Monsieur le Ministre de l'Education Nationale,
Je ne suis ni proviseur ni homosexuel, mais, tout comme une bonne moitié des utilisateurs d'Internet de ce pays, j'ai été profondément choqué et scandalisé d'apprendre la décision de révocation que vous avez prise à l'encontre d'un proviseur de lycée qui n'avait commis d'autre délit que de tenir, à titre personnel, un "blog", c'est-à-dire un journal intime sur Internet, relevant de sa vie privée et de sa liberté d'expression, blog dans lequel il tenait des propos relatifs tant à sa vie personnelle et à ses préférences sexuelles qu'à sa vie professionnelle.
Cette lettre étant ouverte, et par respect de l'identité de la personne concernée, vous me permettrez de désigner ici ce proviseur sous le pseudonyme de "capitaine Dreyfus"(*).
Que reprochent donc au capitaine Dreyfus les caciques de votre ministère qui ont décidé de l'arrêt de mort professionnelle de cet homme, arrêt que vous avez contresigné, ayant sans doute une confiance excessive dans le jugement et l'impartialité de vos subordonnés censeurs ?
Si j'en crois les éléments de cette décision qui ont été rapportés par la presse, on lui reproche essentiellement d'avoir tenu un blog dont le contenu était "pornographique".
Or, Monsieur le Ministre, l'une des caractéristiques de cet Internet que semblent si mal comprendre vos caciques
moyennâgeux, est d'avoir bonne mémoire, et de permettre à chacun de se rendre compte par
lui-même. Messieurs les censeurs déclarent ex cathedra "pornographique" un contenu qui leur
déplaît derrière les portes closes de leur commission disciplinaire ? Pensent-ils leur appréciation souveraine, et imaginent-ils qu'elle ne sera pas remise en question ? Eh bien, rendons-nous compte par nous-mêmes.
Le blog du capitaine Dreyfus, s'il a été mis hors-ligne voici déjà quelque temps, est toutefois conservé par des archives Internet où il reste consultable, notamment à cette adresse : http://web.archive.org/web/*/http://garfieldd.com
Je vous invite, Monsieur le Ministre, à visiter cette archive vous-même plutôt que de faire confiance à vos censeurs patentés, et à décider en votre âme et conscience si le contenu de ce blog était ou non "pornographique" et de nature à nuire à la moralité de notre belle jeunesse ou à la réputation de notre chère Education Nationale. Je suis persuadé que vous prendrez plaisir à le lire, et que vous y passerez sans doute davantage de temps que vous ne l'aviez prévu.
Monsieur Christian Nique, Recteur d'Académie, que son patronyme a peut-être rendu particulièrement allergique aux choses du sexe (il faut bien imaginer une raison aux choses inexplicables...), affirme (selon ce qui en est rapporté par la presse) :
"On le voit nu" parlant du capitaine Dreyfus. Pour autant que je sache d'après ce que j'en ai vu, cette nudité est limitée à une paire de fesses (attributs que vous possédez tout comme le capitaine Dreyfus et moi, Monsieur le Ministre) au second plan d'une image, et cette image ne peut en aucun cas être considérée comme pornographique. Cachez ces fesses que je ne saurais voir !
Et Monsieur Nique poursuit "...et il y a des photos d'hommes [sur son blog] qui sont sans équivoque."
Des photos d'hommes, Monsieur le Ministre ! La belle affaire !
Des photos d'hommes, mais lesquelles exactement ? Des photos d'hommes en maillot de bain, caleçon ou sous-vêtements. Voilà un crime d'une bien grande gravité, presque aussi dramatique que ce que nous livrent des affiches publicitaires en 4x3 à chaque coin de rue, ou notre bien chère télévision durant la demi-heure de pub qu'elle nous inflige tous les soirs entre la fin du J.T. et le début du film, à l'heure où, voyez-vous Monsieur le Ministre, les enfants ne sont pas encore couchés.
Des photos d'hommes donc ! Et "sans équivoque", selon Monsieur Nique.
Sans équivoque de quoi au juste ? Sans équivoque de la préférence homosexuelle du capitaine Dreyfus, car c'est bien là qu'est le fond de l'affaire, et c'est bien là que se trouve la seule explication d'une sanction aussi lourde que la révocation d'un chef d'établisemement.
Imaginons un instant que nous ayions eu là des photos de femmes, des photos de charme comme celles de certaines campagnes d'affichage qui ont acquis la célébrité en fleurissant les abribus de nos villes. Le capitaine Dreyfus eût-il été révoqué pour cela ? Vous savez aussi bien que moi que non. Peut-être Monsieur le Recteur Nique se serait-il fendu d'un coup de téléphone, ou aurait-il convoqué le capitaine Dreyfus pour lui signifier que, selon lui, la publication de telles images sur son site Internet semblait poser problème compte tenu de sa fonction de chef d'un établissement scolaire, et sans doute Monsieur le Recteur Nique lui aurait-il demandé de retirer les images jugées inappropriées.
On peut juger, comme je le fais, que même une telle demande aurait été une ingérence excessive et injustifée dans la vie privée du capitaine Dreyfus et son droit à la liberté d'expression. Mais quoi qu'il en soit, on peut être certain qu'aucune sanction sérieuse n'en aurait résulté.
Il se trouve, Monsieur le Ministre, que bien loin d'être un blog inconnu, ou visité seulement de quelques rares pervers ayant la bave aux lèvres, le blog du capitaine Dreyfus était largement connu, et largement apprécié, de centaines ou milliers de visiteurs réguliers, qui en appréciaient le ton et la justesse, l'intelligence et la finesse, et que parmi ces lecteurs réguliers, bien placés pour en juger, aucun n'a jamais rapporté avoir jugé ce site "pornographique" ou immoral en quoi que ce soit. Moi-même, bien que n'en étant pas un habitué, j'ai bien du y "atterrir" 2 ou 3 fois au hasard des liens en provenance d'autres sites, et m'y attarder un peu au moins une ou deux fois, simplement par plaisir de cette lecture. Et je n'y ai rien vu de répréhensible, rien d'autre que les réflexions d'un homme au quotidien, marquées de délicatesse et de sensibilité, et d'une grande passion pour son métier.
Ah certes, son métier, il en parlait aussi, et en des termes qui, loin de porter un quelconque préjudice à l'Education Nationale, lui faisaient largement honneur, car c'est un honneur pour l'Education Nationale de compter parmi ses membres des hommes de cette qualité.
Monsieur Paul Desneuf, directeur de l'encadrement à l'Education nationale, indique (selon ce qu'en rapporte la presse):
"ce monsieur précisait qu'il était proviseur de lycée dans une ville qui ne compte que deux lycées et 12.000 habitants. Des éléments qui font qu'il a été aisément identifié [...]"
Certes, le capitaine Dreyfus a été aisément identifié, et promptement sanctionné, mais il convient de remarquer qu'il tenait son blog sous le pseudonyme "Garfieldd", qu'il n'y mentionnait pas son nom, et ne mettait pas en cause qui que ce soit de manière nominative. Il parlait de son métier, de ses journées, des réflexions que cela lui inspirait, mais rien là-dedans n'était de nature diffamatoire envers une personne précisément nommée, ou de nature à nuire à l'image de l'Education Nationale.
Devrait-on exiger du capitaine Dreyfus qu'en plus d'écrire sous le couvert d'un pseudonyme, il doive entourer celui-ci d'un mystère impossible à percer ? On ne le peut évidemment pas.
Monsieur Paul Desneuf poursuit: "L'Education nationale a des devoirs envers les familles, un devoir d'éducation et des valeurs qui fondent la République, un contrat social envers ces familles"
Ces "valeurs qui fondent la République" interdisent-elles qu'un proviseur d'établissement scolaire soit homosexuel, ou interdisent-elles qu'il puisse publiquement le reconnaître et en faire état ?
Ou ces valeurs exigeraient-elle plutôt que l'on respecte la liberté d'expression d'un homme, que l'on respecte ses préférences sexuelles, que l'on respecte sa présomption d'innocence (à l'heure où la Commission Parlementaire d'enquête sur l'affaire d'Outreau révèle certaines dérives de l'état quand celui-ci se met à broyer des innocents), et avant tout, que l'on respecte les lois de la République, et notamment celle-ci :
"LOI n°83-634 du 13 juillet 1983 ; Loi portant droits et obligations des fonctionnaires. Loi dite loi Le Pors. "Chapitre II Garanties : La liberté d'opinion est garantie aux fonctionnaires. Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle, de leur âge, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race."
A l'heure où j'écris ces lignes, Monsieur le Ministre, une pétition de soutien au capitaine Dreyfus, lancée sur Internet à l'adresse http://www.petitiononline.com/Garf/petition.html, a déjà recueillli plus de 1700 signatures, parmi lesquelles des signatures de collègues ou subordonnés du capitaine Dreyfus, d'élèves, d'anciens élèves, de parents d'élèves, ou de simples internautes comme votre serviteur.
Tous demandent la levée immédiate de cette sanction homophobe, arbitraire, moyennâgeuse, infondée en droit, et qui fait fi de la vie privée d'un homme et de sa liberté d'expression.
Je vous le demande également.
Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en l'expression de ma considération distinguée.
Swâmi Petaramesh.
(*) Pour faciliter la vie des moteurs de recherche, et sans mentionner son nom, je précise qu'il s'agit bien évidemment de Monsieur le Proviseur du lycée technique Emile-Peytavin de Mende (Lozère)
P.S. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les
plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer
librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés
par la loi.
(Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, Article 11)
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Tiens, même Jack Lang s'y met... Allez, vu que c'est pour la bonne cause, je retiens au bord de mes lèvres le commentaire caustique... Non, non, vous ne saurez pas ce que je pense de cette opportuniste manifestation de solidarité de notre très blogosphérique (parce que ça fait mode) ex-ministre que-la-kultur-c'est-lui ;-)










