Dans cette grossboîte, donc, depuis quelques mois, l'ambiance est plus que morose. Parce qu'après avoir annoncé en fin d'année des bénéfices exceptionnellement monstrueusement record, et distribué à tous la lettre de félicitations du président qui va bien, la semaine suivante venait l'annonce du énième plan social[1] nécessité par le louable objectif de faire encore plus de bénéfices pour que les actionnaires soient encore plus contents l'année prochaine. Allez hop ! Suppression de 20% des effectifs avec bien évidemment redistribution de leur boulot sur le dos de ceux qui resteront, lesquels ont déjà pour beaucoup une charge de travail entre 120 et 150% de leurs capacités, charge causée par l'application du même principe à l'occasion des deux plans sociaux précédents.
Il est bon de noter que la surcharge de travail et le cumul de postes et de dossiers sont généralement inversement proportionnels à la position hiérarchique dans l'entreprise. Moins tu es chef, plus tu bosses.
Dans les beaux bureaux classieux du siège de la grossboîte, donc, les gens se regardent en chiens de faïence et se tirent plus ou moins dans les pattes, essayer de ne pas être dans la charrette à venir, que ce soit plutôt le voisin, faire le maximum pour se montrer bon politique plutôt qu'honnête travailleur prolétaire, ne pas se montrer trop proche de la copine dont on est sûr qu'elle va dégager, ce qui n'est pas difficile puisqu'elle vous hait depuis qu'elle s'en doute aussi tout en estimant que vous allez sauver votre cul et elle pas.
Grenouiller comme il faut chez les chefs, les "N+1" et les "N+2" comme on dit dans ce pays-là, histoire d'hériter plutôt de la bonne carte dans la redistribution qui vient, que les dossiers chiants-pénibles de Bidule qui dégage (-ra certainement selon les avis bien informés des milieux autorisés) soient refilés à Machine plutôt qu'à soi, et les couloirs disent aussi qu'un sous-chef est brûlé, alors y'aura peut-être un fauteuil de sous-chef à pourvoir, sait-on jamais.
Saine ambiance donc.
Décortiquons la structure d'un service tertiairissime de cette grossboîte :
- Nous avons un Pédégé tout là-là-haut sur son Olympe.
- Autour de l'Olympe, nous avons des "N-1" chefs de départements, dont le nôtre, qui est notoirement un gros con qui ne fait rien à part ignorer les problèmes et déjeûner souvent avec son "N+1" et parfois avec ses "N-1", mais toujours à de très bonnes tables et aux frais de la princesse.
- Après, nous avons le "N-2", notre chef de service (dont les rumeurs disent qu'il ne l'est tellement plus pour longtemps qu'il vaut mieux aller plaider sa cause ailleurs, être trop bien vu de lui ces temps-ci risquerait même d'être dangereux, sait-on jamais...).
- Après, dans notre joli service de "N-3 ou 4", nous avons :
- Des cadres ingénieurs au nombre d'une dizaine, essentiellement des hommes bossant à temps complet (pour faire plaisir à Christine).
- Des "chargées de ceci-celà", statut "agent de maîtrise", en nombre équivalent, essentiellement des femmes travaillant à temps partiel (le mercredi, c'est pour les mômes) et autorisées à le faire dans la mesure où elles parviennent à abattre pour 80% de leur salaire 120% du boulot d'un poste à temps complet, toujours pour faire plaisir à Christine. Comment ? Qu'elles se démerdent, z'ont qu'à venir plus tôt les autres jours !
- Il est intéressant de noter que les ingés et les chargées de ceci-celà travaillent ensemble à longueur de journée et font essentiellement le même boulot bien que pas-tout-à-fait parce que les chargées de ceci-celà en ont plus (vu qu'en plus de faire la même chose elles s'occupent aussi des côtés administratifs et chiants indignes d'un ingénieur) et que d'autre part le service tousse bien davantage quand une chargée de ceci-celà est malade 48 heures plutôt que quand un ingé est absent une semaine.
Et ce petit monde roule et tournicote dans la plus belle des Sarkozyes possibles.
Hier, l'une des chargées de ceci-celà était assez contente :
J'ai eu ce mois-ci une prime exceptionnelle de 1.500 Euros à cause des bons résultats de l'entreprise ! Et c'est aussi ce moi-ci que tombent l'intéressement et la participation,[2] et si on additionne le tout ça fait plus du double ! Si je cumule toutes les primes et le 13e mois et les machins et les bidules, cette année, je vais quand même toucher 15 mois de salaire ! ...C'est pas mal tout de même avec 10 semaines de vacances... En plus justement comme ça je vais pouvoir payer les vacances, tiens. Enfin, le bout qu'est pas pris en charge par le C.E....
Déjà là, face à un tel concept des bonheurs du CDI, le bleu de chauffe qui bosse à l'usine de la même grossboîte doit déjà avoir sérieusement les abeilles, ne parlons pas de la caissière de chez Carchan qui serait soudain saisie de pulsions homicides, quant au travailleur pauvre à qui l'on vient de couper le courant pour cause de facture EDF impayée, lui, ça ne lui fait ni chaud ni froid vu qu'il s'est déjà foutu sous le métro.
Y'a plus que ces fumiers profiteurs de chômistes pour bien vivre de nos jours en exploitant le système, ma brave dame !
- Ben je comprends pas, t'as quand même l'air contrariée...?
- Ben ouais, c'est parce que qu'Albert (Albert, c'est un cadre du service, c'est pour ça qu'il s'appelle Albert) qu'est moins salaud que les autres, quand il nous a vues toutes contentes, il a pas voulu nous laisser mourir idiotes et il nous a dit combien ils ont eu de prime exceptionnelle, tous les cadres du service, ce mois-ci...
- Et ils ont eu combien ?
- 15.000 Euros.
- 15.000 Euros, tu veux dire QUINZE MILLE ? Euros ?
- Ouais. Dix fois plus. Et pour leur intéressement et leur participation, tu parles qu'on sait pas... Ça fait râler, quand même...
J'imagine que pour les "N + quelque chose" on ne sait pas non plus, mais là, si on voulait savoir, il faudrait sûrement ajouter aussi les stock options...
Voilà comment fonctionne le système. Faire plein de morts. S'assurer du silence et de la coopération des survivants en brisant les solidarités, rendant chacun concurrent ou adversaire de son voisin, donner à chacun le sentiment qu'il est d'une manière ou d'une autre bénéficiaire de cet état de choses et lui donner envie de grimper plus haut dans l'arbre pour être encore plus bénéficiaire...
Dans cette grossboîte, le délégué syndical CFBIP ! est également un sarkozyste convaincu et UMPiste encarté.
Bien stratifier socialement tout ça :
- Les pauvres, vieux, chômeurs, malades : profiteurs du système, bénéficiaires des allocations, poids sur la solidarité nationale.
- Les prolos qui triment comme des cons sur des boulots précaires de merde payés en queues de cerises.
- Les middle-class qui triment comme quatre (ça leur évite de prendre trop le temps de réfléchir) en trouvant que leur condition présente quand même bien des avantages par rapport aux précédents surtout que ça leur permet de payer les 20 ans de crédit qu'ils ont sur le dos pour leur clapier en zone pas trop pourave et les traites de la Modus, bien conscients que tout ça, faut le mériter et que la situation présente tout de même un certain risque de brutale précarité, alors sourire à tout le monde et pâââââaaas bouger. Si l'entreprise fait de plus gros bénefs grâce à l'homme aux rats et que je ne suis pas dans la prochaine charrette, j'aurai peut-être une plus grosse prime l'année prochaine (et en plus, je vais même pouvoir racheter mes RTT !) et puis un jour moi aussi je deviendrai Chef, c'est écrit dans mon plan de carrière !
- Les upper-middle-class, colonne vertébrale de tout le système, avec leurs villa-piscine en banlieue chouette et leur gros cacatre de statut. Ce sont eux qui font marcher tout le truc en prenant bien soin que chacun soit bien à sa place et en s'essuyant les talons sur la gueule de ceux qui ne marchent pas à fond.
...et en dehors de tout ça, hors-cadre, les vraiment riches, vrais bénéficiaires du système, qui laissent bosser leurs valets et s'installent plusieurs crans au-dessus de tous ces pue-la-sueur.
Tenez mon brave ! Une 'tite prime ! Vous boirez à ma santé !










