Il y a deux heures de cela, Ma Sainteté était dans un TGV l'emmenant d'un endroit où Elle aurait ardemment désiré demeurer plus longtemps à un autre où Elle était moins pressée de retourner.
Pour soutenir un moral quelque peu faseyant, Ma Sainteté opta donc pour une pilule de concenté de bonne humeur, à savoir la visualisation privée sur son A1 d'une certaine vidéo secrète emplie de force rires et (massacres de) chansons, remède radical contre toute forme même légère de morosité.
Doté d'une réservation me plaçant inopportunément à une fenêtre, coincé par un barbu peu amène, j'avais opté pour le squattage pour moi tout seul d'une table de quatre opportunément inoccupée, et je remarquai bientôt qu'un quinquagénaire jonglant entre le Figaro et l'Equipe, au visage constipé et fatigué du cadre commercial moyen ayant passé son week-end chez lui à Paname et s'apprêtant à retourner se faire chier pour une semaine de boulot dans un hôtel Ibis quelque part, en avait fait de même en occupant le carré voisin du mien.
Le voyant se goinfrer des nouvelles frâiches de Rachida, du petit Nicolas et de la formidable Marie-Ségolène, je me dis in petto que mon programme était achement meilleur que le sien, chaussai mes écouteurs, en branchai la prise, et me mis en devoir de me fendre la pipe et de sourire jusqu'aux oreilles à la visualisation de l'oeuvre précitée et notamment de son morceau de bravoure : Chef ! Un p'tit verre ! On a soif !
, par le Grand Jojo si je ne m'abuse.
Or donc, après une demi-heure de franche gaieté, le film prit fin (j'en remis juste un p'tit coup le générique pour la route), puis satisfait, je posai mes écouteurs.
C'est alors que mon cadre très moyen de voisin m'apostropha d'un ton de pit-bull affamé sur l'air de Vous pouviez pas la mettre moins fort votre vidéo ? Ça fait 3 quarts d'heure que vous me cassez les pieds !
Je m'interrogeai alors intérieurement quant à savoir si j'étais frappé du syndrome du dj'eunz qui met son MP3 à donf' pour que tout un wagon de métro profite de son rap', ou si j'avais forcé sur les choses délicieuses qui rendent sourd au point de ne pas me rendre compte que le volume de mon caque était homérique.
Penaud, je m'excusai : Pardon, je ne savais pas que le volume était si fort que vous l'entendiez.
, et le bougre d'insister : Ça fait quand même 3/4 d'heure que vous emmerdez tout le wagon !
Je vis alors une blonde charcutière voisine opiner approbativement, ce qui ajouta à ma confusion, sans m'ôter de la bouche une réplique de nature à clore le bec au fâcheux : Eh bien, si je vous dérange depuis 45 minutes, cher monsieur, vous eussiez mieux fait de me le signaler aimablement bien plus tôt, plutôt que de râler comme un pou une fois que j'en ai fini !
But en plein dans la lucarne, il se renfrogna dans son Equipe.
Pour ne pas laisser ma félicité se dissoudre dans l'aigreur du triste sire, je rechaussai alors mes écouteurs et m'envoyai une bonne giclée de Portishead bien droit dans le fond des tympans.
Cependant, dès le deuxième morceau je m'entendis de nouveau apostrophé par le cadre infra-moyen d'une rougeur apoplectique : Mais vous recommencez ! Vous aller arrêter ça !
Ohoho ! Je déchaussai les écouteurs pour mieux entendre ses vitupérations, et je m'aperçus à ma grande surprise que j'entendais toujours la musique, à donf', sortant direct des haut-parleurs de mon portable. Je compris alors : Oh que merde ! Ma prise casque était sans doute mal branchée, et entendant dans le casque, je ne me rendais pas compte que les haut-parleurs n'étaient pas coupés et que tout le wagon avait bénéficié plein pot de Chef ! Un p'tit verre ! On a soif !
et du Rire !
Emmerdé et confus je fus, et tentai d'expliquer au cadre devenu fou-furieux, que non, je ne faisais pas exprès, que non, je croyais que mon casque l'avait incommodé mais n'avais pas compris jusqu'ici que le son sortait aussi plein pot des haut-parleurs. Et le bougre était dans une fureur telle que, depuis son fauteuil à 3 mètres du mien, il ne semblait avoir aucune envie de comprendre la cause profonde et la nature du trouble.
Bon prince, je tentai cependant de pénétrer de cette évidence les couches épaisses de son intellect, et de lui exprimer que s'il avait seulement eu la bonté de me faire comprendre courtoisement en quoi je le gênais et ce dès le début, j'y aurais mis un terme aussitôt, et que sa fureur ultérieure était aussi inutile que déplacée.
Las ! Il me rétorqua un Et alors, vous savez même pas vous en servir de votre foutu machin ?
qui mit un terme immédiat à mes volontés de conciliation amiable.
Je me vis donc instinctivement lui répondre d'une voix de stentor n'admettant pas la répartie : Bon, maintenant vous allez arrêter de me casser les couilles ! Si vous avez un problème, vous allez quérir le contrôleur, et si je suis votre problème, levez votre cul de votre fauteuil et venez donc me le dire de près !
Il compris sans doute à la douceur non-duelle de mon regard qu'il existait une troisième option, à savoir fermer sa gueule et replonger le nez dans ses résultats de football, ce qu'il se mit en devoir de faire jusqu'à la fin du voyage, tandis que je rangeais avec une force tranquille (certes un peu dépité, mais faisant tout pour que ça ne transpirât point et que le rouge de la honte ne me montât point au visage) mon traître d'A1 dans sa petite housse, puis dans mon gros sac.
Et me perdis ensuite sur des considérations intérieures sur une humanité dont tout un wagon peut se faire emmerder pendant 3/4 d'heure sans oser manifester quoi que ce soit, jusqu'à ce qu'un irascible de service n'y tienne plus et se prenne une monstre colère toute rouge sur la seule base d'une gêne parfaitement involontaire qui aurait pris fin immédiatement si une seule des personnes dérangées avait simplement pris l'initiative d'en faire état simplement, gentiment, et précisément.
Le type me voyait, avec des écouteurs sur les oreilles et le son sortant tout de même de la machine, mais pas un instant il ne lui serait venu à l'esprit qu'il assistait là à une anomalie involontaire dont je ne pouvais pas avoir conscience...?
Drôle de monde, décidément.








