Un avion disparaît en vol, hors de portée des radars.

On ne sait rien ou presque rien, on n'a donc pas grand-chose à en dire, sauf à signaler cette disparition et communiquer la liste des passagers aux personnes concernées.

OttoMais voilà un déclencheur de rêve pour la machine à mouliner du vide : tous les médias s'en emparent, l'encre coule à flots, des heures de conneries sont débitées dans les micros, des "éditions spéciales" à n'en plus finir (permanente depuis hier sur Farce-Info) pour dire qu'on ne sait rien, puis, comme il faut fournir une explication, il faut fournir une explication, alors on se lance à corps perdu dans les hypothèses les plus échevelées.

Comme ça ne suffit toujours pas à meubler le temps d'antenne, on l'occupe avec le voyeurisme crade et la non-information. La fameuse "cellule de soutien psychologique aux familles" disséquée dans le vide, avec interview des joyeux lurons qui ont le bonheur d'en être, à qui on posera de pertinentes questions sur la douleur que peuvent ressentir les proches à qui on vient d'annoncer qu'un être aimé ne reviendra pas car il gît probablement en pièces détachées au beau milieu de l'Atlantique...

Des scènes de schizophrénie médiatique ubuesque. Des images de journalistes micros et caméras brandis sous le nez des "proches" sous le choc, journalistes agglutinés autour d'un minibus transportant ceux-ci, pendant qu'un commentaire de journaliste-sur-le-plateau nous explique à quel point il est important de protéger les familles de l'acharnement voyeuro-médiatique et que les forces de l'ordre s'y emploient sans faillir...

Cette extraordinaire question d'un journaliste-en-direct-avec-l'envoyée-spéciale-sur-place : Quel est l'état d'esprit à l'aéroport ? Ben c'est la fête, tiens, mon con ! Champagne, petits fours et cotillons !

Un princident-et-huit-font-seize, par l'odeur des micros et caméras alléché, qui se précipite à l'aéroport apporter son soutien aux familles. Pas grave qu'il n'ait rien à dire, rien à apporter et qu'il vienne juste se faire voir (aller se faire voir est sa spécialité première, y'a toujours un bénéfice médiatique à tirer). Espérons seulement que parmi les familles sous le choc une personne au moins aura eu la présence d'esprit de lui suggérer de se casser...

Et pour les causes, pendant ce temps ? Qu'est-ce qui lui est arrivé à cet avion auquel on ne sait foutrement pas ce qui a pu arriver ?

Hors de portée des radars, aucun message de détresse, aucune nouvelle, disparu en plein ciel en un lieu incertain à plusieurs dizaines de nautiques près, pas d'épave ou de corps retrouvés à cette heure, que dalle.

Peu de faits donc, très peu. Les seuls faits connus : il volait dans une zone météorologiquement merdique, et son système ACARS a transmis un message "panne électrique" à 2h14 UTC. Pour le reste rien, un rien qui peut en soi être révélateur, comme le fait qu'outre l'absence d'appel de détresse, aucune des trois balises de détresse autonomes et indépendantes n'a émis quelque signal que ce soit, et qu'aucune ne semble donc avoir été activée manuellement ni automatiquement, ou en mesure d'émettre.

A la radio, succession de "notre expert" et "notre spécialiste aéronautique" se perdant en considérations échevelées sur le modèle de l'appareil et le nombre d'heures de vol du capitaine, mais dont aucun ne commence par rappeler cette évidence bien connue : plus un aéronef est loin du sol, plus il est en sécurité, parce que plus il est loin du sol plus le risque de collision avec quoi que ce soit est faible, et, si un évènement déplaisant se produit, plus il mettra de temps à descendre ou tomber, ce qui laissera un maximum de chances à l'équipage pour tenter quelque chose, éventuellement un amerrissage d'urgence, et au minimum l'envoi d'un appel de détresse si les communications radio sont encore possibles, ou l'activation de balises de détresse si elle ne le sont plus.

Le fait que la zone ait été orageuse et qu'un problème électrique ait été rapporté part l'ACARS permet à Air France d'envisager l'hypothèse d'un foudroiement de l'appareil et de communiquer là-dessus.
Aussitôt la presse s'emballe et titre (sur le 'net et à la radio, pendant tout l'après-midi d'hier) que "l'appareil aurait été foudroyé", ceci expliquant cela, avec un conditionnel de pure forme alors même qu'on n'en sait foutrement rien.
Des pilotes meilleurs connaisseurs de leur boulot que les "notre expert aéronautique" ont beau expliquer que les avions de ligne sont régulièrement foudroyés et qu'en général ça ne leur fait pas grand-chose, cage de Faraday etc., qu'eux-mêmes l'ont été à de multiples reprises durant leur carrière, et que s'il n'est pas strictement impossible que la foudre ait détruit l'appareil, cela reste néanmoins extrêmement improbable, ça serait vraiment une première, ça n'empêche pas presse en ligne et radios de maintenir cette explication, ce conditionnel-quasi-certain on-tient-l'explication pendant des heures...

Et à propos d'heures, dès le début d'après-midi d'hier, la presse brésilienne indique que l'ACARS aurait non seulement transmis un message de "panne électrique", certes préoccupant mais pas nécessairement dramatique - les circuits électriques sur ce genre d'engins sont multiples et indépendants - mais également un message "dépressurisation de l'appareil".

Or cette possible "dépressurisation de l'appareil", ou à tout le moins l'existence d'un message ACARS en faisant état, la presse française n'en dit absolument rien durant toute la journée d'hier. Il faut attendre ce matin pour que ce soit prudemment évoqué.

Alors quid ? La presse brésilienne raconte des conneries qui ne valent pas d'être rapportées ? Ou la presse française ne lit pas la presse brésilienne, même pas sur Internet, et n'a pas accès aux mêmes sources d'information ?

Parce que "panne électrique", c'est pas très bon, mais "panne électrique plus dépressurisation", à 11.000 mètres d'altitude supposée, ça sent la catastrophe brutale autant que soudaine.

Effectivement, un avion étant bien plus en sécurité haut que bas et théoriquement plus en mesure de réagir et d'appeler au secours par divers moyens si quelque chose tourne mal, ce qui peut lui arriver de pire en altitude est quelque chose qui provoquerait une dislocation soudaine de sa structure - la destruction de l'appareil et la mise hors d'état de faire quoi que ce soit quasi-instantanée de l'équipage. Le gros "Boum !" en plein ciel quoi, quelle que soit la raison qui puisse le causer.

Dans une telle hypothèse, le signal "Panne électrique + dépressurisation" suivi d'un grand et définitif néant ressemblerait bien au cri d'agonie d'un moustique qu'on écrase. Aucune balise de détresse. Détruites ?

Pourtant, ce type de déduction très simple est bien le genre de chose qu'on n'a ni lu ni entendu dans la presse au cours de la journée d'hier. Et qu'on te parle de la foudre, et qu'on évoque des grêlons gros comme des balles de tennis, certes ! Mais qui les a vus ? Et personne pour dire Tout donne a penser que l'avion a été détruit en vol très brutalement mais on n'a foutrement aucune idée de par quoi.

Même si on ne sait pas pourquoi, on aimerait bien, notez. L'admirable Pujadas, au 20 heures de France 2 hier soir, a tenu à poser la question 3 fois sous diverses formes (et y revenir en fin d'interview) au pilote de ligne de service invité sur le plateau et venu dire que la foudre bof-bof, mais le bon Pujadas de demander quant à lui si par hasard des fois il se pourrait que le gros navion ait été victime d'un attentat terroriste ? Le pilote de ligne qui n'en sait en l'occurrence rien d'autre que ce que ses compétences professionnelles lui permettent de connaître des avions lui fera la seule réponse sensée : Rien pour l'instant ne donne à le penser ou ne permet de le supposer, la réponse ne convient pas à notre Pujadas car elle ne permet guère d'enchaîner sur d'autres hypothèses échevelées d'Al-Quaideux bombeurs ou cutters entre les dents. Si peu satisfait d'une telle réponse, le Pujadas repose et repose la question et revient dessus à la fin. Pas de terroristes dans le coup ? Mais putain, que c'est décevant !

Ainsi va la presse...