Automne 1988.

Elle m'a plaqué pour un bon copain. La salope ! Histoire éternelle...

Huit mois que nous vivons ensemble, tout le monde le sait, tout le monde en cancane, mais personne ne doit le savoir. Huit mois que nous arrivons ensemble tous les matins et partons ensemble tous les soirs. Personne ne doit savoir. Faisons semblant de rien.

Pour ce voyage où nous sommes tous, nous serons deux par piaule. Hommes d'un côté, femmes de l'autre. Je lui demande de partager ma chambre, ça fait bien 240 nuits qu'elle partage mon lit... Mais pas question. Personne ne doit le savoir. Elle se mettra avec une copine, je me mettrai avec un copain. J'enrage. Mal barré, ce voyage.

Depuis le début de la semaine, elle me fuit. Pas question que je l'approche devant les autres, pas question de se donner la main. Pas un baiser. Un seul soir nous sortons nous promener ensemble, quand tout le monde est rentré à l'hôtel-forteresse. Le même jour nous avions admiré la porte de la mairie, criblée de chevrotines. Quand nous rentrons à l'hôtel, c'est bouclé à triple tour. Sonnerie. Rien ni personne ne répond. Nous faisons le tour, aucune autre entrée. En désespoir de cause nous escaladons elle et moi le bâtiment par la gouttière, atterrissons sur un balcon du premier étage. Chambre de 2 filles. Nous toquons à la fenêtre, elles nous ouvrent, sidérées de nous trouver là. Nous regagnons chacun notre chambre d'un air dégagé. Personne ne doit savoir.

Deux soirs plus tard, le bon copain avec qui je partage ma chambre me dit "je sors me balader un peu, ce soir".
- Tu vas faire quoi ?
- Bof, me balader...

Le lendemain matin, son lit n'est pas défait.

Je me douche, me rends au p'tit déj. A une table, un couple d'amoureux se roulent des pelles à en décoller le papier peint. Elle et lui. La salope ! Devant tous les autres. La saloooppe !!!

Je passe une journée de merde. Sacrée putain de journée de merde.
Suivie d'une nuit sans beaucoup de sommeil.

Le lendemain, le ferry qui doit nous ramener sur la Corse est en grève. Comme la moitié du pays. Nous devons nous rabattre sur un autre ferry de nuit, vers l'Italie, golfe de Gênes.
Nous passons la journée à attendre le soir. Sacré putain de ferry. Elle passe la journée à lui rouler des pelles. Sacrée putain de salope !

J'ai ma tête des très mauvais jours. Genre effondré-je-suis. Sur le quai du port, j'extrais méthodiquement les films de la douzaine de rouleaux de pellicule impressionnée que je trimballe et qui ne seront jamais développés. Je fous le tout dans le port. Un connard se fout de moi. Je manque le foutre dans le port aussi.

Soir. Départ du ferry. La mer est démontée, sacrée putain de tempête. Le ferry est bondé. Je n'ai pas pu lui parler depuis hier. Elle m'évite, et je ne veux pas faire un esclandre devant tous les autres. Je me décide tout de même à exiger une explication de sa part. Mais à quoi bon ? Je l'entraîne dehors, sur le pont. Le vent rugit, je fais de même. Elle se paie ma tête et m'envoie balader. Elle est contre le bastingage, y'a bien des creux de trois mètres, je ne sais ce qui me retient de la foutre par-dessus bord. Je ne le fais pourtant pas. Je rentre. Sacrée putain de mauvaise journée.

Changés de ferry à l'improviste, nous n'avons pas de cabine. Nous devons faire le voyage dans la salle commune, une vaste salle qui ressemble à s'y méprendre à une salle de cinéma, même genre de fauteuils, bizarrement coupée en deux en son milieu par une immense vitre épaisse.
Epaisse, mais transparente.
Il doit être plus de 23 heures. Crevé je suis, j'en ai plein le cul. Vais essayer de dormir un peu.
Je rentre dans la grande salle presque obscure, vais me caler contre la vitre. Je finis par m'assoupir.
Le barlu bouge trop, sacrée putain de tempête. Mes pensées bougent trop aussi. J'ai les yeux fermés mais je ne dors pas. Je m'assoupis un peu, me réveille aussitôt. Les boules, c'est pas somnifère. Au bout d'une bonne heure à ce régime, y'en a marre, j'ouvre les yeux, je vais aller faire un tour.
Coup d'oeil à ma droite à travers la vitre. Sursaut. A un mètre de moi, les salauds ! Ils sont en train de baiser dans un fauteuil. Je vois ses cuisses pâles écartées, je vois son cul blanc à lui et son falzar aux genoux. Putain mais c'est pas possible ! De rage, je donne un grand coup de coude dans la vitre. Il tourne la tête, il m'a vu. Je me casse.

Je sors dans le couloir, franchis un autre couloir. Machine à café, voilà ce qu'il me faut.

Je mets ma pièce, me baisse pour prendre le gobelet. Il est là, en face de moi, avec un air bien emmerdé. Excuse-moi, Swâmiji, il me fait, là je crois qu'on a déconné.
- Un peu mon neuveu, que tu as déconné.
Il se lance dans des explications et dans des excuses. Je n'en ai rien à foutre de ses excuses. Ce n'est pas à lui que j'en veut, c'est à elle. Lui, il ne me doit rien. Visiblement, la place était à prendre. Il a joué et gagné, je lui souhaite bien du plaisir, avec cette ssaaaaaloooooppe !!
Il s'excuse et se redésole.
- Va chier, je t'emmerde.

Soudain il me fait : Je crois que je ferais mieux de te laisser, je crois que tu as une touche !
- Qu'est-ce que tu déconnes ? Une touche ?
- Ben tu vois les deux filles là dans le coin, la super-belle, elle ne fait que te regarder depuis tout-à-l'heure.
- Quelle super-belle ? Me regarder ?
Je n'ai même pas remarqué qu'il y avait des filles. Belles ou moches. De toute manière, c'est rien que des salopes.
Je regarde quand même, comment ne pas le faire ? Ah oui, il y a deux filles. Et une qui est, enfer et damnation, super-belle.
Mais ça m'étonnerait fort qu'une fille super-belle soit en train de me mater avec la gueule que j'ai, ou alors c'est pour se foutre de moi.
Avec ma barbe de deux jours, ma tête des très-très mauvais jours, deux jours de boules et de manque de sommeil sur la trombine, le tout emballé dans mon long imper gris tout froissé d'avoir passé la semaine en boule au fond d'un sac.
- J'ai une touche ? Moi ? Ca m'f'rait mal. Arrête de te foutre de ma gueule, si tu crois que j'ai besoin de ça...
- Si, si, je t'assure, tu as une touche, t'as pas pu voir mais ça fait dix minutes qu'elle te mate. Bon, je vous laisse.
Il se casse.

Je regarde la belle droit dans les yeux, elle me sourit. Surpris je suis.
Je lui demande si elle est italienne en baragouinant les trois mots d'italien que je connais en dehors de "Dove sono i bagni ?"
Oui, elle est italienne. Je lui offre un café, qu'elle accepte.
Sa copine lui murmure trois mots que je ne comprends pas, et se casse à son tour. Nous sommes seuls.
Parlant autant par une version perso de la langue des sourds-muets qu'avec les 4 mots d'italien qui ne se bousculent pas dans ma tête, j'ai du mal à engager une conversation. Au désespoir d'y parvenir, je parviens à lui faire comprendre que j'ai trop chaud et que je souhaiterais qu'elle m'accompagne faire quelques pas sur le pont. Elle comprend ; nous sortons.
Nous ne faisons que quelques mètres et nous accoudons au bastingage. Je la regarde, elle me regarde, et nous nous embrassons. Doucement, puis longuement, tendrement, fougueusement, que c'est bon !
Nous sommes là, au milieu de la nuit, de la Méditerranée et de la tempête, sur ce bateau qui tangue, je suis complètement rétamé par deux putains de mauvaises journées, et nous sommes en train de nous embrasser avidement, moi et cette sublime fille que je ne connais pas et avec qui je n'ai guère échangé que trois mots...

Au bout d'un long moment passé ainsi, le feu qui coule dans nos veines ne nous empêche pas d'être à la limite surgelés, tempête d'automne... Autant il faisait chaud dans ce bateau, autant ça gèle à l'extérieur. Mais nous n'avons visiblement ni elle ni moi envie de rentrer avec les autres.
Nous arpentons ensemble le pont de l'avant à l'arrière, puis de l'arrière à l'avant. Nous franchissons une chaînette "VIETATO machin", ça se comprend dans tous les langues. Nous sommes sur la plage avant du navire, dans le secteur de manoeuvre. Une petite porte devant nous : nous l'ouvrons. Nous sommes dans une soute à cordages, où sont entassées et lovées amarres, cordes et élingues en tout genre. Juste l'endroit qu'il nous fallait. Les cordes sont un peu rudes, mais le lieu est romantique à l'extrême. Nous y faisons l'amour toute la nuit. Délicieusement, comme si nous nous connaissions déjà depuis très, très longtemps.
Elle s'appelle Manuela, c'est une des rares choses que j'arrive à comprendre de ce qu'elle me raconte, d'ailleurs, c'est une des seules choses qu'elle me raconte.

Au petit matin, nous finissons par nous extraire de notre soute à cordages, regagnons l'espace civilisé du navire, et nous rendons au bar pour petit-déjeûner.
Un tas des autres sont là aussi. Ils ont tous assisté à ma débâcle de la veille.
Et voilà que j'entre au bras de cette fille sublime, encore plus froissé qu'auparavant, mais visiblement, beaucoup plus glorieusement.
Dans l'assistance, des bouches béent et des mâchoires tombent. La bouche la plus ouverte est celle de mon ex. Je sens mon orgueil de mâle qui remonte au beau fixe.
Petit déj', Manuela et moi, histoire incroyable, summum de l'inattendu.
Sa copine nous rejoint. Je n'ai plus aucune foutue idée de comment elle s'appelait. Elle baragouine quelques mots d'anglais, elle nous sert d'interprête.
Par son truchement, Manuela me demande à quelle heure part notre train (Gênes, Vintimille, Nice, etc...). Je me renseigne : Ca nous laisse un grand bout de la journée. Manuela se propose de me faire visiter la ville, puis de m'accompagner à la gare avant le départ du train.
J'accepte. Au bas de la passerelle du ferry, j'adresse un grand salut de la main aux autres, et, la belle et moi, nous disparaissons dans le soleil couchant ah non, merde, c'est le matin.

Elle me fait un brin visiter la ville, mais je m'en contrefous, la seule chose qui m'intéresse est sa compagnie, et puis, je suis bien trop crevé pour m'intéresser à quoi que ce soit d'autre. Nous déjeûnons ensemble, nous attardons sur une terrasse, putain ce que la vie est belle !

A l'heure dite, elle me conduit à la gare où nous retrouvons les autres. Elle reste avec moi jusqu'au départ du train. Nous échangeons un long baiser d'adieu à la porte du wagon.

Je m'asseois dans le train. Je m'endors aussitôt. Je me réveillerai en France.