Je médite sur cette parenthèse de loisirs en nature aménagée,[1] détente, rien-foutage, une vie simple et sans tralalas, faite de peu, des relations amicales et détendues avec les autres regroupés en petis habitats individuels dans un bout de forêt où l'on peut profiter du temps qui passe, d'une météo clémente et de ses pensées.
Un short pour deux semaines. Un t-shirt pour trois jours. Ne pas manquer de Leffe.
Et je me dis que tout cela n'est pas très loin de la société de bien-être et de loisirs que nous promettaient, il y a une cinquantaine d'année, les apôtres de la science et du progrès, qui pensaient que science et technologie libéreraient prochainement l'Homme du pénible fardeau de l'asservissement au travail - bien loin du tristement célèbre Travailler plus pour gagner plus
- rejoints en cela par les plus optimistes des auteurs de science-fiction qui imaginaient une société où les humains vivraient proches de la nature, disséminés en petits habitats écologiquement intégrés, pendant que les tâches ingrates de production industrielle, gestion et logistique, seraient confiées à des usines robotisées supervisées par des ordinateurs qu'il suffirait de temps à autre de contrôler et diriger à distance ou par quelques visites au moyen de véhicules rapides, seul vrai travail à temps très partiel restant à la charge d'humains qui n'auraient plus par ailleurs qu'à se consacrer à la culture, aux sciences et aux arts - et aux menus plaisirs d'une sexualité libérée de contraintes - ainsi qu'à la politique courante, la gestion intelligente des ressources naturelles dans un monde désormais égalitaire et pacifié.
Mais ce ne sont que des vacances, une courte parenthèse nécessaire pour quelques privilégiés dans un monde qui a évolué aux antipodes de ces prévisions idylliques.
Car pendant ce temps-là d'autres auteurs aux visions plus sombres nous décrivaient le futur d'une société de surveillance aux caméras omniprésentes, réécrivant sans cesse le passé pour le faire correspondre à l'idéologie du jour,[2] d'une société où toute tentative de prise de connaissance ou de préservation d'un passé différent serait un crime,[3] d'un totalitarisme mou où un bonheur et une libertés factices restaurés au besoin à coups de psychotropes seraient la façade officielle d'une ruche industrialisée où des individus génétiquement modifiés seraient produits en fonction des besoins sociaux et industriels, un rouage pour chaque chose et chaque rouage à sa place,[4] d'un monde de pénurie où le peuple en serait réduit à consommer ses propres cadavres,[5] bref, d'une société où les progrès de la technologie seraient utilisés non pas au bénéfice de la liberté de tous, et pour fournir à chacun ce dont il a besoin, mais au contraire au bénéfice de la maladive soif de pouvoir d'une oligarchie dirigeante dans une société d'esclaves maintenus dans l'ignorance et dans la servitude par des méthodes plus ou moins indolores ou au contraire coercitives - le résultat étant le même.
Et il semble bien que se confirme l'axiome selon lequel les pessimistes ont toujours raison.
Car qu'avons-nous vu ces dernières années de l'évolution de notre société occidentale - qui contrôle, économiquement et militairement au besoin le reste de la planète ?
Nous voyons une humanité où une explosion démographique non maîtrisée maintient la majeure partie de l'humanité dans la plus noire des misères dans les "pays du sud", ceux que l'on appelait jadis le tiers-monde, puis pays sous-développés
, puis pays en voie de développement
, puis pays émergents
sans jamais en changer en rien la réalité, en fait les réservoirs d'esclaves et de matières premières, dépotoirs aussi de la partie la plus riche de la civilisation "mondialisée", maintenus tête sous l'eau par une "dette" aussi colossale qu'elle est artificielle : Que les pauvres doivent tout aux riches, surtout quand ils n'ont rien, telle est la recette première du maintien de l'ordre des choses...
Nous voyons une humanité dans laquelle les progrès considérables des sciences et des technologies ne servent qu'à épuiser au plus vite les ressources de la planète pour produire des biens jetables et inutiles dont le commerce n'a pour seul but que de faire croître hors de proportion quelques fortunes déjà absolument gigantesques - et absolument stériles - au détriment de l'armée innombrable des crève-la-faim, et à leur total mépris.
Nous voyons une civilisation où le seul horizon des bienfaits du progrès est désormais, bien loin de la libération du fardeau du travail, un lamentable travailler plus pour gagner plus
, à l'opposé de la liberté paisible, une société de surveillance faite de biométrie et de caméras, en négation du loisir offrant accès à la culture et au savoir, des divertissement de masse les plus abrutissants possibles, pour un peuple le plus con possible - donc le plus malléable.
Tout cela au bénéfice d'une infime frange de vampires que chacun est invité à envier, dont on lui inculque qu'il pourrait, peut-être, lui aussi, un jour faire partie à condition de marcher sur la tête de son voisin, tout cela au détriment de tous.
Et l'on voit les tenants et les promoteurs de cette noire société d'esclavage portés au pouvoir sous les acclamations d'un troupeau de crétins que l'on éduque de manière scientifique à cette crétinitude, dont on oriente les désirs, les rêves et le mode de pensée. Des veaux promis à l'abattoir.
En laissant de temps à autre une frange priviligiée de cette civilisation mondiale goûter pour quelques courtes semaines aux joies d'une vie de détente, à condition bien sûr que pour gagner ce droit ils passent le reste de leur temps à jouer bien gentiment leur rôle de rouages, promoteurs, défenseurs et partisans de cette société folle. Forces vives de la Nation. Producteurs de richesses.
Aux antipodes du partage des ressources, du travail et du revenu entre tous et pour le bien de tous, de la seule production de l'utile, du beau et du nécessaire, de l'emploi de chacun à ce qu'il sait faire et qu'il désire faire, avec le moins de travail possible et au bénéfice de tous, aux antipodes de la collaboration et du don, nous sommes dans le monde de la compétition où chacun tente de faire sa petite place au soleil en émergeant du lot commun, en se hisssant sur la tête du reste de l'humanité, et tant pis si les autres coulent, vae victis. Montrons notre "réussite" par ses signes ostensibles, dont le gros 4x4 noir n'est que l'avatar le plus commun et le plus vulgaire.
On nous dit que pour le bénéfice de tout le monde, il faut avant toute chose que les riches s'enrichissent. Encore.
Fous que nous sommes. Idiots que nous sommes tous, collectivement, non seulement de laisser faire ceci, mais d'y être partie prenante, non seulement en tant que peuple ou même que civilisation, mais réellement, de nos jours, en tant qu'espèce.
Alors que les bénéficiaires de tout ceci, ceux-là même qui ont amassé des fortunes dont ils n'ont que faire et qui n'ont d'autre horizon que de les augmenter encore détriment des ventres creux, sont eux-mêmes les pitoyables jouets d'une mécanique où ils n'imaginent d'autre possible que la course en avant.
Jusque dans le mur. Avec tout le monde.
Il est amusant de se rappeler que seuls ceux qui détiennent le pouvoir réel ont la capacité de modifier ou d'infléchir le cours de choses. C'est pourquoi Lao-Tseu s'adressait au Prince, et le Bouddha quant à lui s'en battait les couilles, comprenant qu'on ne peut jamais agir que sur soi-même, et sur les autres seulement par le silence et par l'exemple, parfois, un tout petit peu.
Le naufrage programmé d'une espèce entière. L'espèce la plus intelligente de la planète, paraît-il.
C'était la note optimiste du jour : les pessimistes ont toujours raison.
J'ai échangé quelques mots d'aimable voisinage avec mon voisin propriétaire de mobile-home et d'énorme 4X4 noir Mercedes - que sa blondasse à mèches décolorées prend pour se rendre à l'épicerie du camping : j'ai compté exactement 138 pas. Je donne après quelques minutes d'échange un quotient intellectuel d'environ 80 au monsieur. Je ne sais pas si ça l'aide à travailler plus, mais pour gagner plus, ça semble le faire...
Sur ces considérations joyeuses, je vais faire la vaisselle, attendre que Srî Minîshiva se réveille de sa sieste, puis nous irons piquer une tête dans la piscine.
On ne va pas se laisser abattre...








