Caricatures de Mohammed - Plus sérieusement
Par Petaramesh le vendredi 10 février 2006, 15:55 - Politique infiniment dualiste - Lien permanent
En dehors de mon précédent billet humoristique sur la question, j'ai hésité plusieurs jours à y aller moi-même de mon petit couplet à propos de cette affaire de caricatures de Mahomet, dans la mesure où tout ce qui pouvait être dit sur la question semblait l'avoir déjà été, des propos les plus sages aux plus extrêmes, en passant par les plus stupides et les plus pétochards. Et puis, je n'avais pas la vanité de penser que mon petit édito personnel puisse apporter grand-chose de nouveau ou d'indispensable au débat.
Aujourd'hui toutefois, je tombe sur l'excellent récapitulatif de cette affaire par Laurent Gloaguen sur Embruns, article que tout le monde devrait lire pour étayer son opinion, car, contrairement à nombre de billevesées lues ou entendues dans la presse, Laurent part des faits à partir desquels il construit une analyse cohérente et précise. La blogosphère deviendrait-elle un exemple à suivre pour la presse professionnelle ?
L'article de Laurent est donc l'article à lire, et il épargnera ainsi ma paresse plumitive, après ce bref rappel des faits :
- Les caricatures paraîssent initialement le 30 septembre dans le journal danois Jyllands-Posten
- Même si on peut leur trouver un caractère provocateur, c'est avant tout un "défi" lancé à des dessinateurs, visant à tester leur auto-censure vis-à-vis de l'Islam, après qu'un écrivain local n'ait pu trouver aucun dessinateur acceptant d'illustrer un livre pour enfants qu'il écrivait, racontant la vie de Mahomet.
- Elles provoquent initialement une réaction (manifestations de rues, quelques menaces téléphoniques) de la part de certains membres de la communauté musulmane danoise, mais cette réaction locale n'a aucune commune mesure avec l'ampleur qu'a aujourd'hui prise cette affaire.
- Ce n'est que plusieurs mois après que, et je cite ici l'article de Wikipedia:
Une organisation nommée Société islamique au Danemark [...] entreprend alors une tournée de sensibilisation dans les capitales arabes, ajoutant trois dessins aux douze publiés dans le Jyllands-Posten :
* le premier qualifie Mohamet de pédophile faisant référence à Aïcha
* le second le montre en porc
* le troisième violé par un chien.Le porte-parole de l'organisation affirma par la suite avoir utilisé ces images, reçues par courrier électronique d'une source qu'il refusa d'identifier, comme un exemple de l'antipathie de la société danoise envers l'islam. C'est après cette tournée que l'affaire prend une ampleur internationale.
On voit donc ici clairement que l'affaire est montée en épingle et instrumentalisée (avec le recours à de fausses caricatures particulièrement insultantes vis-à-vis des musulmans !) par des gens qui cherchent à susciter un antagonisme et une hostilité entre le monde musulman et l'Europe occidentale.
Cette manipulation réussit d'autant mieux que les gouvernements de plusieurs pays musulmans y prêtent main-forte pour des raisons stratégiques ou de politique intérieure qui n'ont absolument rien à voir avec des raisons religieuses.
S'ensuivent les embrasements de foules, manifestations de haine, appels au meutre, menaces, marches sur les ambassades occidentales dans les pays arabes que l'on voit depuis lors, et qui causent au passage la mort de plusieurs manifestants. Mourir pour une telle histoire, hein...
(Pour une présentation plus complète et plus détaillée de l'affaire, on se réfèrera également avec fruit à l'article de Wikipedia Caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten, et, toujours dans Wikipedia, à sa chronologie détaillée.)
Le plus déplorable est que ceux-là même qui réagissent à ces caricatures par des appels au meutre ou à l'émeute, et par des flambées de violence "au nom de l'Islam" donnent par là justification à la caricature la plus polémique des douze, celle représentant le prophète Mohamet coiffé d'un turban en forme de bombe, celle qui a fait couler le plus d'encre.
Bien évidemment, la seule réaction capable de s'inscrire en faux par rapport à cette caricature est, au nom de l'Islam d'appeler au calme et à la tolérance.
C'est heureusement ce qu'on fait certains musulmans, comme Soheib Bencheikh, dans son remarquable article Ceux qui ne comprennent ni l'islam ni la liberté publié dans Le Monde, et également repris dans l'article de Laurent Gloaguen.
A citer aussi, l'article très mesuré d'Akram Belkaïd Quelques réflexions à propos de l'affaire des caricatures publié sur Oumma.
Je vois quant à moi dans toute cette affaire un antagonisme irréconciliable entre la vision du monde des fondamentalistes islamiques et des sociétés démocratiques, dans la mesure où les premiers prétendent que la loi divine, du moins telle qu'ils l'interprêtent, devrait avoir en tout et partout le pas sur la loi des hommes (et que donc la loi des hommes devrait s'y plier en interdisant ce que les uns considèrent comme un blasphème), tandis que les secondes affirment que la Loi de la République a le pas sur toute loi divine proclamée par tel ou tel groupe religieux.
"La République ne reconnaît aucun culte", et c'est d'autant plus sage que le culte des uns prétend régulièrement le contraire de ce que dit le culte des autres. Que, bien souvent, le culte des uns est, en soi, le blasphème des autres. Que les coutumes alimentaires ou sexuelles des uns violent régulièrement les interdits des autres.
Ne reconnaissant aucun culte, la République ne peut reconnaître aucun blasphème. La République ne peut en aucun cas interdire l'expression de ce qui choque ou contrarie telle fraction de la population pour quelque motif que ce soit, religieux y compris, parce que le faire restreindrait toute liberté d'expression au minuscule domaine du consensus mou et de la discussion météorologique - et encore, on pourrait toujours s'empoigner sur le fait de décider si le beau temps qui vient est le résultat de l'action l'anti-cyclone des Açores, ou de la Volonté Divine.
D'autre part, l'Europe occidentale en général et la France en particulier sont issus d'une longue histoire judéo-chrétienne, et ont, pendant des siècles, vécu sous le joug du catholicisme. Je rappelais ironiquement dans mon précédent billet In Vino Veritas un certain nombre de conséquences déplaisantes qui en ont résulté : Sainte Inquisition, massacre des Cathares, nuit de la Saint-Barthélémy, croisades... N'en avons-nous pas eu assez ?
De la Révolution Française au début du XXe siècle, une lutte féroce a eu lieu en France entre catholiques et laïcs, cléricaux et anti-cléricaux. Crôa-crôa... Avec à l'occasion publication de quantité de caricatures blasphématoires[1] dont notre société s'est accomodée sans effusion de sang.
Au terme de ce combat et de cette évolution, la société française a su devenir laïque, et, bien que quelques fondamentalistes chrétiens - si clairsemés et si ridicules qu'ils en sont folkloriques - s'agitent encore de-cî de-là, que la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne soit pas encore tout-à-fait complète (notamment dans quelques départements de l'Est de la France, qui sont encore sous le régime du concordat pour des raisons historiques : ils n'étaient plus français au moment du vote de la loi de 1905 et le sont redevenus ensuite...), et qu'il reste encore à avancer un peu pour se dégager entièrement de l'emprise de la religion (et, notamment, de sa morale et des ses interdits), la société française a atteint un relatif équilibre entre liberté d'expression et liberté des cultes.
L'Islam est dans notre société un phénomène relativement récent, et on peut à bon droit se dire que, si nous avons réussi avec peine à finir par nous débarrasser de l'emprise de nos propres curés, ce n'est pas pour accepter de subir demain le diktat des curés des autres, ou de curés locaux d'importation récente.
Nous n'allons pas tomber du Charybde d'un monothéisme dans le Scylla d'un autre.
Et c'est tout ce que nos politiques devraient s'acharner à répéter. Accepter que les propos des uns puissent choquer les autres, et le tolérer, le défendre, au nom de la Liberté d'Expression qui est un bien rare et précieux. Et pour les autres, accepter, si l'on est choqué par le verbe ou le dessin, d'avoir le choix entre mépriser l'affront ou répondre par les mêmes armes : par la plume et non pas par le glaive, c'est là se montrer civilisé.
Le rôle d'un état démocratique est de permettre le combat des mots et des idées, et d'interdire le combat des armes.
Il est regrettable que cela, Nicolas Sarkozy, que je ne porte pourtant habituellement pas dans mon coeur, soit le seul parmi les politiques à avoir le courage de l'exprimer clairement et sans ambigüité, tandis que les autres s'emmèlent les pinceaux dans les draps en tentant de ménager la chèvre et le chou, et condamnent les réactions violentes des uns[2] tout en "réprouvant" ou "regrettant" les dessins des autres, empêtrés dans des condidérations économiques, la crainte de fâcher des extrêmistes, et autres couillemollitudes.
Ce qui nous ramène toujours à la maxime de Jefferson...
Attribution des illustrations : Les deux premières illustrations de cet article sont des dessins de Seidel et Sorensen respectivement, parues dans le Jyllands-Posten.
La troisième illustation est un dessin de Cabu paru dans le Canard enchaîné.
Je me suis permis de reproduire ces dessins déjà très largement diffusés par ailleurs, sur ce site personnel à but non lucratif. Si cette reproduction devait offenser les titulaires des droits, merci de me contacter plutôt que de m'envoyer des huissiers. Je retirerai bien volontiers ces images si les titulaires des droits y trouvent à redire.
Notes
[1] Voir le satanique ouvrage de Guillaume Doizy et Jean-Bernard Lalaux : A bas la calotte : La caricature anticléricale et la Séparation des Eglises et de l'État, Éditions Alternatives, Paris, septembre 2005. 155 pages. 23x28 cm. ISBN 2-86227-459-3. (270 caricatures anticléricales de la Belle Époque)
[2] On ne serait pas surpris de les entendre dire qu'ils les comprennent...










Commentaires
très bien votre article
je me permets de rajouter un renvoi à mon blog http://wikipedia.un.mythe.over-blog...
où je dénonce la manière dont wikipedia traite de l'affaire : soit un des articles révélateurs de la propagande qui règne sur wikipedia et de la manière dont celle-ci fonctionne (= articles rappelant l'histoire et commentaires de mise au point)