Les putes
Par Petaramesh le jeudi 9 mars 2006, 12:10 - Miscellania - Lien permanent
A l'occasion de la récente "journée de la femme", Agnès Maillard s'interroge dans son article Les putains sur le statut social et la vie, les rêves des putes.
Simulnatément, le site lesputes.org décide de lancer, le 18 mars prochain, la Pute Pride ou Marche des travailleuSEs du sexe. Ce site publie également une lettre ouverte à ceux qui veulent nous abolir qui mérite amplement d'être lue.
Ce dernier site n'est évidemment pas représentatif du point de vue de l'ensemble des prostituées ni de l'ensemble de la problématique de la prostitution, mais il a le mérite, pour une fois, de donner la parole à des putes elles-mêmes, qui parlent en leur propre nom, à la place des habituelles paroles et opinions professées par des politiques, philosophes, religieux... qui ne connaissent pas grand-chose de la réalité dont ils parlent en dehors des idées théoriques qu'ils s'en font ; même les avis d'associations oeuvrant pour l'aide aux prostituées, et qui connaissent ce milieu mieux que la plupart de ceux qui en parlent, sont souvent très orientés par la couleur religieuse ou politique de ces associations, la problématique particulière qu'ils traitent, et le but que certaines de ces associations se sont fixées - par exemple, aider les "filles" à sortir du "métier", ou recueillir et protéger celles qui sont victimes de traite d'êtres humains.
Le débat sur ce "plus vieux métier du monde", qui revient régulièrement sur des tapis divers, est semé de milles embûches qui vont du voyeurisme pur et simple - pour faire monter l'audimat d'Envoyé Spécial, rien de tel qu'un bon petit sujet sur les putes, les travelos ou les transsexuels qui tapinent, aussi nous ressort-on fréquemment des sujets de cet acabit - jusqu'à tous les pièges idéologiques et lieux-communs ressassés, souvent teintés d'idéologie judéo-chrétienne, et qui, bien que possèdant souvent une part de vérité, prétendent à la vérité absolue et incontestable, alors que rien ne le démontre. Parmi ces idées courantes, citons :
- Aucune femme ne peut exercer cette activité par choix ;
- Toutes les putes sont doublement exploitées, à la fois par des maquereaux et par leurs clients ;
- Toutes les putes souhaitent s'en sortir ;
- On ne peut devenir pute qu'après avoir subi un important traumatisme sexuel, souvent des abus sexuels dans son enfance, etc.
Le tout sous-tendu par la morale judéo-christiano-bourgeoise habituelle, qui affirme implicitement que la prostitution est en soi une mauvaise chose qu'il conviendrait d'éradiquer, ou, à défaut d'y parvenir, de réduire autant que possible en en rendant l'exercice le plus difficile possible, en la chassant des centre-villes (où ça fait désordre, n'est-ce pas, que nos enfants puissent croiser des putes qui tapinent, sacré trouble à l'ordre public...), en tentant d'inciter les putes à la reconversion (quoiqu'aucun gouvernement n'ait jamais fait d'effort significatif en la matière), et surtout, en réprimant, puisque quand quelque chose dérange socialement, la réponse la plus facile et la moins onéreuse, c'est toujours le flic, le gourdin, le bâton.
Pourtant, des putes, il y en a eu de toute éternité, de la prostitution, il y en aura toujours. Que l'on apprécie ou non cet état de fait, vouloir faire disparaître cet aspect de la société humaine est totalement illusoire.
Le fait de traiter cette question principalement par la répression n'aboutit qu'à la marginalisation des putes, celles qui exercent cet inavouable métier, qui n'ont droit de la part de notre société à aucune considération, aucune protection sociale, mais qui, par contre, ont comme tout le monde le "droit" de payer des impôts et ne sont pas à l'abri d'un redressement fiscal. Taillables et amendables à merci, pour racolage actif, puis, depuis quelques années, pour racolage passif (ce qui veut dire à peu près n'importe quoi, le simple fait d'attendre un bus avec une minijupe pouvant suffire), victimes de harcèlement policier et de gardes à vue à répétition - quand le maire de la ville décide de "faire le ménage" dans tel quartier, c'est sans ménagement que le ménage est fait.
Ainsi marginalisées et privées de tout droits et de tout existence sociale reconnue, les putes n'en sont que davantage à la merci des proxénètes et trafiquants d'humains de toute sorte. Elles ne bénéficient d'aucune protection.
Si notre société considère que ces femmes[1] sont des victimes, alors cette attitude de négation et de répression à leur égard est tout simplement inique.
Si notre société considère que ces femmes ne sont pas nécessairement des victimes mais peuvent exercer une activité qu'elles ont choisie ou acceptée (tout comme d'autres ont "choisi" ou "accepté" de faire des ménages, travailler en usine, faire des hamburgers ou vider les poubelles...), et puisqu'il est patent que cette activité ne disparaîtra jamais, alors notre société se doit de leur donner les mêmes droits et la même protection sociale qu'à tous les autres corps de métier, et leur permettre des conditions d'exercice décentes pour leur activité, seule voie pouvant vraiment permettre de lutter contre l'exploitation d'êtres humains, et pouvant également favoriser la reconversion ou le changement d'activité pour celles qui le désirent.
La meilleure façon d'ouvrir des possibilités de reconversion ne serait-elle pas, comme pour toute autre activité, de prévoir un droit à la formation ? Congé individuel de formation, stages, possibilité de reprise d'études, venant se greffer sur une activité "légalement ordinaire" et bénéficiant des mêmes droits et dignité que toute autre, protection renforcée contre toute exploitation par des tiers, ne serait-ce pas la seule voie crédible pour une société qui prétendrait vouloir leur venir en aide ?
Je me garde bien pour ma part d'émettre un quelconque jugement moral de portée générale sur une pute prise de manière générique. Je ne sais pas ce qu'elles ont dans la tête. Je ne sais pas ce que le fait d'avoir des rapports sexuels multiples à titre vénal et professionnel leur fait. Je ne sais rien du traumatisme que cela peut leur occasionner ou non. Je ne sais rien des circonstances qui les ont conduites à cette activité. Je sais par contre qu'aujourd'hui, cette activité, elles l'exercent. C'est un fait.
Je sais aussi que la réponse à ces question doit être très différente d'une pute à une autre, qu'il y doit y avoir presque autant de réponses que de caractères et d'histoires individuelles. Je sais que ni un apitoiement stérile, ni une condamnation morale ne sont de nature à les aider en quoi que ce soit, ni à résoudre le problème.
Je sais enfin que, quelles que puissent être les réponses, elles ne me donnent en aucun cas le droit de les condamner moralement, ni celui de trouver juste le fait que la société s'acharne à leur pourrir la vie.
Je ne suis pas moi-même un bien grand spécialiste ès-putes, il faut le reconnaître.
J'en ai cependant, dans un lointain passé, fréquenté quelques-unes à titre amical, et, la comparaison faite dans les commentaires de l'article d'Agnès entre putes et caissières de supermaché m'a remis en mémoire que j'avais connu une jeune femme qui exerçait simultanément les deux professions.
Narrer cette petite histoire peut peut-être en partie répondre à l'une des questions que se pose Agnès sur la possibilité ou non d'exercer cette activité par choix, et librement.
J'ai en effet rencontré, il y a plus de vingt ans, et par des copains-de-copains, une jeune femme agréable dont je découvris très rapidement qu'elle exerçait le noble métier de pute, puisque, quand nous parlâmes de nos activités respectives, elle n'en fit aucun mystère.
Elle m'expliqua à l'époque qu'elle travaillait à temps partiel comme caissière dans un supermarché, et que ce job peu intéressant et peu rémunérateur lui donnait l'excellente possibilité de choisir elle-même la clientèle de son activité privée.
D'après ce qu'elle m'en raconta, à sa caisse, elle était capable de juger assez rapidement les hommes qui la regardaient - d'autant qu'elle était mignonne - et, quand un homme ne lui déplaisait pas, et qu'il paraîssait de nature à faire un futur client potentiel, elle lui glissait discrètement sa carte de visite en lui rendant sa monnaie avec un coup d'oeil appuyé. Selon elle, ce petit stratagème lui avait permis de se constituer tranquillement, avec le temps, une clientèle d'habitués dont elle était fort satisfaite.
Elle disait exercer parfois à son domicile, parfois au domicile de ces messieurs, parfois pour un week-end entier, en prenant tout son temps et ne voyant jamais plus d'un client par jour - 2 ou 3 par semaine, en moyenne, disait-elle. Elle me dit également qu'elle pratiquait cela depuis plus de deux ans, et n'avait jamais "eu le moindre problème".
Elle me dit aussi que ses tarifs étaient chers, mais que la prestation était à la hauteur, et que, l'un dans l'autre, sa deuxième activité lui rapportait mensuellement environ 3 à 4 fois plus que son salaire de caissière à temps partiel, net d'impôts. Et qu'en plus, son job de caissière lui apportait statut et couverture sociale.
Elle semblait fort satisfaite de son activité, et n'entra jamais avec moi dans les détails profonds de sa psychologie interne, mais, vue de l'extérieur pour le jeune homme que j'étais, elle ne donnait nulle impression d'être une pauvre créature exploitée et traumatisée. Il me semble que, quitte à exercer ce métier - idée qui lui était spontanément venue, selon ce qu'elle m'en avait dit - elle avait trouvé un moyen fort astucieux et fort tranquille de le faire.
Nous entretînmes quelque temps une relation purement amicale, puis nous nous perdîmes de vue.
Je connus également, encore plus jeune, adolescent, quelques autres putes qui me montrèrent que des femmes peuvent exercer cette activité avec une certaine tranquillité et une certaine autonomie, se prenant en charge elles-mêmes.
Je vivais à l'époque dans une grande ville du sud de la France, dans un quartier résidentiel calme dont quelques larges avenues étaient, le soir, envahies de ''tapins', et où les soirées étaient ponctuées d'un perpétuel défilé de voitures roulant au pas dans les contre-allées.
Comme je sortais fréquemment le soir, je connaissais bien la vie nocturne du quartier, et j'avais remarqué, dans la plus peuplée des avenues, la présence constantes de quelques BMW et autres cabriolets Mercedes rutilants, qui, soit faisaient de petits tours, soient s'arrêtaient auprès de filles, soit restaient là garées avec un ou deux types à l'intérieur. Véhicules très différents de ceux des badauds ou clients, c'était à l'évidence les macs qui surveillaient leur cheptel et passaient de temps à autre relever le compteur...
Mon domicile, lui, donnait, après une petite rue, sur une autre avenue plus calme et où la population putesque était beaucoup moins nombreuse, mais toujours présente, et où je n'avais jamais remarqué de telles voitures rutilantes.
Quand je sortais et rentrais chez moi à moto, au coin de ma petite rue et du boulevard, je voyais presque toujours les 2 ou 3 mêmes putes, qui avaient fini par faire partie de mon paysage, aussi avais-je pris l'habitude de leur faire un petit coucou ou un petit signe de la main.
Un soir, l'une d'elle me fit signe de m'arrêter, ce que je fis, et me demanda une cigarette, ce que j'offris bien volontiers. Comme je n'avais rien de précis à faire, et elles non plus, sinon d'attendre, nous nous mîmes à discuter de choses et d'autres, et, essentiellement, de leur métier, la curiosité me poussant.
Elles me dirent que ce qui les emmerdait le plus était l'attente, et les soirées où "ça ne travaillait pas" (apparemment, comme ce soir-là...), et où elles pouvaient parfois poireauter la moitié de la nuit sans ramener grand-chose.
Elles me dirent que ce dont elles souffraient le plus était le froid, dans leurs tenues plus que légères, parce que, en dehors de la belle saison, le nuit sur le trottoir, ça caille vite méchamment, quand on est à moitié à poil. Qu'heureusement qu'il y avait une station-service ouverte 24/24 à 500 mètres, où elles pouvaient de temps à autre se réfugier pour boire un café bien chaud.
Aucune de ces filles n'avait l'air ni droguée ni visiblement alcoolique. Elles avaient simplement l'air de putes entre 25 et 40 ans, en train de s'emmerder sur un coin de trottoir.
Et comme je les interrogeais sur le fait de savoir si elles bossaient librement ou si elles avaient des "macs", elle me répondirent que non, dans l'autre avenue, oui, toutes les filles avaient des macs, mais pas dans cette avenue moins peuplée, sur laquelle s'étiraient une douzaine de filles, ici, non, toutes étaient libres et aucune n'avait de mac.
Comme je m'étonnais de cette surprenante affirmation, elles me dirent : Tu vois, comme on ne veut pas être emmerdées, on s'est en quelque sorte, avec toutes les filles de la rue, montées en coopérative.
- En coopérative ?
- Ben oui. Tu vois, là, en face, devant l'immeuble de bureau, la voiture blanche "Tartempion Gardiennage Sécurité" avec un gyrophare orange et un vigile dedans ?
- Ben oui.
- Qu'est-ce qu'il fait, à ton avis ?
- Ben... Il surveille l'immeuble de bureaux ?
- Non. Il nous surveille, nous. Et il a un berger allemand avec lui.
- Il vous surveille vous ??
- Oui. A toutes ensemble, on paie une société de vigiles pour nous protéger. On en a un toutes les nuits, ils se relaient à trois. C'est pour pas être emmerdées. Là, il est arrêté, mais il fait le tour régulièrement.
- Ah ?
- Oui, et on lui fait une passe gratuite, tous les soirs. Comme ça, ils sont motivés pour venir. Et ils nous font un prix.
- Ahhh.....
- Oui, et c'est bien. En plus, si tu veux garer ta moto là un jour, tu peux la laisser toute la nuit, ça risque rien.
Cela m'ouvrit de nouveaux horizons sur les réalités du métier de pute...
Notes
[1] J'écris tout cet article en parlant de femmes et de prostituées, je précise ici que, dans le contexte de cet article, cela englobe également dans mon esprit les prostitués, travestis, transsexuels se prostituant, et tous les "travailleurs du sexe" comme les appelle le site lesputes.org.











Commentaires
J'aime bien cette idée que les putes indépendantes montent des coopératives et se paient des vigiles pour les protéger. En fonctionnant en regroupement, elles peuvent même se monter des tontines pour assurer le steack de celles qui sont malades, ce genre de truc. En tout cas, voilà quelque chose qui nous sort des clichés à 2 balles!
Dans le même ordre d'idée, une coopérative de prostituées qui auraient besoin d'un ordinateur peuvent s'arranger avec un nerd qu'a jamais vu une femme de prêt (à part Lara Croft) pour qu'il s'occupe de leur ordi, et qu'elles s'occupent de sa virilité, ça profiterait à tout le monde.
Puis ce n'est pas désagréable un petit "calin" pendant l'installation de WindowsXP, c'est toujours plus sympa que regarder le compteur de temps restant et ses minutes de 75secondes.
Je déconne, mais cet article est très interessant, Petaramesh.
C'est sûr que si le mec qui fait de la maintenance est avide de "calins", il a plus intérêt à installer WinXP que Linux! ;-)
Mes parents m'ont raconté qu'un jour où l'un de nous était malade, mon père a dû trouver une pharmacie de garde tard la nuit à Paris, et il a atterri dans un quartier lambda où ces dames exerçaient.
L'une d'elles a interpelé mon père, qui étant quelqu'un de civil, poli et gentil, lui a répondu civilement, poliment et gentiment que son enfant étant malade et en attente de médicaments, il n'avait surement pas la tête à ça.
Aussitot la dame en question s'est transformée en mère, et lui a lancé un "Oh mon pauv'gars, si on peut t'aider, n'hésite pas !"
Comme quoi les clichés en tout genre ....
Je ne trouve pas d'autre explication qu'une morale judéo-chrétienne basée sur la notion d'un "corps sâle" alambiquée par ce malade de Paul de Tarse pour expliquer l'approche de cette situation par certain(e)s.
Pas que lui d'ailleurs comme malade, l'excision du clitoris de 150 millions de femmes n'a d'autres but que de les purifier. (!!)
Ma première réflexion est liée à une certaine notion de l'image de la femme.
Pour mémoire, la tempête dans un verre d'O suite aux fonds d'écran de Femfox, les mêmes mots étaient présent : pute, prostitution, raccolage, ...
Donc qu'une femme vende sa force de travail (comme disait ce vieux Marx) et donc son corps pour nettoyer les crasses d'une autre, pour tenir des toilettes publiques,... ne "blesse" pas cette représentation; ce qui est confirmé par l'expression : il n'y a pas de sots métiers. Sauf un semble-t-il ?
Qu'une femme vende son corps comme "nounou" pour allaiter un enfant n'est pas considéré comme "repréhensible".
Qu'elle fasse la même chose avec un homme : c'est le tollé.
Qu'un homme ait une maîtresse et lui offre des cadeaux, rien que de très "normal". Qu'il discute le prix avant le plaisir, ne l'est plus.
Une personne qui donnerait gratuitement du plaisir à un partenaire est-elle une pute ??
Nous sommes bien dans l'image, une certaine représentation.
Je note aussi en passant que l'expression "faire la pute" est plus souvent utilisée pour qualifier le comportement d'un arriviste en politique ou au boulot.
Faire la pute cela passe encore, être une pute : non ? Pourquoi ??
Ma deuxième réflexion est liée à la notion de plaisir.
Si des hommes vont trouver une pute, (et même si certains y cherchent une affection d'ailleurs impossible), c'est clairement pour y chercher du plaisir.
Si la morale ambiante avait bourré le crâne des femmes (et des hommes aussi d'ailleurs) de "tu dois être expert(e) en amour physique pour donner du plaisir à ton partenaire" plutôt que de "le corps ne peut servir qu' à procréer et le plaisir est perversité", y aurait-il des putes ??
Ma troisième réflexion est liée à la notion du droit qui devrait être imprescriptible à disposer de son propre corps.
Et là, il faut bien constater que ce sont les mêmes qui sont anti-putes, anti-contraception, anti-avortement, anti-euthanasie.
Et paradoxalement (mais pas tant que ça!), pro-peine de mort!
"Bien que ces vaches de bourgeois, bien que ces vaches de bourgeois les appelent des filles de joie, les appelent des filles de joie, c'est pas tous les jours qu'elles rigolent, paroles, paroles..." Chanson de Brassens qui n'était pas le plus "anti-putes, anti-contraception, anti-avortement, anti-euthanasie" que je connaisse et qui déjà à son époque se rendait compte de la situation des ces dames. J'aimerais bien vivre dans votre monde où les prostituées ont choisi joyeusement leur condition...
@Carine :
Je n'ai jamais écrit que les prostituées, de manière générale, choisissent leur condition, et ce serait une absurdité de le penser, particulièrement en cette époque où les trottoirs de toutes les grandes villes sont envahis de filles victimes du trafic d'humains, en provenance d'Afrique noire ou d'Europe de l'est, et dans les épouvantables conditions que l'on sait. Celles-ci sont de véritables esclaves, et ce qu'elles vivent et ont vécu est souvent au-delà de l'imaginable.
Pour autant, elles ne représentent pas à elles-seules la totalité de l'univers de la prostitution, qui a bien des visages (notamment prostitution de luxe, prostitution occasionnelle, camouflée... et je n'envisage même pas le cas de la blonde standard sur le siège de droite de la BMW Z3...).
Je pense qu'à l'évidence l'immense majorité des prostituées "professionnelles" n'ont pas du choisir de gaieté de coeur cette orientation professionnelle, et qu'une contrainte extrême, misère, accident de la vie, suite de galères, besoin de sommes importantes (toxicomanie...) a du les y contraindre en dernière extrémité.
Pour autant, je ne pense pas qu'on ait jamais aidé quiconque en lui refusant tout droit et toute existence légale, je ne pense pas qu'on ait jamais aidé quiconque en le rendant invisible à la société, et en le nettoyant au Kärcher à la périphérie des villes, avec pour tout droit celui de crever en silence sans déranger personne.
Je pense au contraire que la seule et meilleure façon de leur venir en aide, la seule attitude tout simplement humaine, est de donner un statut et des droits à la profession qu'elles exercent, puisqu'aussi bien elle le font, et qu'un tel statut et de tels droits seraient sans doute la meilleure manière d'aider celles d'entre-elles qui voudraient se réorienter vers une autre activité, ou échapper à l'emprise d'un souteneur, etc. Pour cela, l'accès à des prestations sociales, à un suivi médical, à un statut, ne peut être que bénéfique, que l'on ait volontairement choisi cette activité ou non.
Enfin, je pense aussi que si c'est le plus souvent des conditions extrêmes qui conduisent un être humain à la prostitution, cette pratique de la prostitution peut demeurer, et se pérenniser, bien après que les conditions qui l'ont provoquée aient disparu.
Il me semble que dans ce domaine, le plus difficile est certainement de "sauter le pas" initial, (ou de le sauter de force pour celles qui y sont contraintes), avec tout ce que cela peut impliquer de dévalorisation ressentie, à ses propres yeux et à ceux, impitoyables, de notre société.
Mais toute chose finit par devenir une habitude, et ce qu'on fait tous les jours perd rapidement de sa monstruosité (sans pour autant devenir une partie de plaisir, je l'admets aisément). Si tu joins à cela que le fait de vivre constamment dans un milieu qui pratique cette activité, d'y avoir ses copines, ses habitudes, banalise encore les choses et les rend plus "supportables" - car on vit toujours mieux une condition que l'on partage avec d'autres, plutôt que de la vivre seul(e) - je suis persuadé que bien des prostituées le restent ensuite alors même que cela n'est plus, pour elle, une absolue contrainte ou une absolue nécessité. C'est déjà assez difficile actuellement de "trouver un emploi" quand on est "qualifié", alors trouver un boulot quand on n'a sur le C.V. que "ça fait 7 ans que je fais la pute au coin de la rue", ce n'est certainement pas évident.
Dans ce contexte, certaines font vite leurs comptes entre le boulot de merde à temps partiel qu'on leur proposerait peut-être bien en-dessous du SMIC, et avec un petit chef teigneux sur le dos par-dessus le marché, ou rester sur le trottoir quelques heures par jour et gagner 5 fois cette somme... Ben oui, une fois qu'on est habitué à la deuxième solution, non qu'elle soit excellente, ça devient un mode de vie.
Mais un mode de vie qui n'est pas intrinsèquement moins digne que tout autre, et qui devrait, comme tout autre, avoir un statut légal, les droits qui vont avec, et être à l'abri d'un harcèlement policier perpétuel, et de la quasi-contrainte d'aller tapiner dans un vieux van moisi garé sous une bretelle d'autoroute dans le coin le plus déshérité de la ville...
Ma phrase s'adressait plutôt à Pierre Kubrik et sa vision de plaisir et prostitution. En effet, les prostituées sont un exhutoire pour certains hommes mais je trouvais qu'il ne pensait pas assez aux femmes derrières le "métier". Je suis tout à fait d'accord pour ne plus chasser les prostituées "libres" et pour la mise en place de structures encadrant leurs activités. Hélas je pense que certains clients n'iront pas voir celles qui seront "protégés" de cette manière (peur d'être repérés, fantasme trop violent...).
"je trouvais qu'il ne pensait pas assez aux femmes derrières le "métier"
J'ai eu l'occasion de rencontrer pas mal de prostituées dans le cadre de ma profession pour appréhender un peu leur vécu.
Et par la confiance qu'elles m'ont témoignée, j'ai pu me rendre compte de la "face cachée" de ce métier, de leur souffrance. Elles m'ont raconté la "croix des vaches", l'abattage, les sévices, les médicaments, la drogue pour celles "sous influence".
La notion de plaisir était évoquée dans une approche philosophique de la vie et des valeurs qui sont transmises, certainement pas en rapport avec la prostitution où le plaisir, pour moi, est par définition "frelaté".
Même pour les "libres" cela demeure un métier à hauts risques