De ce sens de la hiérarchie découle immédiatement un sens subordonné : le sens de la soumission.
Ces sens supplémentaires sont toutefois compensés par l'absence absolue d'un autre sens : le sens de l'humour, que l'on ne trouve même pas à l'état de traces. Sinon ça se saurait, mais le sens de l'humour n'a pu être trouvé que chez certains américons ayant effectué un long séjour en Europe. Et encore...
On voit que d'entrée de jeu on s'amuse bien, surtout par exemple si on est un français (doté du sens de l'humour, du sens de la relativité des choses, du sens de l'insubordination, du sens de la contestation, du sens de l'autonomie et du sens de la très mauvaise volonté quand on le fait chier), et que ce français est censé faire bosser sur du GNU/Linux des américons élevés aux farines de Windows.[1] À ce stade, le choc culturel devient immense.
En observant l'américon en situation réelle, on le découvre doté de plusieurs autres caractéristiques inédites :
- L'instinct de l'ouverture de parapluie.
- L'idiosyncrasie de si on n'a pas répondu à mon mail sous deux heures je renvoie le même avec toute la hiérarchie en copie jusqu'à G.W. Bush.
- Le réflexe de
je ne suis pas incompétent c'est les [salauds de] français qui ne m'aident pas assez
. - Le syndôme "Ayeaye Sir !" ou "syndôme des marines".
Car en effet l'américon moyen conçoit les relations dans l'entreprise sous une forme toute militaire faite d'obéissance servile aux ordres même (et surtout) les plus stupides,[2] de tirage de 40 centimètres de belle langue bien rose pour faire briller les semelles du senior management et d'ouverture de larges parapluies pour faire tomber les gouttes sur la tête d'autrui quand l'obéissance la plus servile aux ordres les plus stupides du senior management n'a pas abouti à un résultat susceptible d'improver ze shareholder value.
Il existe néanmoins une forme de joviale cordialité propre au cadre américon, cette joviale cordialité s'avérant à l'examen entièrement conventionnelle et factice, composée d'un ensemble de comportements qui seraient fortement conseillés s'ils n'étaient carrément obligatoires, comme le fait de faire des plaisanteries vaseuses absolument pas drôles mais toujours parfaitement politiquement correctes, de s'extasier aux mêmes venant du management (rire, sourire et bien-être obligatoires), de se tutoyer et de traiter avec l'affectueuse cordialité que l'on réserverait à son frère préféré dans le strict respect du sens de la hiérarchie ci-dessus mentionné, le moindre accroc à ce protocole étant bien évidemment sanctionné par un rappel infiniment brutal de qui est le senior manager et qui est le pauvre con.
Un bonheur vous dis-je !
On constate ensuite que ces caractéristiques sont dans leur ensemble fortement contagieuses au sein de toute filiale française de groupe américon, cet état de fait se manifestant sous forme du complexe de Dieu-le-Père : il est en effet extrêmement fréquent que le cadre français ordinaire, c'est-à-dire raisonnablement doté du sens du dépassement des délais, du sens du bordélisme, du sens de l'approximation, du sens de l'heure de la fin de la journée de boulot et de quelques restes de sens de l'humour se retrouve instantanéent transformé en version cravatée de Bernadette Soubirous dès qu'il a au téléphone un senior manager outre-atlantiste. On le voit alors aussitôt rectifier la position (même si ça ne se voit pas à travers les petits trous du téléphone, ça s'entend sans l'ombre d'un doute) et se montrer d'une soumission à faire pâlir d'envie un américon estampillé d'origine. Le plus étrange, c'est qu'il semblerait que l'animal (cadrus franchouillardus) y prenne un certain plaisir et que la pureté déférente de sa soumission internationale lui donne en contrepartie le sens aigü de son importance locale, tant le fait de transmettre la parole de Dieu en exigeant son absolu respect confère une autorité sacrée à la courroie de transmission, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, paradoxe toutefois observé depuis l'antiquité pour le plus grand bénéfice des prêtres de tous poils.
Ainsi, le cadre local de la société internationale peut-il en quelque sorte être assimilé à une forme d'aumonier militaire, sans le casque, mais avec la cravate, sans le goupillon, mais avec le téléphone.
Etonnant, non ?
Post Scriptum : J'ai toujours été fasciné par cette remarquable capacité de l'esprit humain à considérer comme intrinsèquement et véritablement supérieur le premier trou du cul venu (et qui en porte les stigmates non équivoques) dès lors que le groupe concerné définit ce trou du cul comme supérieur. De même, on constate généralement la même aptitude surnaturelle à considérer comme légitime et respectable toute autorité ou corps constitué reconnus comme tels par le groupe.
Ces admirables caractéristiques de l'esprit sont les plus prisées dans le monde merveilleux de l'entreprise et sont les principales - en fait, les seules - dont les tests psychologiques sophistiqués des cabinets de recrutement visent à déterminer la présence et le degré.
Sur ces plans, nos grands-frères d'outre-Atlantique sont incontestablement les champions du monde, ce qui explique la fascination qu'ils nous inspirent et l'admiration jalouse que nous leur portons.
Notes
[1] Se souvenir du proverbe : Un serveur Windows peut être administré par un abruti. C'est d'ailleurs généralement le cas.
[2] L'idée du Chef est géniale (par construction), je suis d'accord avec le Chef (par religion), l'idée idiote de mon subordonné est une idée idiote de mon subordonné (Dieu merci, il ne la gardera pas longtemps dès qu'il aura dûment pris conscience de son idiotie naturelle), l'idée géniale de mon subordonné est mon idée géniale.










