Moi, humble et modeste ? Mouhahahaha ! Les bras m'en tombent. Pourquoi pas petite souris tant qu'on y est ? Moi qui ai plutôt la réputation d'être une grande gueule et un râleur patenté de première catégorie...

Seulement voilà. Je ne suis sans doute ni humble ni modeste, mais je n'ai pas l'égo craquelé de bouffissure comme tous ces types que j'ai croisé ces derniers jours.

Je me sentirais franchement trop ridicule, à me la péter comme un ouf'.

Et comme je ne fais pas de politique, j'ai tendance à ne promettre que ce que je suis sûr de pouvoir tenir. A dire "je suis compétent en cela" quand je suis compétent en cela, et je ne me contente pas d'avoir lu la 4ème de couverture d'un livre qui en parle pour me bombarder expert. Parce que je sais que le type qui se vend comme expert d'un truc dans lequel il est une bite, après, il risque de se retrouver à devoir tenir ses promesses... et passer pour un con.
Donc quand je sais, je dis "je sais". Quand je pense pouvoir y arriver, je dis "je pense pouvoir y arriver", quand j'ai de vagues notions, je dis "j'en ai quelques notions".

Et comme j'ai 42 balais et un bon bout de temps de chômage derrière moi, je sais pertinemment que la Société en général et l'Entreprise Machin en particulier peuvent parfaitement continuer d'aussi bien ou aussi mal se porter sans Ma Profonde Science, que les cimetières sont pleins de gens indispensables, et que si ce n'est pas moi, ce sera quelqu'un d'autre.

Alors je me montre honnête, pas spécialement modeste ni humble, simplement je ne pète pas ma grosse frime.

En face de moi, j'ai un vendeur de nègres d'importance très moyenne, brave type plutôt sympathique et jovial au demeurant, mais qui se la pète velu de détenir la vie d'autant d'esclaves entres ses grassouillettes mains. Du coup il pérore en chaire, les conseils avisés s'écoulent de sa bouche de patriarche, le Noble Homme va peut-être arriver à me vendre. Acceptons-en l'augure.
La vérité c'est qu'il s'y croit dur comme fer, qu'il se démène comme pas permis dans le rat-race dans le labyrinthe, qu'il vit dans un train ou dans une bagnole, monsieur vous me déposerez à la gare, qu'il y a déjà visiblement laissé au moins la moitié de sa santé, qu'il a 30 bons kilos de trop à force de restos le midi avec les clients, et qu'il n'a même pas fallu lui demander quoi que ce soit pour qu'il éprouve le besoin de lâcher que sa femme, à force de ne jamais le voir, a demandé le divorce. Il n'a sûrement le temps de rien en dehors de penser à son taf et de colmater les brèches. Alors forcément, c'est vachement important pour lui.
Belle réussite. Une vie qui fait envie.
Moi il me fait peine, que voulez-vous. J'aimerais pas finir comme lui.
Mais hier, quand il m'a appris que le boulot dont il me parlait "à Lyon" était en fait à 30 bornes, et que j'ai tiré la gueule en biais en disant que pour moi, ce n'était pas tout-à-fait la même chose, et que j'aurais bien aimé qu'on me le dise avant, il s'est presque emporté en disant qu'il ne comprenait pas les types comme moi, et que tu veux bosser ou non mon gars ? Sinon y'a plus qu'à voter gauchiste, tiens, pendant que tu y est !
Alors je l'ai mise en sourdine.

Il m'a bien expliqué aussi que ce que veulent les clients, c'est être rassurés. Pas embaucher un type qui va leur apporter des emmerdes. Pas un qui aurait l'idée saugrenue d'aller se syndiquer, de râler sur les heures sup' ou sur les éventuels déplacements. De toute manière on m'a bien dit : Si tu veux que je te signe un contrat, tu me signes une "clause de mobilité France entière". Tous mes nègres me signent ça, sinon je les prends pas. Ils vivent jamais près de chez eux, faut pas rêver, mais ils ont tous moins de 35 ans. Après, ils veulent plus faire ça.
Comme je les comprends.

Après j'en ai vu un autre, un consultant très cher de très haut vol. "Léon, nettoyeur", de par son rôle et sa fonction. Un killer sachant killer qui pourrait ne pas être fondamentalement antipathique avec ses yeux à moitié morts, s'il n'était aussi gonflé de son impitoyable importance. Un ego boursouflé à 10 bars, pire qu'un pneu de vélo de course. Il doit se faire un gros paquet de thunes, lui. Et il a la haute main sur l'existence de beaucoup de gens. Il doit vivre à l'hôtel aussi, et ne guère voir sa femme. Laquelle doit se faire mettre les orteils en bouquet de violettes par son moniteur de tennis au bord de la piscine de sa jolie villa, j'en suis certain. Et ses gosses, qui ne doivent plus savoir à quoi ressemble leur père, doivent viser l'entrée dans une chère école de commerce privée si jamais ils arrivent à décrocher leur bac. A moins qu'ils n'y soient déjà. Je n'ai pas vu la bagnole de Léon le nettoyeur, mais je parie très fort sur le 4X4 BMW X5 noir avec les sièges en cuir crème. Je ne le pense pas assez important pour se payer la Porsche Cayenne. C'est sans doute son prochain objectif dans l'existence.
Lui aussi, me fait mal au coeur. Mais c'est hors de propos. Ne pas oublier de claquer les talons au gard'av...

Mais bon, je cire consciencieusement, avec modestie et humilité, les pompes de ces gens-là. Il faut bien que je croûte, donc que je rentre dans leur monde. Je veux un CDI. Putain, j'en meurs d'envie.

Bon, ça fait déjà 3 entretiens de passés pour ce même taf'. 3 haies de sautées. A priori avec succès. Reste au moins deux, dont un à Paris sans doute, aller-retour à mes frais. Le Roi des Consultants m'a carrément demandé de commencer à me former tout de suite en installant ceci et cela chez moi pour me mettre à niveau. Ce qui veut dire, en pratique, un ordinateur de plus, il le sait pertinemment. Les ordinateurs ne tombant pas du ciel ces jours-ci, la logique veut donc que j'achète une machine à mes frais pour me mettre à niveau d'un job dont rien n'est moins sûr... Il m'a demandé d'acheter quelques bouquins spécialisés aussi. Le genre pas donné, également. On m'a bien expliqué qu'on comptait sur ma capacité d'auto-formation avec investissement sur mon temps personnel. Ca coule de source. Ce sont des gens à qui l'on ne dit pas non. Enfin si, on peut dire non, et retourner .

Et j'ai du faire un gros effort sur le salaire, parce que le marchand de nègres m'a expliqué qu'il avait été contraint de faire un gros effort sur ses tarifs et de ratatiner sa marge. Alors forcément... Gros effort appelle gros effort.

Quoi qu'il en soit, rien n'est gagné.

Et si je suis d'une politesse lisse quasi japonaise, c'est parce que si jamais je me permettais de seulement ouvrir un tout petit peu ma gueule, je ne sais pas si je partirais d'un immense rire gargantuesque, ou si je leur chierais sur la tête.

Dans un cas comme dans l'autre, je ne peux pas me le permettre.

Total respect.

C'était bien la peine d'inventer le progrès pour en arriver là...

Je suis un martien.