Catacombes mentales
Par Petaramesh le mardi 28 février 2006, 09:20 - Miscellania - Lien permanent
Probablement par suite d'une libre association nocturne à partir des catacombes mentales[1] de sensørie, j'émerge ce matin avec quelque vers de François Villon qui me trottent dans la tête.
Et pourtant, quoi qu'il puisse en paraître, ce poème n'a pour moi rien de macabre. Bien au contraire. Je vous le livre icy :
Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.
Vous nous voiez cy atachez cinq, six,
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !Se freres vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis
Par justice. Toutesfois, vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas bon sens assis;
Excusez nous - puis que sommes transsis -
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !La pluye nous a buez et lavez,
Et le soleil desechez et noircis;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais, nul temps, nous ne sommes assis;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soiez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.- François Villon, La ballade des pendus, 1462
Notes
[1] Décidément, son expression m'a frappé ! Comme l'écrivait je ne sais plus quel auteur, La différence entre l'expression juste et l'expression presque juste est comme la différence entre la lueur d'une luciole et recevoir la foudre sur la tête
. Les catacombes mentales me renvoient également à ce que vit actuellement une personne qui m'est proche, et qui me touche indirectement. Qui d'entre-nous n'a pas un jour erré dans de telles catacombes ?










Commentaires
Tu dis dans ton commentaire d'hier soir que , je note toutefois qu'hier matin, tu t'es réveillé avec et ce matin : un poème plein de grâce, mais une grâce noire.
D'autre part, il ne suffit pas de dire : pour que chacun ici le ressente ainsi à l'unisson, à moins bien sûr de miser sur son charisme. ;-)
Nous disposons chacun de notre propre perception et au delà de ce qui nous dérange, nous savons ce qui nous nourrit et ce qui nous . Enfin, normalement !
Et en plus il aime Villon ....
@sensørie : Décidément, tu as décidé de me pousser dans mes derniers retranchements, mais ce n'est pas pour me déplaire. Tu sembles avoir décidé de te livrer à la psychanalyse sauvage de Guru ;-))
En effet, ce poème de Villon éveille en moi un sentiment très paisible. Je vois une scène éclairée d'un rayon de soleil, presque printanière, bien que la température soit froide. Contrairement à ce que tu y perçois, la grâce que j'y vois n'est pas . Chacun a sa propre perception...
(Difficile d'écrire ce matin, j'ai deux mômes sur le dos qui me tannent toutes les 25 secondes, sans me laisser le temps de mettre plus de 3 mots bout-à-bout... J'imagine que je devrais attendre un moment plus calme, mais je sais qu'aujourd'hui il n'y en aura pas. Vivement demain qu'ils retournent à l'école ! Oui, je sais, cette réflexion particulièrement dualiste est tout-à-fait indigne d'un Guru non-duel ;-) Update: Je viens d'ailleurs de pousser une vieille gueulante. Ces créatures me bouffent la totalité de mon espace mental... C'est quelque chose à quoi je résiste mal à la fin de 10 jours de vacances agrémentées de Belmeramesh, et je manque d'air et d'espace intérieur au point d'être à la limite de la suffocation. Fin de la digression. Bon, je disais quoi déjà ?)
Je ne m'attends effectivement pas à ce que chacun ici le ressente ainsi à l'unisson, mais je ne puis qu'exprimer mon propre ressenti, chacun le recevant selon ce qui lui est propre...
Savoir si les catacombes mentales d'hier soir sont la cause suffisante de la ballade des pendus de ce matin serait bien difficile. Comme je l'écrivais en note de bas de page de ce billet, une de mes proches - qui vit dans la même ville que toi - est condamnée à perpète dans ces catacombes, et sa situation est ces derniers jours assez paroxystique, ce qui n'est pas sans avoir un retentissement, même à travers plus de 600 kilomètres.
Ce n'est là qu'une des diverses situations plus ou moins "catacombesques" dont je suis actuellement entouré.
Bien sûr, tu as raison quand tu écris que . Il n'en reste pas moins que nous ne choisissons pas toujours la nourriture que nous devons absorber ;-) et que, même l'absorption de nourritures apparemment toxiques peut s'avérer constructrice à long terme. Ou pas. Tout dépend de la manière dont nous sommes capables de la digérer.
Et celui ci que j'adore, vous l'aimez ? Je sais que le leit motiv est en contradiction avec ton billet d'hier, mais je pense que c'est une antiphrase de la part du poète. Et chanté par Joan Baez, en français, c'est un vrai bonheur :)
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Rutebeuf (1230-1285)