que, dans le contexte de cet article, cela englobe également dans mon esprit les prostitués, travestis, transsexuels se prostituant, et tous les "travailleurs du sexe" comme les appelle le site lesputes.org.