Probablement par suite d'une libre association nocturne à partir des catacombes mentales[1] de sensørie, j'émerge ce matin avec quelque vers de François Villon qui me trottent dans la tête.

Et pourtant, quoi qu'il puisse en paraître, ce poème n'a pour moi rien de macabre. Bien au contraire. Je vous le livre icy :

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.
Vous nous voiez cy atachez cinq, six,
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Se freres vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis
Par justice. Toutesfois, vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas bon sens assis;
Excusez nous - puis que sommes transsis -
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluye nous a buez et lavez,
Et le soleil desechez et noircis;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais, nul temps, nous ne sommes assis;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soiez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

- François Villon, La ballade des pendus, 1462

Notes

[1] Décidément, son expression m'a frappé ! Comme l'écrivait je ne sais plus quel auteur, La différence entre l'expression juste et l'expression presque juste est comme la différence entre la lueur d'une luciole et recevoir la foudre sur la tête. Les catacombes mentales me renvoient également à ce que vit actuellement une personne qui m'est proche, et qui me touche indirectement. Qui d'entre-nous n'a pas un jour erré dans de telles catacombes ?